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« Eh bien, Hitler, il n’en a peut-être pas tué assez [de Rroms] ». Voilà la phrase que Gilles Bourdouleix, maire UDI de Cholet (49), lançait cet été à un groupe de « gens du voyage » qui se faisaient expulser du terrain qu’ils occupaient. Voici peut-être l’expression, du point de vue du discours, la plus radicalisée d’une tendance profondément réactionnaire qui se développe en France, mais aussi dans toute une série de pays européens : le racisme anti-Rrom.

 

Ces discours et autres actes racistes contre la population rrom ne sont pas nouveaux. Bien au contraire, ils ont une très longue histoire en Europe. Cependant, depuis la chute du Mur de Berlin et la dégradation générale des conditions de vie des masses en Europe centrale et de l’Est, la population Rrom est redevenue le bouc émissaire idéal, aussi bien dans leurs pays d’origine que dans les pays d’Europe de l’Ouest où une partie des Rroms a émigré dans les années 1990-2000.

Avec la crise économique internationale, qui touche particulièrement l’Europe, les discours anti-Rrom sont véhiculés par un large éventail de partis politiques allant des tendances les plus populistes d’extrême-droite jusqu’à des secteurs du réformisme. Les différentes bourgeoisies cherchent à faire peser sur le dos des Rroms et d’autres secteurs parmi les plus exploités et opprimés de la société les frustrations et mécontentements populaires générés par la crise du capitalisme. Pour cela, elle se sert des médias et, notamment, du racisme d’État pour diffuser les préjugés racistes les plus nauséabonds et rétrogrades.

Parmi les préjugés les plus courants que l’on peut entendre on en trouve des très anciens mais toujours aussi d’actualité : les Rroms ne veulent pas travailler, ni « s’intégrer » ; il s’agit de profiteurs qui vivent de la tricherie et du vol,et cela dès le plus jeune âge ; ils vivent de l’argent du contribuable à travers les allocations de l’État qu’ils reçoivent ; ce sont des « pauvres dangereux », ils n’ont rien à perdre, ils constituent une menace pour toute la société.

Bien que tout cela puisse paraître très caricatural, c’est l’arrière-plan d’un discours qui vise, d’une part, à essentialiser la misère dans laquelle vivent actuellement les Rroms et, d’autre part, à criminaliser la pauvreté. Pour aller à l’encontre de ces discours nous revenons ici sur les conditions économiques et sociales dans lesquelles ce peuple a évolué, qui expliquent largement leur situation actuelle d’extrême pauvreté et de sous-prolétarisation, notamment après la chute des régimes staliniens.

 

Esclavage et servage

 

Malgré le fait qu’il soit très difficile de déterminer le nombre exact de la population rrom sur la planète, on calcule qu’actuellement ils seraient entre 12 et 15 millions. La plupart des Rroms vivent en Europe centrale et de l’Est, bien qu’ils soient aussi présents dans plusieurs pays européens comme l’Espagne. La Roumanie est le pays où l’on trouve le plus grand nombre de Rroms (entre 800 000 et 1 000 000 et autour de 10% de la population totale). Ils sont très nombreux en Bulgarie (8% de la population totale) et de la Hongrie (5% de la population totale et principale minorité nationale).

Selon les hypothèses, les Rroms seraient un peuple originaire du sous-continent indien qui, pour des raisons peu claires, a entamé une migration vers l’Ouest, par des vagues successives, entre le VIIe et le Xe siècles. Dès le début du XIVe siècle, ils seraient arrivés en Europe par les Balkans en avançant vers la Pologne, la Slovaquie, la République tchèque, l’Autriche, l’Italie, la France, l’Allemagne, l’Espagne, les Pays-Bas, la Belgique et vers le XVe siècle ils iront jusqu’en Grande-Bretagne, les pays nordiques et la Russie. Cette dispersion géographique est l’une des explications de la diversité culturelle des groupes rroms.

