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Après trois mois de manifestations et une centaine de morts, quelles forces politiques peuvent émerger d’une place Maïdan couleur cendres, entre une Ioulia Timochenko compromise, des mouvements d’extrême droite opportunistes, des ex-opposants fragilisés et une gauche sans voix ?

 

 

Un président en fuite, un Parti des régions en décomposition et une opposition victorieuse, mais dispersée et placée sous la pression constante de la rue : voilà à quoi ressemble désormais le tableau politique de l’Ukraine aux lendemains de la chute de Ianoukovitch. Les élections présidentielles anticipées auront lieu au mois de mai et un gouvernement provisoire devrait être nommé jeudi. Les cartes de l’avenir politique du pays se redistribuent aujourd’hui, dans un climat d’incertitudes.

Le retour en grâce de Ioulia Timochenko

Elle a suivi cet hiver ukrainien mouvementé depuis la cellule de sa prison, où elle était enfermée depuis plus de deux ans. Ioulia Timochenko a été libérée samedi dernier, jour de la destitution de Viktor Ianoukovitch, et elle s’est immédiatement rendue sur Maïdan, la place de l’Indépendance, pour un discours passionné depuis son fauteuil roulant. Sur place, les Ukrainiens sont partagés. Par son emprisonnement, Timochenko a été épargnée par les turpitudes de ces quatre dernières années et fait figure de martyre. Mais nombreux sont ceux qui rappellent la manière dont l’ex-égérie a "trahi" les idéaux de la Révolution orange de 2004 : au cours des six années qui ont suivi, incapable de s’entendre avec l’ancien président Viktor Ioutchenko, elle a laissé la situation économique et sociale du pays se dégrader. La dirigeante s’est même sérieusement compromise en signant un accord gazier défavorable à l’Ukraine avec Vladimir Poutine. Pourtant, sans l’avouer publiquement pour le moment, elle se voit bien présidente et pourrait incarner cette candidature unique que certains Ukrainiens appellent de leurs vœux.

Mais les milieux militants civiques se méfient. C’est l’avis de Sergey Leshenko, journaliste ukrainien, qui a notamment dénoncé les relations entre Ioulia Timochenko et son ancien mentor, l’homme d’affaires Pavel Lazarenko. « Oui, son procès était motivé politiquement, assène-t-il sur son blog. Mais, avec tout le respect dû à Timochenko, ce n’est pas à son tour de diriger l’Ukraine. Je ne veux pas que le futur président de l’Ukraine, un pays qui a payé sa transformation de son sang, soit une personnalité au passé corrompu. »

Des leaders fragilisés

L’histoire est parfois ingrate. Vitali Klitschko, chef de file du parti Udar, a été l’un des premiers à s’impliquer dans les manifestations. Il est aujourd’hui, comme Arseniy Yatsenyuk (du parti Batkivshina) et Oleg Tiagnibok (Svoboda), mis sur la touche pour avoir tenté de négocier avec Ianoukovitch. Au plus fort des violences, cette décision a provoqué la colère de la foule rassemblée à Kiev, qui exigeait le départ pur et simple du président ukrainien. Les atouts de l’ancien boxeur (également homme d’affaires avisé), officiellement candidat pour la présidence depuis hier, restent son charisme de sportif, sa fortune personnelle qui le rendrait indépendant des pressions oligarchiques, mais aussi sa bonne image à l’ouest comme à l’est, dans les régions plus russophones du pays.

Arseniy Yatsenyuk, ancien président du Parlement ukrainien (un poste duquel il a démissionné en 2008), personnage plutôt austère, est l’une des personnalités pressenties pour être le poste de Premier ministre du gouvernement provisoire. Une promotion empoisonnée : « Le chef du gouvernement intérimaire devra, vu la situation du pays, prendre des mesures extrêmement impopulaires, et donc être sacrifié », analyse la politologue Ioulia Shukan, maître de conférences à l’université Paris X.

