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Notre question initiale : Pourquoi n’y a-t-il pas de réaction face à la situation actuelle ? A cause de cette situation de crise, le malaise est palpable. Le mal-être augmente, de même que l’angoisse se généralise et de même que le taux de suicides explose. La grande majorité des personnes se sent et demeure toujours un peu plus isolée, ne réussissant pas à penser le problème de manière globale. Et rien ne se passe ; ou pas tout à fait.

L’unique force active et réactive est l’extrême droite. Il n’y a qu’à regarder le pourcentage du Front National aux dernières élections. Les seuls mouvements dits révolutionnaires se réclament du national socialisme ou de la droite de l’extrême droite ; ce qui est tout à fait effrayant. Le reste des gens constate avec passivité et presque sans effroi cette montée de l’extrême droite. De cette manière, le FN et autres partis du même genre ont le champ libre en ce qui concerne la politique alternative. Pourquoi donc n’existe-t-il pas de réaction démocratique face à la crise ? Si l’extrême droite est capable de rallier les français à sa cause, pourquoi la démocratie en est-elle incapable ? Ce qui a de surprenant dans cette situation, c’est que les premières victimes de la crise sont les jeunes. On pourrait donc s’attendre à des soulèvements dynamiques. Or, rien ne bouge. On ne s’engage guère pour défendre la démocratie ou la liberté. L’inaction de la jeunesse est non seulement surprenante mais aussi apparemment inédite. Il est tout à fait terrifiant d’observer l’absence des forces vives dans ce nécessaire combat démocratique contre la crise.

Une telle inaction n’a, à notre sens, jamais eu lieu. Il nous semble donc indispensable d’en comprendre les causes. L’absence de réaction démocratique est forcément la conséquence d’obstacles propres à notre époque. Pour répondre à ce problème, nous avons décelé trois hypothèses, ou plutôt trois niveaux. Mais pour nous, ces niveaux ne sont que l’expression d’un problème systémique.

Premièrement, nous constatons chez les Français mais particulièrement chez les jeunes, une absence de la volonté de faire peuple. Qu’entendons-nous par là ? « Faire peuple » c’est s’identifier à une population partageant des valeurs communes, une histoire commune et dont on fait partie. Ce n’est pas un nationalisme et c’est encore moins une exclusion xénophobe, c’est seulement le fait se sentir que celui qui habite dans le même pays, quelque soit sa classe et son origine, fait partie du même peuple et à ce titre partage notre condition et notre avenir. Ce sentiment est absent des Français et est indispensable à une démocratie.

Deuxièmement, il est tout à fait clair que l’individualisme s’est emparé de nos sociétés. Mais plus que l’individualisme, c’est l’hyperindividualisme qui s’est généralisé. Ce que nous nommons « hyperindividualisme », c’est cette tendance à se replier toujours un peu plus sur soi et sa sphère privée. Ce phénomène social est en lien avec celui de la méritocratie. Certaines personnes ont pu y trouver une satisfaction pendant un temps, mais lorsque l’individu prime excessivement sur le peuple, la notion-même de peuple est remise en question. L’individualisme nous empêche d’être vraiment attentif aux autres, et donc de penser puis d’agir ensemble. Pourtant, la crise est bien un problème global. Le mal être et l’isolement ne sont pas, par un hasard malheureux, répandus chez une somme d’individus. Bien au contraire, ils se sont généralisés. Penser le fond du problème, c’est d’abord penser ensemble à cette globalisation de la crise.

Troisièmement, notre société est devenue une société de l’image et de la communication. D’un côté, tout est et doit être su immédiatement. La soi-disant information se fait en temps réel et par des voies qui touchent le maximum de personnes (télévision et internet). D’un autre côté, on cherche la popularité ; donc on s’affiche. L’image a obtenu un rôle prééminent. Non seulement on en est inondé en permanence (par la publicité, la télévision ou internet), mais on y est aussi fortement attaché car on vit à travers la perception d’autrui. Pour réussir à suivre le mouvement, il faut participer à ce phénomène d’hypercommunication. On choisit donc, entre autre, l’option des réseaux sociaux virtuels, bien commodes pour remplir cette tâche. Or selon nous, les Facebook et autre Twitter ont une part de responsabilité dans notre affaire. C’est cette part que nous avons décidé d’analyser.