À cette époque s’entame également un important processus de mise en esclavage de la population rrom, notamment dans les territoires de la Moldavie et de la Vallachie (nord de la Roumanie actuelle). En effet, bien que ce processus ait sûrement commencé avant, à cette époque l’exploitation d’esclaves dans ces pays devenait de plus en plus centrale dans leur économie. Ainsi, la valeur des esclaves rroms « augmentait et ils ont été ‘‘importés’’ des régions voisines. 
Cela pourrait expliquer le grand nombre de la population rrom aujourd’hui en Roumanie. Comme Isabel Fonseca l’a démontré, du moment où les rroms ont été importés en masse, leur sort était sellé : ‘le terme tsigane n’évoquait plus un groupe ethnique venu d’ailleurs ou une race... Pour la première fois le terme faisait référence à une classe sociale : la caste des esclaves
 » [1]
Cette étude indique également qu’il est très probable que sous l’appellation « tsiganes » on ait regroupé d’autres populations qui avaient aussi été réduites en esclavage.

 

Cette situation poussait des familles rroms à fuir vers d’autres régions moins hostiles. C’est ainsi que plusieurs groupes de Rroms sont allés en Transylvanie, région qui appartenait alors à l’empire hongrois, d’autres allaient plus loin encore vers l’Ouest. En effet, en Transylvanie, bien que les Rroms occupaient les positions sociales les plus marginalisées et subordonnées, ils n’étaient pas officiellement des esclaves. Cependant, ne possédant pas de terre, dans les faits ils étaient complètement dépendants des aristocrates locaux qui les embauchaient dans des travaux temporaires et exerçaient parfois sur eux de vrais droits de maître. Le restant du temps, ils devaient se déplacer pour offrir des articles artisanaux qu’ils fabriquaient aux paysans, leur offrir des services ponctuels, entre autres, ce qui les permettait de survivre.

Ainsi, ce « nomadisme » des Rroms était en grande partie le résultat, d’une part, de la fuite de l’esclavage qui pesait sur eux dans certaines régions et, d’autre part, du besoin de trouver des moyens de survie face au manque de terres et à l’exclusion dont ils étaient victimes. C’est en ce sens que dans le cas des Rroms on peut parler plutôt d’un « nomadisme forcé ».

 

Entre prolétarisation précaire et assimilation forcée

 

La position sociale des Rroms était celle d’un groupe marginalisé, discriminé et victime de persécution. Plusieurs d’entre eux étaient réduits en esclavage ou en servage. Cependant, dans certaines régions, et à des périodes précises, des groupes de Rroms ont réussi à obtenir une relative reconnaissance sociale. C’est le cas de ceux qui habitaient en Hongrie entre les XVe et XVIIe siècles.

À cette époque « une partie des Tziganes obtint un rôle dans la société hongroise lors des guerres contre les conquérants turcs. Les préparatifs militaires constants et le manque d’artisans leur offrirent une possibilité de travail.
Les travaux de fortification et de construction, la métallurgie, la fabrication et l’entretien d’armes, le commerce de chevaux, le travail du bois et le forgeage meilleur marché que ceux des artisans affiliés à une corporation, le service postal servirent non seulement de source de subsistance mais s’avérèrent aussi des activités importantes pour le pays. C’est pourquoi, à partir de l’ère des rois Sigismond (1387-1437) et Mathias (1458-1490) jusqu’au début du XVIIIe siècle certains groupes tziganes ont obtenu des privilèges. (…)
Toutefois, après l’expulsion de Turcs, à la fin du XVIIe siècle, l’installation et l’immigration des agriculteurs, des éleveurs, des artisans et des commerçants rendirent superflue la plupart des activités des Tsiganes » [2].

Cette « intégration » à la structure économique du pays s’accompagnait cependant d’une politique d’assimilation forcée des Rroms à la société hongroise. Ainsi, il était interdit d’utiliser le terme « tsigane », il fallait parler plutôt de « nouveau Hongrois ». Dans le même temps, on a interdit de parler la langue des Tsiganes ; les mariages entre Rroms étaient très limités et on est arrivé même jusqu’à retirer les enfants rroms de leurs parents pour les faire élever par des familles hongroises.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’arrivée en Hongrie de nouveaux groupes de Rroms, venus des pays voisins et ayant conservé leur langue et culture, alimentait les préjugés non seulement parmi la population majoritaire mais aussi parmi ces Rroms « assimilés ». 
Ainsi, on se retrouvait avec une certaine diversité de populations rroms :

« au début du XXe siècle, la répartition des Tziganes de Hongrie a pris forme. Le plus grand groupe, arrivé plus tôt et ayant perdu sa langue et sa culture, s’appelle « romungro », c’est-à-dire Tziganes-Hongrois, dont la majorité se distingue même à ce jour du reste des Tziganes. La majorité de l’autre groupe est venue des territoires roumains au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle. Ils parlent leur langue maternelle tzigane et, en raison de leur provenance, on les appelle « Tziganes valaques ». Il existe encore un troisième groupe peu nombreux qui sont les « Tziganes beás », installés surtout dans le sud-ouest de la Hongrie, parlant des dialectes archaïques de la langue roumaine » [3].

