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Après trois années de reportage sur le conflit israélo-palestinien, notre correspondante au Moyen-Orient revient chez elle au Royaume-Uni. Le cœur lourd, elle fait une visite d’adieu à Gaza et rend hommage à la résilience, la créativité et l’humour de ses habitants [The Guardian].

La plage de la ville de Gaza, "un magnifique atout naturel de Gaza" - 

 

 

Hazem Balousha avait un air inhabituellement découragé quand il m’a accueillie il y a peu de temps à la fin de ma longue marche à travers le passage en cage et ouvert à l’air, qui sépare le moderne et high-tech État israélien de la petite, pauvre et surpeuplée Bande de Gaza.

Hazem est un collègue et un ami depuis trois ans et demi, une relation fondée sur plus de 20 visites que j’ai faites à Gaza. Il organise les entrevues et fournit la traduction, mais le plus important, il m’aide à comprendre les gens, la politique et la lutte quotidienne pour la vie dans la bande de Gaza. Nous avons parlé pendant des heures dans sa voiture, autour d’un café, ou chez lui. Il m’a accompagnée dans les tristes camps de réfugiés comme dans les restaurants haut de gamme ; à travers les tunnels dans le sud et dans les fermes de la partie nord ; dans des écoles et les hôpitaux ; sur des sites bombardés et des marchés alimentaires ; dans l’étrange fête de mariage et plus souvent dans des funérailles. Face à l’atmosphère de cocotte-minute et aux sombres perspectives dans la bande de Gaza, il était - comme tant d’autres que j’ai rencontrés ici - toujours remarquablement de bonne humeur.

Mais pas cette fois-ci. Alors que nous attendions des officiers du Hamas portant barbe noire et blouson pour vérifier mon permis d’entrée, j’ai demandé à Hazem : « Comment ça va ? » Il haussa les épaules et se mit à me parler des nombreux appels téléphoniques qu’il avait dû faire pour juste trouver une bouteille de gaz de cuisine qui était à remplacer, et comment ses fils encore petits pleurnichaient quand l’électricité était coupée pour des heures chaque jour, les privant de leurs émissions télévisées favorites.

« Voici ce à quoi nous sommes confrontés. Nous nous réveillons dans la nuit avec en tête ce genre de choses : le gaz pour la cuisine, la prochaine coupure d’électricité, comment trouver du carburant pour la voiture... » dit-il tristement. « Nous ne nous soucions plus des grands sujets, des choses importantes, de l’avenir - nous essayons juste d’arriver au bout de chaque jour. »

Les habitants de Gaza sont sous le choc d’une série de coups durs qui ont conduit certains analystes à dire que le territoire assiégé était confronté à la pire crise depuis plus de six ans, plaçant ses 1,7 millions d’habitants sous une intense pression matérielle comme psychologique. Le blocus permanent d’Israël a été exacerbé par l’hostilité manifestée par lé régime militaire du Caire à l’égard du gouvernement du Hamas dans Gaza, le voyant comme une extension du mouvement déchu des Frères musulmans en Égypte. Les Égyptiens ont quasiment coupé tout accès à la bande de Gaza et le Hamas se retrouve par conséquent confronté à des problèmes financiers insolubles et à un nouvel isolement politique.

Les coupures d’électricité, les pénuries de carburant, la hausse des prix, les pertes d’emplois, les frappes aériennes israéliennes, les eaux usées non traitées qui se déversent dans les rues et la mer, la répression politique interne, la quasi-impossibilité de partir, le manque d’espoir ou d’horizon – tout cela a rogné la résilience et le courage des habitants de Gaza, écrasant leur moral.

C’était ma dernière visite à Gaza, avant de retourner à Londres pour y vivre et travailler. J’ai emménagé à Jérusalem en mai 2010, produisant des articles traitant principalement du conflit israélo-palestinien, mais aussi de questions sociales et culturelles et des bouleversements politiques régionaux qui ont éclaté il y a trois ans. Depuis que je suis arrivée ici il y a près de 10 ans, j’ai été fascinée par ce lieu, ses habitants, son histoire et sa très grande complexité.

J’étais arrivée désireuse d’en savoir plus sur ce qui est souvent appelé le conflit le plus insoluble du monde, et voulant comprendre les puissants sentiments d’injustice historique vécus des deux côtés. Je repars en colère au sujet d’une occupation qui a duré près d’un demi-siècle, écœurée de l’oppression et du broyage exercés par Israël sur le peuple palestinien, cynique quant aux dirigeants politiques des deux côtés et de la communauté internationale, et pessimiste en ce qui concerne une possible juste solution.

 

La cage  servant au passage entre Gaza et Israël (territoires occupés en 1948) 

 

 

Avant de rentrer à la maison, j’avais besoin de dire au revoir à Gaza, un endroit extraordinaire et inoubliable. David Cameron l’a décrit comme un camp de prisonniers, ce qui est exactement la façon dont cet endroit se perçoit, cerné de murs et de clôtures sur trois côtés. Sur le quatrième côté, la Méditerranée, les navires de guerre israéliens patrouillent à l’horizon ; et au-dessus des têtes, des F16 rugissent et des drones tournent 24 heures sur 24. « Ils testent leurs moteurs », a déclaré Hazem avec un sourire ironique, alors qu’un avion passait dans un bruit d’enfer au-dessus de nous. Mais ils lancent également des missiles sur les caches d’armes, les sites d’entraînement militaire et les maisons de résistants, provoquant en retour des tirs de roquettes sur des cibles civiles en Israël.

