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Achetée au Brésil puis élevée en France par une famille adoptive, Kharla1 a bataillé pour retrouver la trace de ses origines. L’affaire de l’arche de Zoé, jugée mi-février, lui rappelle combien la loi française s’en fiche.

 

 

 

Vendredi 14 février, le délibéré de l’affaire dite de « l’Arche de Zoé » a été rendu public A la tête de cette association, Eric Breteau et Emilie Lelouch, accusés d’avoir tenté « d’exfiltrer » du Tchad vers la France 103 enfants, soi disant « orphelins du Darfour » en octobre 2007,  ont été condamnés à deux ans de prison avec sursis.

Le procès a lieu en France et non au Tchad. Les principales victimes – les 103 mineurs que l’association a voulu faire passer pour des orphelins et leurs familles biologiques elles aussi victimes de manipulation – ne sont ni présentes ni représentées, encore moins entendues et défendues.

Personne n’a remarqué leur absence. Par un tour de passe-passe, évincées de l’affaire.

Que sont devenus ces enfants ? Ont-ils pu rentrer dans leur famille biologique ?

Comment les a-t-on aidés à accuser le choc du traumatisme d’un enlèvement, et de toute une mise en scène où on les avait affublés de pansements et promis un avenir « meilleur » en France ?

On préfère poursuivre les tours de passe-passe. Des « familles d’accueil » auraient versé un « don » de 1 400 euros par enfant, passé ensuite à 2 200 euros. Des « dons » obligatoires ?

« Sauvés » par des familles blanches

Ce ne sont donc plus des « dons » mais des achats dans ce cas. Qui a les moyens de verser 2 200 euros sans rien attendre en échange ? Pour devenir une « famille d’accueil » ponctuelle ? Par pure charité ? Qui croit cela ?

Pourquoi ces familles ne se sont-elles pas alors tournées vers l’aide sociale à l’enfance (ASE) en France afin de devenir familles d’accueil ? Tout cela pour « sauver » ces mineurs tchadiens... De quoi ? De qui ? Comment ? De leur village et de leurs conditions ?

Des familles blanches, françaises, leur auraient permis de ne plus souffrir de pauvreté économique, mais pas de pauvreté émotionnelle : traumatisme de la sélection et de l’enlèvement, du déracinement, du racisme, de la nouvelle langue, de la nouvelle culture, de la suppression d’identité, de la suppression de nationalité et de la suppression de leur famille biologique. Et enfin, de la non-reconnaissance de leur identité biologique, puisque aucun document officiel d’abandon n’a été signé. Le tout, en leur faisant croire que décidément ils ont eu beaucoup de chance.

Beau programme. Surtout dans un pays où aucun accompagnement n’est assuré de manière gratuite par des professionnels formés en abandon, adoption et mémoire traumatique.

Qui est suffisamment dupe pour ne pas voir la vente et l’achat de personnes humaines, de surcroît mineures, de corruption, trafic et enlèvement ?

Pour accélérer le tout, feindre l’urgence (« Des enfants meurent ! ») afin de ne laisser à personne le temps de réfléchir à la solution la plus adaptée – et encore moins de se rendre compte de la supercherie–.

C’est ce que Naomi Klein nomme « la stratégie du choc » : provoquer un chocémotionnel, pour imposer une action qui en temps normal aurait été refusée ou dénoncée.

Ainsi, des enfants sont arrachés à leurs familles et retirés de leur village contre leur volonté, séquestrés dans un camp « pour leur bien et leur sécurité », sélectionnés (examens médicaux VIH faisant le tri entre les « bons » pour la France et les « mauvais » pour l’Afrique, délaissés sans soins) puis déplacés dans un autre pays avec des pansements.

Je suis née le 8 juillet à São Paulo, ou le 1er

Pourquoi cette affaire m’interpelle-t-elle autant ? C’est que moi aussi, tout comme ces mineurs tchadiens, à peine née, j’ai été arrachée et échangée contre une somme d’argent.

Sur mes papiers d’identité, il est écrit que je suis née un 8 juillet 1981 à São Paulo, au Brésil. On m’a raconté que ma mère m’aurait abandonnée et qu’on serait venu me « sauver » en me ramenant en France. Adulte, j’ai voulu en savoir plus. Mais aucun document ne mentionnait mon adoption, pas même mon acte de naissance.

J’ai alors commencé à avoir de sérieux doutes. J’ai décidé de retrouver l’une des intermédiaires, B.I.B., qui m’a annoncé que j’étais née avant le 8 juillet. Et sans doute au Paraguay, en Uruguay, ou peut-être même en Argentine. Premier choc.