Avec le développement du capitalisme en Europe centrale et de l’Est vers la fin du XIXe et début du XXe siècles, on constate dans plusieurs pays un début de prolétarisation des Rroms. L’ouverture de nouvelles industries, la construction de nouvelles infrastructures (routes, chemins de fer), mais aussi l’expansion de l’agriculture, permet à une partie des Rroms d’intégrer le processus économique. Cependant, cette « intégration » se faisait dans les échelons les plus bas du processus. 
Analysant dans une étude l’exemple d’un village en Transylvanie, on estime que

« ces ‘opportunités’ devraient être entendues juste comme ‘opportunités de survie’. (…) Les Rroms étaient considérés comme une main d’œuvre bon marché qui n’avait pas le droit de réclamer des salaires égaux à ceux des travailleurs non-rroms. Avant la Seconde Guerre Mondiale, un nombre important de Rroms étaient embauchés juste en échange de nourriture et de vêtements. (…) Certains d’entre eux, notamment les femmes, étaient embauchées pour travailler dans les maisons des Hongrois en tant qu’employées domestiques. Étant donné que les Rroms n’avaient pas de terres, ils étaient obligés d’accepter tout ce qui leur était proposé par la population majoritaire (…) Lorsqu’ils étaient embauchés pour faire des travaux domestiques ou dans l’agriculture, les Rroms avaient de fait un statut de serfs » [4].

Un génocide « oublié » ?

 

Vers les années 1930 la crise économique mondiale du capitalisme, la montée des nationalismes et des tendances profascistes dans tout le continent allaient avoir des conséquences terribles pour la population Rrom. Les préjugés s’accentueront et les actes racistes venant de bandes d’extrême droite ainsi que de l’État se multiplieront.

 

Outre le fait d’être les premiers à perdre l’emploi et/ou à être chassés des terres ou logements qu’ils occupaient, souvent pour les donner aux « nationaux », les Rroms seront perçus de plus en plus comme une charge pour l’État : « en Roumanie la taxonomie visait à séparer les Rroms ’’utiles’’ (un petit nombre de travailleurs de la métallurgie en province et d’artisans dans les villes, plus quelques musiciens) des ’’mendiants’’, des ’’agabonds’’, et des Rroms ’’primitifs’’ qui, par leur fort taux de reproduction, pourraient altérer la composition ’’pure’’ de la population roumaine (…) La conséquence de cette classification a été la déportation massive des populations rroms en Transnistrie (…) pendant la guerre » [5].

En effet, le régime pronazi d’Ion Antonescu en Roumanie enverra en 1942 25 000 Rroms (12% des 210 000 qui habitaient dans le pays jusqu’alors) dans des camps de concentration. 11 000 d’entre eux ne reviendront jamais. Au total, on estime que 230 000 Rroms sont morts pendant la Seconde Guerre mondiale dans les camps de concentration. Des Rroms qui ne venaient pas seulement d’Europe de l’Est mais aussi des pays d’Europe de l’Ouest (plus de 30 000 Rroms étaient internés dans des camps de concentration en France).

Le silence qui pèse sur le génocide du peuple tsigane (l’Allemagne – ancienne RFA – ne l’a reconnu officiellement qu’en 1979) ne peut se comprendre sans constater la continuité de la discrimination et du racisme anti-Rrom qui imprègne encore aujourd’hui l’Europe. Un racisme qui s’exprime par des politiques discriminatoires dans les différents États, et qui a un passé :