Partons du principe que, pour qu’il y ait une action démocratique, il faut d’abord une pensée démocratique. Or pour qu’il y ait une pensée démocratique, il faut indéniablement de la discussion, car la pensée démocratique émerge de plusieurs individus. Malheureusement, la discussion en tant que tel se fait de plus en plus rare. Si nous avons décidé de concentrer notre point de vue sur les réseaux sociaux, c’est parce que nous considérons qu’ils participent à cette disparition progressive de la discussion, et ce de plusieurs manières. Et si l’utilisation des réseaux sociaux était rare, nous ne nous serions pas arrêtés dessus. Mais le pourcentage d’utilisateurs représente une majorité plus qu’écrasante.

Avant tout, les réseaux sociaux nous incitent à la mise en relation avec le plus de gens possible et le plus souvent possible. Pour permettre ce lien avec des centaines voire des milliers de personnes, chose impossible dans la vie réelle, les réseaux sociaux ont une technique bien à eux. Il existe, non seulement des messages pré-écrits, mais surtout des outils tous simples pour signaler son approbation ou sa désapprobation vis-à-vis d’une chose (un évènement, une photo, un message etc.) Il s’agit de la méthode du « like ». Un utilisateur des réseaux sociaux est en capacité de « liker » un contenu quelconque en cliquant sur un bouton « j’aime ». La désapprobation, elle, n’existe pas. Tout est à la portée de son jugement, ou plutôt de son absence de jugement. Effectivement, cette technique, loin d’offrir l’espace à la réflexion, propose un monde préfabriqué et sans valeur. Tout est réduit à un manichéisme absurde et tout est perçu par un prisme binaire : on aime ou on ignore. Ceci vaut autant pour une photo de chaton que pour l’annonce d’un mariage ou que pour des soulèvements populaires au Brésil. Le jugement est complètement dévalorisé. Il n’y a plus de hiérarchie. De la même manière, la réflexion n’a pas sa place dans un monde sans jugement et toujours en quête de nouveautés, de rapidité. Les réseaux sociaux ne se contentent pas d’amoindrir l’espace de la réflexion par du préfabriqué, ils vont jusqu’à réduire cette espace. Facebook et surtout Twitter sont le règne du message court. Pas plus d’un nombre limités de caractères ; après c’est trop lent voyons. Les commentaires courts sur internet, appelés « posts », empêchent de développer, donc de donner du sens. Il faut être efficace et en rester aux faits ; sinon, on est à la traine. Trouver du sens en 244 caractères (nombre requis sur Twitter), c’est tout de même bien difficile.

Ensuite, la généralisation des réseaux sociaux fait qu’il est devenu parfaitement normal de communiquer simultanément et quasiment en permanence avec un nombre considérable de gens. Grâce à Facebook (FB) par exemple, on est toujours connecté avec ses voisins ou son cousin néozélandais. On entretient un peu tous les jours la conversation. De sorte qu’une fois devant la personne, on connait déjà tout de ses loisirs, de ses humeurs ou de ses idéaux du moment. Il n’est donc pas utile de lui poser des questions à ce sujet. Pourtant, ces questions banales représentent les préliminaires d’une discussion. Pour enclencher une discussion, il faut d’abord préparer le terrain. En se privant des demandes désormais superflues, on réduit les conditions de la discussion. Et pour ne pas se regarder dans le blanc des yeux, on se livre au plus vite au divertissement (beuverie, jeux, spectacles). Il est devenu plus facile, et peut-être préférable, d’entretenir la conversation et non plus la discussion. Au contraire de la conversation, qui fait office de distraction, la discussion est le moyen de confronter les idées. De toute manière, puisque le jugement est inexistant, il n’y a pas grand-chose comme idées à confronter. C’est en jugeant que l’on peut produire des idées ; or nous avons vu juste avant que les réseaux sociaux n’étaient pas propices à la fabrication du jugement. D’où la prééminence de la conversation finalement.

Enfin, le but des réseaux sociaux est de créer une gigantesque plate-forme sociale. Chaque utilisateur de FB possède un « mur » : une page sur laquelle sont compilées toutes les informations souhaitées (photo, commentaires, contacts dits « amis » etc.) De là on peut aller consulter les « murs » de ses congénères, connus ou inconnus. Sur cette page, sont regroupées le plus de choses pour véhiculer le maximum d’informations. Être reconnu des autres passe surtout par la reconnaissance de l’utilité, de la singularité et de l’activité dont on fait preuve. De cette manière, est accumulé un tas d’informations diverses pour faire croire à une vie trépidante et sans pareil. On est fermé sur soi à force de vouloir étendre sa popularité. Ce qui est étonnant, c’est que ce phénomène d’accumulation est également visible dans la vie réelle. Nous voulons dire par là que dans les relations, la tendance est à se raconter comme une somme d’évènements sans mettre ceux-ci en liens. Ainsi il est commun de savoir de nombreuses choses d’une personne sans remarquer de similitudes alarmantes, comme l’envolée du taux de chômage ou du suicide. Dire qu’on est au chômage devient une information dans la masse de toutes les autres sans ordre d’importance. C’est une reproduction dans la vie de notre façon de nous exposer sur les réseaux sociaux. Il y a une sorte de transposition du virtuel au réel. Au lieu de penser par liens, les relations suivent la logique de l’accumulation qui empêche toute pensée globale. On finit par se noyer dans la masse sans prendre conscience des autres.