Fière de ses activités, elle m’a raconté comment elle repérait depuis sa voiture les enfants dans les rues. Alors qu’elle n’était ni assistante sociale, ni juge, dès qu’elle estimait que l’un d’entre eux était malheureux et que sa mère, trop pauvre ou parfois droguée, n’était pas à la hauteur, elle l’embarquait dans sa voiture pour « lui offrir une vie meilleure chez des parents européens, qui n’arrivaient pas à avoir d’enfants ». Deuxième choc, quand elle m’a révélé 

« Toi tu as été la première. »

Pourquoi serais-je reconnaissante ?

Ceux que je considérais alors comme mes « parents adoptifs », et en qui j’avais confiance, m’ont ensuite avoué qu’ils avaient versé à ce réseau illégal une somme d’argent importante pour m’obtenir.

Arrivés de France avec un faux certificat de grossesse, il leur avait suffit ensuite de faire croire à un accouchement précoce à domicile au Brésil.2

Ils n’avaient plus qu’à me déclarer comme leur fille biologique auprès de l’administration brésilienne.

La découverte de cette mise en scène faites de mensonges et de corruption a été d’une grande violence pour moi.

Comment pouvaient-ils s’imaginer que je leur en serais reconnaissante ?

Malheureusement, ils sont dans le déni de leur acte – qui est bel et bien un crime – plutôt que dans la réparation de leur erreur.

En fait, j’avais été le premier bébé d’une filière d’exportation illégale d’enfants, dont on a effacé les mères biologiques et l’identité.

Acheter un bébé auprès de ces réseaux, c’est soutenir ces trafics ignobles.

Comment ne pas s’en rendre compte ? Et puis en achetant un être humain, à quel type de relation s’attend-t-on par la suite ? Le lien n’est-il pas faussé dès le début ? Comment peut-on s’imaginer construire son bonheur sur le malheur des autres, sans aucune conséquence ?

On me raconte des histoires qui varient

Aujourd’hui je suis à la recherche de la vérité. On refuse de me montrer les documents d’abandon signés par ma mère et mon père biologiques, et de me dire qui ils sont. On me raconte des histoires qui varient.

Que me cache-t-on ? Que vais-je encore découvrir ? A défaut de pouvoir retrouver ma propre mère biologique, j’ai pris ma caméra et rencontré sur place ces femmes.

On me raconte des histoires qui varient

Aujourd’hui je suis à la recherche de la vérité. On refuse de me montrer les documents d’abandon signés par ma mère et mon père biologiques, et de me dire qui ils sont. On me raconte des histoires qui varient.

Que me cache-t-on ? Que vais-je encore découvrir ? A défaut de pouvoir retrouver ma propre mère biologique, j’ai pris ma caméra et rencontré sur place ces femmes.

Nombreuses sont celles à qui on a volé leur enfant. Leur douleur est grande. C’est une cicatrice à vie. Certaines sont devenues stériles, suite au choc. D’autres se relèvent. Des procès commencent à avoir lieu pour dénoncer ces vols.

De mon côté, un procès n’est pas exclu non plus. Je veux dénoncer ces pratiques et régulariser ma situation. Mes papiers d’identité mentent. Je dois donc mentir au quotidien sur mes dates et lieux de naissance – pour le confort de Français en mal d’enfants, qui se savaient au-dessus des lois de la morale –.

Le vide juridique est toujours là. Concrètement, il s’agit d’expropriation, de trafic de personnes humaines avec corruption, séquestration, mensonge, suppression d’identité biologique et de nationalité. Pourtant, le droit français ne comporte pas de chef d’accusation par rapport au vol de personnes mineures.

La France est-elle au-delà de la Convention européenne des droits de l’Homme et de la Convention de l’enfant ? On réduit souvent mon cas à une « exception ». Lorsqu’un article relatant mon histoire est paru en 2013 dans la presse, pas une seule association de familles d’adoptants ne m’a contactée pour me soutenir.

Il aurait été pourtant plus crédible de la part de ces grandes associations de se prononcer haut et fort contre le trafic d’enfants, avec des mesures concrètes. Je serais soi-disant la seule personne dans cette situation. J’aurais pu y croire et passer à autre chose.