« Le préjugé, entretenu par d’incessantes répressions ’’officielles’’, a abouti à cet inquiétant paradoxe : être contre les Tsiganes c’est être avec la loi. Oui, le terrain propice à la ’’Solution finale’’ était parfaitement débroussaillé lorsque le national-socialisme s’empare du pouvoir en 1933. Toutes les exactions imaginables – à l’exception des chambres à gaz - avaient été prévues, décrites, mises en œuvre par d’autres gouvernements : déportation massive en Louisiane (France 1802), enlèvement des enfants tsiganes à leurs parents (Allemagne 1830), expulsions armées (Grande-Bretagne, 1912), interdiction de la langue ou des vêtements tsiganes (plusieurs régions de France, Espagne, Portugal), interdiction de mariage entre Tsiganes, du nomadisme ; automatisation du servage (Roumanie), dissolution des mariages entre Tsiganes et non-Tsiganes (Hongrie), confiscation de biens, interdiction de posséder un cheval, une roulotte, d’exercer certains métiers, d’acheter une maison (Portugal). Obligation de présenter un livret anthropométrique à toute réquisition (France). Projet de marquage au fer (Hongrie, 1909) ou de stérilisation (Norvège, 1930) » [6].

Pour compléter le tableau du racisme anti-Rrom généralisé, l’auteur des lignes qui précèdent rapporte le témoignage de survivants juifs de la Shoah concernant les Tsiganes : « professeur Hagenmuller : ’’les Tsiganes nous parurent avoir en gros deux caractéristiques : la passion du vol et celle de la musique’’. Professeur Charles Richet : ’’Quant aux Tsiganes, leur disparition totale n’eût affecté dans le camp qu’un petit nombre de philanthropes déterminés’’… » [7]. Si dans des témoignages sensés dénoncer la barbarie des camps de concentration nazis on peut trouver de tels jugements sur les Rroms, il n’est pas étonnant que le génocide de ce peuple soit autant méconnu, voire occulté.

 

Régimes staliniens : amélioration des conditions de vie et répression

 

La victoire sur l’armée nazie et la progression de l’Armée rouge depuis le front Est vers l’Ouest a permis à celle-ci d’instaurer, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans toute une série de pays d’Europe centrale et de l’Est des États ouvriers déformés et bureaucratisés.

La politique de ces régimes staliniens concernant les populations rroms avait comme axe leur sédentarisation et leur assimilation à l’ensemble de la population, en niant ainsi toute spécificité culturelle ou nationale. Leur politique d’industrialisation cependant allait permettre aux Rroms d’être embauchés dans les entreprises d’État et les fermes collectives. En Hongrie par exemple, le taux d’emploi parmi les hommes en âge de travailler en 1971 sera de 85%, peut-être le taux d’activité de la population rrom le plus élevé de leur histoire dans le pays. Néanmoins, les Rroms occuperont les places les moins qualifiées et effectueront en général les tâches les plus ingrates. Cela se répétera dans pratiquement tous les pays de la région.

Ces revenus stables permettront aux Rroms d’avoir accès au système de protection sociale, à l’éducation pour les enfants, à la formation professionnelle. Cependant, « fréquemment l’enseignement des enfants tziganes était dispensé dans des classes séparées ou bien, en invoquant leur « déficience  », on les faisait participer à un programme d’enseignement spécialisé » [8]. Les enfants rroms étaient scolarisés dans la langue de la majorité et n’avaient pas de cours dans leur langue (ce qui n’était pas le cas des autres minorités nationales comme les Hongrois ou les Allemands en Roumanie).

Quant au problème du logement, la politique des différents gouvernements a permis de construire des maisons et des immeubles où les Rroms pouvaient habiter avec leurs familles. En quelques années seulement les bidonvilles rroms avaient disparus. Cependant, le confort de ces logements était souvent rudimentaire et, surtout, les Rroms étaient logés dans les mêmes immeubles, séparés du reste de la population. Dans d’autres cas comme en Roumanie, « dans les blocks de pavillons nouvellement construits par le pouvoir socialiste, ils étaient mélangés avec des agents de la police ou de l’armée, avec le double objectif de les contrôler et de les ’’civiliser’’ » [9].

De manière générale pendant la période stalinienne, les conditions de vie de la population rrom d’Europe de l’Est se sont améliorées. Et cela malgré le régime politique réactionnaire des bureaucraties des Partis Communistes. En quelque sorte, ces expériences laissaient entrevoir la potentialité de ce qu’un vrai État ouvrier pourrait faire pour sortir des populations marginalisées et discriminées, comme les Rroms, de leur misère séculaire. D’ailleurs, les bureaucraties staliniennes n’ont jamais été capables d’en finir avec les préjugés anti-Rroms qui existaient dans la société, et au contraire ces préjugés étaient souvent véhiculés par les institutions de l’État lui-même.