L’extrême droite divisée mais renforcée

La place de l’extrême droite, sujet douloureux depuis le début du conflit, n’en est pas moins complexe. Oleg Tiagnibok, chef de file du mouvement Svoboda, a longtemps joué à l’enfant terrible de la politique ukrainienne. Élu une première fois député en 1998, il prend les couleurs en 2002 du bloc porté par Viktor Ioutchenko (président de 2004 à 2010), mais est exclu de ce parti pour ses propos violemment antisémites. Lorsqu’il rentre à nouveau à la Rada en 2012, c’est fort d’une quarantaine de sièges, mais son parlementarisme l’éloigne de la frange la plus radicale de son mouvement. Même si ses drapeaux étaient très présents dans les cortèges, « Svoboda n’a pas joué un rôle clé, ni au début ni à la fin des protestations, explique Tetiana Berzuk, chercheuse à l’université Mohyla. Au-delà du cercle des électeurs traditionnels de ce parti, ils n’étaient pas vraiment influents ».

De son côté, Praviy Sektor (secteur droit) a été en première ligne dans les confrontations avec la police, et y a gagné une aura incontestable. « Praviy Sektor est une coalition d’organisations,précise Tetiana Berzuk. Ses porte-parole ont déclaré publiquement qu’ils n’étaient pas racistes, simplement des nationalistes qui se battent pour l’indépendance de l’Ukraine. »Il n’empêche que des groupuscules comme Bilyi Molot (le marteau blanc) et Tryzub, affiliés à Praviy Sektor, sont connus pour être très ancrés à droite, et violemment anti-russes. L’extrême droite, en rentrant dans le jeu parlementaire, à l’image de Praviy Sektor, qui pourrait participer aux prochaines élections législatives, risque de se diviser. Selon un sondage récent, Svoboda obtiendrait seulement 5,6 % des voix en cas d’élections. Mais quid de ces nouvelles formations auréolées par la mort de plusieurs de leurs membres ?

La gauche toujours inexistante, le Maïdan en recours ?

Les députés du Parti des régions, formation majoritaire à la botte de Viktor Ianoukovitch, payeront cher le prix de leur silence et de leur soumission au président déchu. Leur chef disparu, ils ont bien tenté de le désigner comme seul responsable du pourrissement de la situation sur Maïdan. Mais la population n’est pas dupe. Pour nombre d’analystes, un changement de label s’impose, si le parti et ses membres veulent encore concourir dans l’arène politique ukrainienne. Les observateurs voient aussi en Sergeï Tigipko un possible homme providentiel pour sauver les meubles. Ce businessman, un temps présidentiable puis vice premier-ministre de 2010 à 2012, qui s’est tenu à l’écart du pouvoir ces derniers mois, conserve, surtout auprès des jeunes libéraux, une certaine aura.

Et la gauche dans ce maelström ? Le Parti communiste ukrainien, à l’image d’autres formations politiques locales, s’est depuis longtemps converti au capitalisme, comptant sur les nostalgiques de l’URSS pour conserver des sièges à la Rada. L’extrême gauche est embryonnaire et divisée : « Sur les barricades, on a vu Narodniy Nabat (la ceinture du peuple), et à Lviv les activistes de Avtonomniy Opir (résistance autonome),détaille Tetiana Berzut. À Kiev, les plus actifs étaient les membres du groupe "Opposition de gauche". » Associés de circonstance dans le mouvement avec d’autres formations politiques (parfois même avec l’extrême droite dans les affrontements avec la police), ces groupes n’ont pour le moment pas de leaders capables de les faire émerger sur la scène publique.

Reste le dernier acteur de ce conflit unique dans l’histoire de l’Ukraine contemporaine. Le « Maïdan », comme disent les Ukrainiens, composé de citoyens lambda, de militants de la société civile, de journalistes et blogueurs. Une force qui, pour le moment, maintient sa pression sur les élus et les ambitieux. Chacune des décisions est encore présentée sur la place, véritable corps social constitué. L’enjeu est bien de faire émerger de ce mouvement des figures politiques nouvelles, capables de transformer le système politique en profondeur. «  Ce mouvement a au moins donné aux citoyens la conscience de leur pouvoir, conclut Ioulia Shukan. Mais cela ne peut pas se réduire à gouverner sous la pression de la rue. Il faut que des instances de surveillance se pérennisent, et qu’un véritable renouvellement des élites ait lieu ».

Tag(s) : #Nouvelles du front

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