Ce qui nous semble évident, c’est que pour qu’il y ait volonté de faire peuple, il faut s’ouvrir aux autres. Or les réseaux sociaux empêchent cette ouverture. En effet, il faudrait pour cela cesser de rester focalisé sur soi-même, réussir à penser les autres. Or une logique de suraffichage et d’accumulation n’est pas compatible avec cette pensée car, d’une part, le suraffichage ne connait pas de limite, temporelle et quantitative : il faut mettre le plus d’informations le plus souvent possible ; d’autre part, l’accumulation cloisonne plus qu’elle ne lie en faisant penser les informations comme une masse homogène d’évènements disparates sans ordre d’importance. Donc les réseaux sociaux tels FB sont un obstacle à la volonté de faire peuple car leur promesse d’ouverture au monde résulte en un isolement encore plus grand.

D’une part, les réseaux sociaux nous amènent à dresser des listes pour décrire notre existence. L’utilisateur massif de FB s’insère dans des catégories déjà toutes prêtes. « J’aime le sport » par-ci, « j’aime la musique par-là » … Il est très facile d’utiliser la palette proposée pour dépeindre sa vie. Le but, c’est d’exposer le tableau une fois fini pour que tout le monde puisse l’admirer. Comme l’artiste qui exhibe ses œuvres, l’internaute exhibe son quotidien pour susciter la reconnaissance. L’important, c’est d’exister au regard des autres. Pour cela, on se montre ou l’on s’affiche ; pensant de cette manière trouver de la confiance en soi dans le regard des autres. Mais telle une œuvre éphémère, le quotidien se modifie tout le temps. On va donc reproduire le même schéma tous les jours et bien suivre le cours rapide de l’information. La conséquence de tout ce procédé, c’est qu’on n’a plus besoin de se raconter. Se raconter, c’est prendre le temps de se recentrer avant de parler de soi. Lorsqu’on se raconte à quelqu’un, il faut d’abord choisir les éléments du récit. Tout n’est pas dit à tout le monde. Et tout n’est pas présenté comme une toute petite partie d’un tout foisonnant. Se raconter, ce n’est pas participer au suraffichage et au matraquage de soi. Avec les réseaux sociaux, on ne se raconte plus, on s’affiche. Le problème est d’une part dans la quantité faramineuse d’informations disponibles sur une personne, d’autre part dans la visibilité quasi publique de ces informations. L’adepte des réseaux sociaux tombe dans le domaine public ; même si certains rétorqueront que l’on peut rendre visible ou non des informations à certaines personnes. Quoi qu’il en soit, la frontière entre vie privée et vie publique est floue.

D’autre part, si ce sont surtout les jeunes qui utilisent en masse les réseaux sociaux, les générations précédentes ne laissent pas non plus leur part. Ce phénomène s’est littéralement généralisé, à tel point qu’on en fait un outil de première nécessité chez certains, ou simplement un vecteur incontournable de l’information chez d’autres. Les réseaux sont utilisés à outrance. A chaque minute, il est possible de savoir ce que font nos « amis » au même instant. Cette possibilité s’est peu à peu transformée en nécessité. Pour entretenir son réseau de contacts, on reste connecté en permanence. Lors d’un déjeuner, pendant les pauses, durant les cours ou une réunion, FB, Twitter ou autre sont toujours actifs. Le but, c’est d’être en lien avec le plus de personnes le plus souvent pour, non seulement ne pas perdre le fil, mais aussi créer l’illusion d’une vie sociale. Mais à force de vouloir être connecté avec tous ses amis simultanément, on se retrouve à n’être avec plus personne. On est placé dans un fouillis de relations sociales, toutes sans substance véritable. Physiquement, on est bien évidemment présent, mais s’il s’agit de s’investir ici et maintenant dans une relation en chair et en os, cette présence est discutable. Le smartphone étant toujours allumé, la tentation est trop forte. Il y a là un problème dans la fréquence de l’utilisation des réseaux sociaux. Il s’agit d’un phénomène que nous nommons « l’absence des présents ». Il n’est pas concevable de mener plusieurs conversations en même temps avec des personnes différentes et à divers endroits. Du coup, on tente de faire quelque chose qui n’est pas dans nos compétences en voulant converser à la fois avec son voisin de table et son interlocuteur FB. Le multitâche est une faculté que nous n’avons pas encore acquise.