 

La restauration du capitalisme : un grand retour en arrière !

 

Vers la fin des années 1980 commence un processus de restauration du capitalisme dans les pays de l’ancien « bloc soviétique ». Les bureaucrates à la tête des États s’entredéchirent pour bien se positionner dans les entreprises à privatiser lors de l’ouverture des marchés nationaux aux capitaux impérialistes.

Des milliers d’entreprises vont en effet être privatisées ou fermées, des millions de travailleurs se sont trouvés en quelques semaines seulement au chômage. La dégradation du niveau de vie de la population est généralisée pendant cette période dite de « transition » :

« de presque nul qu’il était en Pologne, en Bulgarie, en Roumanie et en Hongrie, le taux de chômage varie aujourd’hui [1995] entre 10 et 16%. En Hongrie (…) le chômage a quintuplé en 1991. Du début 1990 à mars 1992, le nombre de sans-emploi est passé de 100 000 à plus de 4 millions (…) Le fardeau du chômage retombe pour une large part sur les jeunes et les femmes, mais il y a aussi manifestement une discrimination envers les minorités ethniques (…) Le chômage et l’inflation ont entraîné l’augmentation de la pauvreté au moment même où les généreux avantages sociaux du passé étaient réduits ou éliminés » [10].

Si pour les masses en général le bond en arrière, d’un point de vue économique, social et culturel, est phénoménal, pour la population rrom les dimensions sont tragiques. Comme pour les postes de travail les plus féminisés, les emplois occupés par les Rroms vont être les premiers à disparaître. En Hongrie par exemple,

« l’ascension sociale, commencée par des succès spectaculaires mais bâtie sur des bases instables, s’est effondrée à la suite du changement de régime de 1990. L’industrie du bâtiment et l’industrie minière donnant du travail à la plupart des Tziganes étaient en crise. Ce sont aussi les Tziganes accomplissant le travail nécessitant le moins de compétence professionnelle, employés surtout comme manœuvre, qui furent les premiers à devenir inutiles dans les sociétés privatisées. En peu de temps, le niveau de vie de la majorité des familles tziganes a reculé jusqu’à son niveau antérieur de plusieurs décennies auparavant…  » [11].

En Roumanie, la situation dans l’industrie est pratiquement la même que celle décrite pour la Hongrie. Mais à cela il faut ajouter que lors du processus de redistribution/reprivatisation de la terre en 1995, les Rroms sont encore exclus. Ainsi une enquête menée au début des années 1990 montrait que

« 86,6% des femmes et 58% des hommes [rroms] n’auraient aucune qualification ; seul 1,8% de l’ensemble aurait atteint un niveau de qualification moyen ou élevé. 27% des jeunes seraient illettrés et 40% des enfants âgés de 8 ans n’auraient jamais fréquenté l’école ou auraient cessé d’y aller. Les témoignages concordent pour dénoncer la baisse du niveau de scolarité depuis 1990. La paupérisation qui touche déjà la majorité du pays atteint les Tsiganes de manière catastrophique : 87,5% n’auraient pas de quoi survivre (40,6%) ou à peine (46,9%). Et l’on ne peut guère dire que la situation se soit améliorée depuis lors ! » [12].

Certains auteurs parlent d’une « exclusion de type nouveau » qui touche les Rroms. En prenant l’exemple d’une zone rurale en Hongrie on remarque que « durant les périodes précédentes, les Gitans sont certes plus pauvres que les paysans, mais leurs activités économiques, échange de services ou production de biens, sont totalement intégrées au système économique local. Ce n’est déjà plus le cas à partir du milieu des années 1980. Les Gitans commencent alors à être considérés comme un groupe social inutile, dépendant des aides sociales et incapable de contribuer utilement à la collectivité. 
C’est la nature même de cette exclusion qui marque le changement le plus important. Durant les périodes de ségrégation précédentes, même lorsque les Gitans sont relégués dans des enclaves, ils continuent à entretenir des contacts quotidiens avec les paysans. (…) Au contraire, avec l’appauvrissement du village, la communauté gitane se voit coupée du monde extérieur
 » [13].

