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Bernard-petit petit préconise pour la Syrie de l’après-Assad une « formule » qui a selon lui fait ses preuves au Kosovo. Est-ce bien raisonnable ?

 

Imperturbablement, Bernard-Henri Lévy, alias BHL, philosophe et essayiste, continue d’appeler, comme il avait déjà fait l’an dernier avec la Libye de Kadhafi, à une intervention armée de « la communauté internationale » contre la Syrie d’Assad.

Plus précisément, il vient de réclamer, dans une tribune publiée par le quotidien Le Monde : « Des avions pour Alep !» (Avec un point d’exclamation.)

BHL, qui invoque dans le cours de cette nouvelle dissertation, les mânes de Clausewitz, a tout prévu : il sait exactement où il faudra mettre des « avions de la liberté » (1) occidentaux, pour amener le gouvernement syrien à résipiscence. 

De même : il sait qu’ensuite, « l’après-Bachar Al-Assad » risque d’être un peu tendu, que « le sort des minorités », en particulier, risque éventuellement de n’y être pas qu’enviable - et que, d’ailleurs, « tout est possible – même le pire…- dans un pays ruiné, chauffé à blanc par la violence et où chaque jour ajoute son lot de désolation, de rage impuissante, de quête du bouc émissaire, et donc, de règlements de compte ».

Mais BHL, qui a de la ressource, produit une solution, pour éviter, dans « la Syrie de l’après-tuerie », de nouveaux massacres.

Il faut, préconise-t-il : « Une formule semblable à celle qui, au Kosovo, empêcha que l’on s’en prît aux Serbes restés sur place. »

Et cette proposition est intéressante. Car en effet : elle permet de mesurer, avec beaucoup de précision, le degré de fiabilité de BHL – et de vérifier s’il ne se laisserait pas des fois emporter un peu loin par son exaltation guerrière.

Pour cela : il suffit de se remémorer ce qui s’est véritablement passé au Kosovo dans le cours des mois et des années qui ont suivi, il y a treize ans, la « libération » de cette contrée par l’OTAN – et de comparer cette réalité avec la représentation qu’en donne BHL.

Par chance : de nombreux documents, un peu anciens déjà, mais toujours très édifiants, facilitent ce travail de mémoire.

Massacres, enlèvements, pillages…

L’une de ces pièces est un rapport de l’ONU, daté du mois d’octobre 1999. 

Son auteur, l’ancien ministre tchèque Jiri Dienstbier, rapporteur spécial des Nations Unies pour l’ex-Yougoslavie, ne manque pas de rappeler que les forces serbes et yougoslaves ont commis contre les Albanais du Kosovo, avant l’intervention de l’OTAN, de terribles crimes.

Puis il relève que dans les deux mois qui ont suivi la fin de la guerre, la plupart des Albanais qui avaient fui la région sont retournés « spontanément et massivement dans leurs foyers ». À la fin du mois d’août, précise-t-il, « plus de 761.000 Kosovars » sont « ainsi rentrés chez eux ».

Mais dans le même temps, et alors même que plusieurs dizaines de milliers de soldats de l’OTAN s’étaient alors déployés dans la province, temporairement administrée par l’ONU : « les Serbes, les Roms et les autres minorités ethniques » non-albanaises du Kosovo sont devenus « les nouvelles victimes de la revanche et de la haine ethniques ».

En l’espace de quelques semaines, explique Jiri Dienstbier : « 165.000 Serbes et Monténégrins » sont partis, après avoir éprouvé que la « communauté internationale » n’assurait nullement leur protection. Dans le même temps : la moitié des 120.000 à 150.000 Rom du Kosovo ont également fui.  « Les raisons de cet exode tiennent à la peur, aux massacres, aux enlèvements, aux expulsions, aux pillages, aux incendies systématiques des villages comme des monuments culturels, historiques et religieux et à d’autres formes d’intimidation », précise le rapporteur des Nations Unies.

 

Puis d’ajouter : « Des Slaves musulmans, notamment des Bosniaques, ont également été victimes de harcèlements, de destructions de biens et de massacres. Il semble qu’en partie au moins, le déclenchement de cette violence soit provoqué par l’utilisation de la langue serbo-croate au lieu de l’albanais. »

Puis de conclure : « Meurtres, oppression, harcèlements, intimidation, viols et autres infractions continuent d’être monnaie courante, touchant tout particulièrement les communautés non-albanaises du Kosovo. C’est une situation alarmante pour de nombreuses raisons. En premier lieu, on ne peut accepter qu’une campagne visant à faire respecter les droits des Kosovars albanais soit suivie d’une campagne d’atrocités dirigée contre les Serbes, les Roms et les autres communautés minoritaires. En deuxième lieu, il est profondément préoccupant que les forces internationales présentes au Kosovo ne soient toujours pas en mesure d’assurer une protection efficace de ces communautés menacées. Le fait que ces communautés disparaissent effectivement du Kosovo soulève de graves inquiétudes. »

En résumé : Jiri Dienstbier constate, à l’automne 1999, que les minorités sont victimes, dans le Kosovo « libéré » par les avions de l’OTAN, d’exactions de même nature, exactement, que celles qui ont été perpétrées quelques mois plus tôt par les forces de sécurité serbes et yougoslaves contre les Albanais de la province – et de ce qu’il faut bien appeler un nettoyage ethnique en bonne et due forme.