Enfin, il n’y a rien d’étonnant dans le sentiment d’isolement et de mal être face au phénomène de l’absence. Tenter d’être avec tout le monde mais n’être avec personne, voilà qui crée de l’angoisse. Nos outils de communication à outrance nous placent dans un cercle vicieux. Pour palier son mal-être on cherche à entretenir des rapports avec les autres ; pour ce faire on utilise les moyens évidents qui sauraient y répondre, à savoir les réseaux sociaux ; donc on accumule les « amis », les images, les évènements de masse ; et finalement, on ne se lie pas plus d’amitié avec son entourage proche ou lointain (géographiquement ou socialement parlant). De sorte que tout ce qui a trait à ce dispositif d’hypercommunication est analogue à une drogue. Les divers réseaux sociaux sont la nouvelle drogue des sociétés occidentales. Certes, la dépendance n’est pas physiologique. Mais cette dépendance à caractère psychologique est aussi envahissante qu’une addiction quelconque. Or il est inutile de souligner le mal-être qui correspond à une situation de dépendance. La dépendance entraine l’angoisse, qui entraine l’isolement, qui entraine le mal-être, qui entraine le repli sur soi, qui entraine l’inaction. L’analogie avec la drogue a bien sûr ses limites ; mais lorsqu’un objet est la cause d’un mal-être et d’une dépendance et qu’il se fait passer pour le remède, l’analogie prend tout son sens. Les réseaux sociaux font croire qu’ils sont capables de répondre aux problèmes existentiels de la quête de l’identité ou de la preuve de l’importance de son existence. Bien au contraire, ils délient l’identité et ne donne plus de sens à l’existence de chacun. La recherche permanente de l’image qu’on veut forger de soi-même a toujours existé. Mais loin de faciliter cette recherche, les réseaux sociaux l’éparpillent. Parfois en nous incitant à produire une image factice ou exagérée pour plus de popularité, parfois en se grisant du suraffichage, parfois en noyant cette image dans une masse inconsistante, que cette image soit fidèle ou non d’ailleurs. Les réseaux sociaux n’augmentent nullement le bien être ; bien au contraire.

En définitive, ce n’est pas par pure provocation que nous avons décidé de taper sur les dits réseaux sociaux. Selon nous, ils représentent un obstacle aux véritables relations sociales, donc aux discussions, donc aux prises de conscience. Le problème se loge dans la manière dont ils sont majoritairement utilisés. En tant que simple outil de communication, ils peuvent être intéressants, voire utiles, mais en tant que lieu de spectacle, ils ont quelque chose de néfaste, voire de nocif. Malheureusement, ce premier usage n’est pas le plus répandu. Certains pourraient nous rétorquer que Facebook a eu un rôle majeur durant les Printemps Arabes ou autres évènements du genre. C’est bien la preuve que ce peut être utilisé à bon escient. Mais encore faut-il connaitre l’impact véritable que son utilisation a eu sur les mobilisations. Facebook était, à notre sens, davantage un prétexte qu’un moteur des révolutions arabes. De la même manière, les réseaux virtuels peuvent aisément endosser le rôle de plate-forme d’information ; quoi que l’information visée soit principalement de l’ordre de l’évènementiel.

Finalement, ce que visent les Facebook ou Twitter, c’est le spectacle. Entre surexposition, suraffichage et autres douceurs de la sorte, ils ont réussi à instaurer pour de bon une société du spectacle. Tout est dans la représentation et la démonstration, autrement dit dans l’exubérance ; une quête d’identité qui se transforme en quête de popularité. Évidemment, cette utilisation n’est ni universelle ni nécessaire, mais bien trop généralisée. Globalement, les utilisateurs de Facebook se satisfont du divertissement offert par leur réseau social. Et la diversion est tellement forte, qu’ils ne se rendent pas compte d’être gentiment mis dans des petites boites. Subrepticement, ils sont rendus dociles ; ce qui facilite leur catégorisation et leur comparaison vis-à-vis d’un schéma préétabli. Nos médias agissent de la même manière en glorifiant le fait divers sensationnel.

Ainsi, pour susciter les mouvements démocratiques en France, certains exigent la destruction des réseaux sociaux qui ne forment qu’un écran de fumée, d’autres s’évertuent à produire des espaces de discussion à proprement dit. Quoi qu’il en soit, il faut se débarrasser de l’usage perverti des réseaux sociaux ; usage qui prend peu à peu toute la place. Les propositions restent ouvertes, mais notre analyse est faite. Le débat qui naitra autour de cet article ne pourra qu’enrichir notre analyse.