Effectivement, sans terre, ayant perdu leur emploi et sans avoir la possibilité d’en trouver un autre, dans un contexte de chômage de masse et d’augmentation des discriminations, la population rrom des pays d’Europe centrale et de l’Est est rentrée dans un processus accéléré de sous-prolétarisation et de paupérisation aiguë. Pour une grande partie d’entre eux (70%) le seul revenu stable vient des maigres allocations familiales, pensions de retraite ou d’invalidité octroyées par les États. D’autres doivent se débrouiller en ramassant de la ferraille et des matériaux recyclables, en vendant tout type d’objets à la sauvette, etc. D’autres encore sont obligés de mendier ou se dédier à des activités à la limite de la légalité, voire directement illégales.

Cette situation accompagnée d’une crise économique généralisée dans les pays de cette région préparaient le terrain pour l’accentuation des discours et des attaques racistes anti-Rroms. Ainsi,

« en juin 1990, la descente des mineurs sur Bucarest dégénère en ratonnade dans les quartiers tsiganes de la capitale. Ce fait est précédé et suivi de pogroms anti-tsiganes en divers points du pays. Ceux-ci apparaissent essentiellement entre 1990 et 1991 : des maisons sont incendiées, des gens battus et expulsés de leur village. L’incident le plus violent a lieu à Hadareni, en septembre 1993, et se solde par la mort de quatre hommes, dont trois Tsiganes. Au total, on compte une trentaine d’affrontements locaux dont l’origine est souvent controversée mais qui débouchent toujours sur l’éviction des Tsiganes des localités touchées, sans que ceux-ci puissent faire valoir leurs droits auprès des autorités » [14].

Dans un tel contexte, il n’y a qu’une petite fraction de Rroms qui peuvent essayer de partir vers les pays d’Europe de l’Ouest. Souvent, ceux qui le font se trouvent déjà dans des conditions de vie très précaires et font face de plus en plus à la montée du racisme anti-tsigane. Un racisme dont l’imaginaire rétrograde trouve ses « sources d’inspiration » dans les préjugés les plus caricaturaux du XIXe siècle et des périodes les plus obscures de l’histoire de l’humanité comme les années 1930.

 

Crise économique et racisme

 

Il est connu qu’en période de crise, les classes dominantes essaient par tous les moyens de trouver des boucs émissaires pour dévier l’attention des masses des vrais causes de leurs souffrances. Souvent, on désigne les secteurs les plus exploités et opprimés, des secteurs perçus comme « étrangers » à la société. De cette façon la montée du racisme et du nationalisme est une conséquence logique, ou plutôt un corollaire de la politique de la bourgeoisie.

En Europe, où une crise économique d’ampleur historique se développe depuis plusieurs années, on ne peut que constater la montée de tendances politiques populistes d’extrême droite, la plus médiatisée étant peut-être Aube dorée en Grèce. Mais on pourrait mentionner aussi d’autres groupes fascisants moins connus comme Ataka en Bulgarie ou le Jobbik hongrois, la particularité de ces deux partis étant qu’ils ont progressé sur la base d’un discours violemment anti-Rrom.

Il est clair que ces discours servent les objectifs de la bourgeoisie, étant donné qu’ils contribuent à la division de la classe ouvrière et des opprimés en général dans la société. En ce sens, il n’est pas étonnant que des gouvernements et responsables politiques mettent en place des politiques discriminatoires visant clairement les Rroms. 
C’est le cas par exemple des mesures qui imposent le travail obligatoire pour les Rroms en Hongrie [15].

En France, on assiste depuis quelques années tous les étés à des surenchères racistes sur « le problème rrom » [16], et cela sans parler des expulsions et des démantèlements des campements rroms qui se font en totale impunité par les mairies et préfectures [17].

Mais les travailleurs et les couches populaires ne doivent pas se laisser tromper. Les mesures que l’on prend aujourd’hui contre les Rroms, les « profiteurs » des aides de l’État, les populations « inutiles », ne tarderont pas dans un contexte de crise à se retourner contre l’ensemble du prolétariat et des masses. Laisser passer, voire adhérer aux discours et mesures anti-Rrom prises par les différents gouvernements et administrations, ne fera que faciliter la tâche de la bourgeoisie d’attaquer l’ensemble des exploités.