Mais avec tout de même l’importante différence que ces crimes sont commis en présence de la « communauté internationale » - qui laisse faire.

Dans les années qui suivent : cette persécution se poursuit – au grand dam des organisations humanitaires.

« Une impitoyable efficacité »

Le 17 mars 2004, cinq ans après la fin de la guerre du Kosovo, des émeutes racistes éclatent dans tout le Kosovo : elles vont durer quarante-huit heures, durant lesquelles plusieurs dizaines de milliers d’Albanais vont systématiquement s’attaquer aux minorités ethniques de la province. 

Quelques semaines plus tard, Human Rights Watch publie, au terme d’une minutieuse enquête, un compte-rendu détaillé de ce qui s’est passé pendant ces deux jours de cauchemar.

Selon cette ONG (qui a précédemment publié des rapports accablants sur les exactions perpétrées au Kosovo par les troupes de Belgrade), les émeutiers albanais « ont agi avec une impitoyable efficacité, débarrassant bon nombre de zones du Kosovo de tous les vestiges d’une présence serbe. Ils ont également visé d’autres communautés minoritaires, notamment les Roms et les Ashkalis. Dans un grand nombre de villages touchés par les violences, absolument toutes les habitations serbes, roms ou ashkalis ont été détruites lors des attaques, que celles-ci soient spontanées et organisées ».

Ainsi : « Dans le village de Svinjare, les 137 maisons serbes ont été incendiées mais les habitations voisines abritant des Albanais de souche sont restées intactes. À Vucitrn, autre village proche, les 69 maison ashkalies ont été détruites, tandis qu’à Kosovo Polje, plus de 100 habitations serbes et roms ont été incendiées, tout comme le bureau de poste, l’école serbe et l’hôpital serbe. La moindre présence serbe est irrémédiablement prise pour cible : à Djakovica, des Albanais de souche ont assiégé l’église othodoxe serbe qui abritait les seules Serbes encore présentes dans la ville – cinq femmes âgées. Ces dernières ont dû être évacuées. »

La faillite de la communauté internationale

Mais surtout : Human Rights Watch dénonce le laisser-faire de la communauté internationale. « Bien que les troupes de la KFOR (Kosovo Force) dirigées par l’OTAN et la police civile de la MINUK (Mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo) aient pour mandat spécifique d’assurer la sécurité des minorités au Kosovo, elles ont failli à leur mission de protection lors des émeutes, laissant souvent les minorités serbes ou autres à la merci » des émeutiers albanais « pendant de longues heures avant d’enfin réagir ».

Par exemple : « À Svinjare, un groupe important d’Albanais de souche est passé juste en face de la principale base française de la KFOR pour se rendre dans le village, avant de bouter le feu à toutes les maisons appartenant aux minorités. La KFOR n’est pas venue au secours Serbes, alors que Svinjare est situé à quelques centaines de mètres de la base. La KFOR française n’a pas non plus réagi lors de l’attaque anti-ashkalie perpétrée à Vucitrn, bien que le village se trouve à proximité de deux bases françaises de la KFOR ».

Pour Human Rights Watch, les gigantesques ratonnades de mars 2004 ont « fait voler en éclat l’illusion d’un Kosovo multiethnique et pacifié ». Mais surtout : ces « attaques généralisées menées (…) contre les Serbes, les Roms, les Ashkalis (Roms albanophones) et d’autres minorités » ont signé« l’effondrement presque total des institutions » internationales théoriquement chargées d’assurer leur protection, puisque ni les soldats de la KFOR ni les policiers de la Mission intérimaire des MINUK n’ont empêché ces violences durant lesquelles « dix-neuf personnes ont été tuées » et « au moins 550 maisons et 27 églises et monastères orthodoxes incendiés », et au terme desquelles « environ 4.100 personnes des communautés minoritaires », serbes, pour la plupart, « ont été déplacées de chez elles ».

C’est cette « formule », où des populations entières ont été harcelées au seul motif de leur origine, mais dont il assure avec un phénoménal aplomb – et au mépris total de la réalité - qu’elle a« empêch(é) que l’on s’en prît aux Serbes » restés au Kosovo, que Bernard-Henri Lévy propose, en guise de panacée, pour la Syrie de l’après-Assad : c’est à ces petits riens, que se reconnaissent les grands experts.

(1) En clair : des chasseurs-bombardiers occidentaux, avec aussi quelques appareils turcs.

Tag(s) : #Nouvelles du front

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