 

Portrait d’un usager assidu de Facebook

(Ce récit met en scène un protagoniste qui n’existe pas.)

Il est 7 h, le réveil de Jean sonne. Ce réveil, c’est son smartphone. Sitôt l’alarme désactivée, Jean s’empresse de lire les trois messages Facebook qu’il a reçu sur son mur pendant la nuit. L’un est de son frère Paul, les deux autres d’une collègue. Le premier consiste à donner des nouvelles, les deux suivants à proposer un déjeuner entre collègues pour le lendemain. A peine réveillé, Jean répond à Victoria sa collègue, prenant soin de ne pas renverser du café tiède sur son smartphone. Bien sûr qu’il ira à ce déjeuner. Mais d’ailleurs, comment se porte Victoria ce matin ? Vite un message.

8 h 15, Jean quitte son domicile pour se rendre au travail. Sur le trajet, il répond à son frère, lui proposant de le rejoindre le soir-même pour une soirée sans complexe avec des amis. Sacré frérot, ça fait quatre mois qu’il ne l’a pas vu. Mais après tout, Jean n’est pas resté sans nouvelle de son frère. Il a su qu’il avait obtenu sa licence de droit mention assez bien avec un joli 15 en droit constitutionnel ; note tout à fait inattendue car la conclusion du devoir a été bâclée. Il a aussi déménagé car il change de ville pour son master, ce qui a mis de l’eau dans le gaz avec sa copine, mais tout s’est arrangé. Il a encore trouvé du travail, ce veinard, pour cueillir des cerises et… la liste est encore longue.

Toute la matinée, Jean répond au téléphone ; il est agent d’accueil pour une banque. Dès qu’il se rend aux toilettes, il jette un coup d’œil à son smartphone pour savoir quelles sont les nouvelles fraiches de Marie, Michel, Yamina, Maman, Orlando et bien d’autres. Jean s’est rendu compte par lui-même que Victoria sa collègue avait passé une mauvaise nuit, mais il sait déjà que c’est à cause d’un foutu moustique, donc pas la peine de lui redemander d’où proviennent ces cernes qui lui lacèrent le visage.

12 h 15, Jean, accompagné de Victoria et de Fred, se rend au bistrot du coin pour passer un moment ensemble. Pendant le repas, les trois smartphones sont posés sur la table. A 12 h 18, Jean apprend que son ami italien Marco mange avec sa nouvelle compagne au restaurant le plus chic de la ville de Turin. Jean ne peut pas laisser passer cette occasion de se réjouir ; il envoie immédiatement un « like » à Marco suivi d’un bref commentaire. De là, il en profite pour consulter les dernières actualités de son quotidien favori et se désoler pour la mort de soldats français au Mali. Il veut faire partager son désappointement et clique sur « dislike » concernant cette nouvelle. Manque de bol, cette activité lui a fait manquer le début de la conversation entre Victoria et Fred. Il ne réagit donc pas tout de suite lorsque Victoria lui pose une question pour lui demander son avis. Il lui demande de répéter, ce qu’elle fait ; et à cet instant, c’est le smartphone de Fred qui se met à vibrer.

Après un déjeuner tout à fait normal et sans encombre, les trois collègues retournent au travail. L’après-midi se passe de manière tout à fait banale. Lorsque Jean débauche, il contacte les amis qu’il doit voir ce soir pour savoir ce qu’il faut apporter, pour les prévenir de la venue de son frère, et pour s’enquérir de leur humeur du jour ; la panne de voiture de la veille a dû les mettre dans l’embarras.

Il est 19 h 20 quand le frère de Jean sonne à sa porte. Après un bref moment d’embrassades, les deux frères partent en direction du quartier voisin pour se rendre chez les amis de Jean. Il y aura également une petite dizaine d’autres amis ; le thème du soir étant les tropiques. Le ponch va couler à flots ! Arrivé en bas de l’immeuble, Jean s’aperçoit d’un oubli bien malencontreux : il a oublié son smart phone. Il ne saura donc pas comment s’est terminé le déjeuner de Marco. Qu’à cela ne tienne, Jean entre, certes un peu bougon, dans les festivités. Malheureusement, le rappel constant de l’oubli de son smartphone par les autres invités le met mal à l’aise et il se sent nu. Il lui manque quelque chose ; ce qui a pour conséquence de lui faire passer une soirée médiocre. Heureusement qu’il y a du ponch. Mais quelle malchance tout de même.

Écrit par ACT

Tag(s) : #Nouvelles du front

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