On prétend qu’on nous a trouvés dans la rue

Et pourtant, je rencontre de plus en plus de personnes elles aussi volées à la naissance. Des milliers en fait. Même stratégie, toujours : des intermédiaires mentent aux parents biologiques pour obtenir une signature attestant de l’abandon, ou qui récupèrent le nouveau-né à la naissance tant que la mère biologique est vulnérable.

On fait alors croire à celle-ci que son enfant est mort-né. L’enfant est ensuite amené à une association de renom dont le siège social est souvent situé en Europe. Le vol est de fait blanchi : il suffit de prétendre qu’on a retrouvé cet enfant « abandonné dans une rue ».

Personne n’est dupe, mais comme tous les adultes y trouvent un intérêt, on continue d’alimenter ce système. Plus il y a de demandes, plus il y a d’enfants volés. En toute impunité, puisqu’il n’y a pas de chef d’accusation.

Que pouvons-nous faire, nous qui avons été volés à notre naissance, aujourd’hui ? Rien puisqu’il y a « prescription », quand bien même on aurait voulu plaider « l’exercice illégal de la profession d’intermédiaire en vue de l’adoption ».

Des parents prêts à tout

Lorsque j’ai entendu parlé de l’Affaire de l’Arche de Zoé en 2007, je me suis dit que cette fois-ci, on ne pourrait pas prétendre à un cas « isolé » avec ces 103 mineurs. Et que la prescription ne pourrait pas avoir lieu, puisque les membres de l’association avaient immédiatement été arrêtés.

Toutefois, les faits ont été minimisés. On parle « d’aide au séjour irrégulier de mineurs étrangers » et « d’exercice illégal de la profession d’intermédiaire en vue de l’adoption ».

Toute une mascarade pour blanchir des adultes mal intentionnés et bien déterminés à contourner les lois en jouant sur la détresse (mais pas nécessairement la naïveté, attention) de parents prêts à tout pour avoir un enfant, tout en récupérant de l’argent et en se prétendant des « sauveurs ».

Qu’il s’agisse de l’affaire de l’Arche de Zoé ou de mon cas, que nous permet le droit français pour nous défendre et dénoncer ces actes criminels ? Où est passée la prétendue motivation initiale de vouloir « sauver des enfants », peut-être aujourd’hui devenus adultes ? Le droit français offre-t-il les outils pour défendre ces mineurs ? A-t-il réellement l’intention de défendre ces mineurs ? Qui le droit français tend-il à défendre réellement ?

Notes

1- Kharla Livingston-Lorenzzo est le nom d’emprunt d’une jeune femme « adoptée » par un couple de Montpellier il y a une trentaine d’année, « avant de retrouver [s]a véritable identité ».

Vivant aujourd’hui entre la France et le Brésil, où elle enquête auprès de ces femmes poussées à abandonner leurs enfants, Kharla a crée un collectif « Adoption : terrain miné ». Il a envoyé une lettre ouverte aux ministres, intitulée « Adoption : 8 questions, quelles réponses ? », sans réponse de leur part.

 

2-  3000 BÉBÉS BRÉSILIENS ACHEMINÉS ILLÉGALEMENT

 

Dans un article de janvier 2013 consacré à Kharla dans la version papier du Monde, le journaliste Nicolas Bourcier raconte : « Au fil de ses recherches, elle a exploré les pistes des trafics d’enfants de l’époque. Avec le Parana comme épicentre du fléau, selon l’avocate Jane Prestes. D’après un rapport de la police fédérale datant de 1992, quelque 3 000 bébés brésiliens auraient ainsi été acheminés illégalement à l’étranger – principalement aux Etats-Unis, au Canada, en Allemagne, en France et en Italie. Entre 500 et 800 enfants auraient été destinés à des couples en Israël jusqu’en 1986, date à laquelle la police arrête Arlette Hilu, 37 ans et tête pensante d’un des réseaux criminels locaux. Les enquêteurs évoquent alors des tarifs allant de 7 000 à 10 000 dollars par enfant. Des prix multipliés par trois dans les années 1990. [...] Le phénomène a diminué grâce aux lois plus strictes mises en place au Parana, puis progressivement dans le pays ces quinze dernières années [...] . Cela ne veut pas dire que les réseaux ont disparu : ils se sont parfois réorganisés et installés ailleurs. » Même si le nombre d’enfants adoptés illégalement reste impossible à chiffrer, l’ONG Camiho de Volta, basée à São Paulo, estime que 40 000 enfants et adolescents disparaissent chaque année au Brésil, dont une part tombe dans les rets des trafiquants de l’adoption. 

Tag(s) : #Nouvelles du front

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