Aujourd’hui, les Rroms apparaissent comme le bouc émissaire idéal pour les capitalistes de tout le continent européen. Comme on a essayé de le montrer tout au long de cet article, la situation de misère des Rroms n’a rien de « naturelle » ou d’« intrinsèque » à cette population. Elle est le résultat d’une combinaison de conditions sociales, économiques et politiques. Leur condition sociale est d’ailleurs loin de suivre une évolution linéaire. Au contraire, on a vu que les Rroms étaient capables d’intégrer le processus de production comme n’importe quelle couche de la population. Mais on a aussi vu qu’à chaque crise, à cause de la persistance des préjugés anti-Rroms, ces derniers étaient parmi les premiers « sacrifiés » et que leurs conditions de vie étaient profondément dégradées. Depuis la restauration du capitalisme en Europe de l’Est et, notamment à partir du déclenchement de la crise économique mondiale, on voit se répéter le même processus.

C’est en ce sens qu’il est fondamental que le mouvement ouvrier adopte la lutte contre l’anti-tsiganisme et contre tout type de racisme comme une partie essentielle de son action. C’est une tâche incontournable pour reconstruire l’unité des exploités et des opprimés contre les attaques des capitalistes !

Philippe Alcoy, le 22/12/2013.

[1Gabriel Troc, « A State of Dispair : Roma (Gypsy) Population During Transition », 2002.

[2« Les Tziganes/Roms en Hongrie », Ministère des affaires étrangères de Hongrie, Budapest, 2004 (http://www.mfa.gov.hu/NR/rdonlyres/4B99AAD3-E9CC-4AAF-81C3-C3DE23278D91/0/Roma_fr.pdf).

[3Idem.

[4« A State of Dispair… », op. cit.

[5Idem.

[6BERNADAC Christian, L’holocauste oublié. Le massacre des Tsiganes, Editions France-Empire, 1979, page 33-34.

[7Idem, page 20-21.

[8« Les Tziganes/Roms en Hongrie »…, op. cit.

[9« A State of Dispair… », op. cit.

[10Valentine MOGHADAM, « Restructuration économique, politiques identitaires et rapports sociaux de sexe en Europe centrale, de l’Est et au Moyen-Orient-Afrique du Nord » ; Recherches féministes, vol. 8, n° 1, 1995, p. 35-49.

[11« Les Tziganes/Roms en Hongrie »…, op. cit.

[12Reyniers Alain, « Migrations et déplacements des Roms de l’Est : l’exemple roumain »,Confluences Méditerranées, 2001/3 N°38

[13Ladányi János et Szelényi Iván, « La formation d’un sous-prolétariat rom. Enquête historique sur la condition des Gitans dans un village d’Europe centrale », Actes de la recherche en sciences sociales, 2005/5 no 160.

[14« Migrations et déplacements… », op. cit.

[15Voir : « Hongrie : le travail obligatoire imposé aux Rroms est une attaque contre tous les travailleurs ! » (http://www.ccr4.org/Hongrie-le-travail-obligatoire).

[16Voir : « Sarkozy ou Hollande ? Pour les Roms non plus, ça ne fait pas de différence ! » (http://www.ccr4.org/Sarkozy-ou-Hollande-Pour-les-Roms-non-plus-ca-ne-fait-pas-de-difference) ou « Retour en force du racisme anti-Rrom : la bourgeoisie en campagne » (http://www.ccr4.org/Retour-en-force-du-racisme-anti-Rrom-la-bourgeoisie-en-campagne).

[17Voir : « Quand une maire Front de Gauche en appelle à Valls pour démanteler un campement Rrom » (http://www.ccr4.org/Quand-une-maire-Front-de-Gauche-en-appelle-a-Valls-pour-demanteler-un-campement-Rrom) ou « Quand « l’humain d’abord » rime avec « Valls d’abord » : la majorité Front de Gauche de Saint-Ouen expulse 800 Rroms » (http://www.ccr4.org/L-humain-d-abord-ou-l-application-pure-et-dure-des-directives-de-Valls-par-une-mairie-Front-de-Gauche-pour-expulser-les-Rroms).

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