Peu d’étrangers ont l’occasion de voir la bande de Gaza. Comme journaliste étrangère, détenant une carte de presse délivrée par les Israéliens et un permis de séjour dans Gaza délivré par le Hamas, je peux entrer relativement facilement. Les journalistes israéliens sont interdits ici par leur propre gouvernement, ce qui signifie que leurs lecteurs disposent rarement de rapports de première main. Israël autorise les diplomates, le personnel des Nations Unies et des travailleurs humanitaires accrédités à traverser Erez, le passage de la frontière à l’extrémité nord de la bande de Gaza. Il délivre des permis spéciaux à quelques responsables palestiniens et à des délégations étrangères. A part cela, quasiment tout le monde est interdit d’entrer.

Le bâtiment de style hangar du côté israélien résonne des pas de ces personnes, plus un tout petit nombre de Palestiniens dont presque tous vont ou reviennent de voyages d’affaires ou de visites à l’hôpital. Depuis un certain nombre d’attentats-suicides à Erez il y a une décennie, les agents frontaliers et militaires israéliens restent dans des bureaux surélevés, surveillant à travers la vitre blindée et par le biais de caméras vidéo, et donnant des instructions par haut-parleurs. Cela reste une expérience étrange et troublante, même si vous l’avez connue beaucoup de fois.

Une fois que vous avez passé le contrôle des passeports israéliens, des flèches vous dirigent dans un couloir étroit flanqué de hauts murs et par une série de tourniquets qui vous amènent à une porte en acier actionnée à distance dans le vaste mur de béton construit le long de la frontière. L’autre côté de la paroi est Gaza, mais vous êtes confiné dans un long couloir en cage dans la zone tampon auto-désignée par les Israéliens.

Pour votre forme et votre santé, vous êtes alors à 15 minutes à pied du bureau officiel de l’Autorité palestinienne [AP] où votre passeport est vérifié à nouveau. Preuve de la fracture politique entre l’AP dirigée par le Fatah et le gouvernement du Hamas à Gaza, les responsables du Hamas appliquent un processus d’entrée séparé dans une poignée de pauvres bâtiments en préfabriqué un demi-mile plus loin sur la route. Ici, vous devez présenter votre permis d’entrée fourni par le Hamas et avoir vos sacs vérifiés pour la contrebande. Le passage d’alcool n’est pas toléré ; si on en trouve, il est immédiatement versé par terre.

A l’intérieur de Gaza, il y a peu de restrictions imposées aux étrangers. J’ai souvent demandé si je devais porter un foulard sur le territoire contrôlé par le Hamas. On m’a demandé une seule fois de couvrir mes cheveux, lors de la visite de l’université islamique qui applique un code vestimentaire strict pour les étudiantes et le personnel - mais j’ai une « armoire de Gaza » avec des pantalons et des chemises amples à manches longues. La grande majorité des femmes à Gaza portent le hijab, mais pas toutes, et parmi celles qui le font, on peut voir une profusion de créativité et de mode à touche personnelle.

Une autre question que je me pose souvent est de savoir si je me sens en sécurité. La réponse est oui et non. Je ne me suis jamais sentie en danger avec aucun Palestinien dans la bande de Gaza, le Hamas ou quiconque d’autre, sauf à l’occasion des tirs de coutume lors des funérailles. Mais je suis toujours consciente du risque d’être frappée par hasard dans un raid aérien israélien. Pendant les bombardements israéliens longs d’une semaine en novembre 2012, je restais éveillée la nuit en écoutant passer en sifflant devant ma fenêtre d’hôtel les obus tirés par les navires de guerre israéliens, le bruit des bombardements aériens, et le whoosh des roquettes tirées depuis Gaza par le Hamas et le Jihad islamique. J’ai eu très peur - et une conscience aiguë que les Palestiniens font face à un bien plus grand risque.

Quatorze mois après cette courte guerre, lors de cette dernière visite, Hazem et moi avons parlé de l’espoir – depuis longtemps disparu - qui avait balayé la bande de Gaza lorsque l’armée israélienne et les colons juifs en étaient partis en 2005. Le sentiment de libération à l’époque et le rêve que les Gazaouis pourraient être libres de déterminer leur propre avenir et devenir le modèle d’un futur État de Palestine, a été rapidement anéanti sur les récifs de la politique et des opérations militaires d’Israël et la montée en puissance du Hamas.

Un autre bref moment d’espoir est survenu en mai 2010. Sous l’intense pression internationale après l’assassinat de neuf militants pro-palestiniens à bord d’une flottille de bateaux qui tentaient de briser le blocus de Gaza, Israël a assoupli son siège draconien en vigueur depuis que le Hamas a pris le contrôle du territoire. Ensuite, j’ai parlé à des propriétaires d’usines qui attendaient désespérément de pouvoir importer des matières premières et exporter des produits finis, à des pêcheurs impatients d’emmener leurs bateaux au-delà d’une limite de trois miles imposée par Israël, à des familles qui attendaient de visiter des parents en Cisjordanie sans avoir à passer par la Jordanie.

 

Des Palestiniens nettoient les tunnels détruits par l'armée égyptienne qui yadéversé des eaux usées 

 

Mais maintenant, huit ans et demi et deux guerres après le « désengagement » israélien, Gaza est toujours bloqué et l’espoir est ténu. Israël contrôle la majeure partie des frontières, décide qui et ce qui peut entrer et sortir. Presque toutes les exportations sont toujours interdites, les pêcheurs sont régulièrement pris pour cibles par la marine israélienne, les familles sont toujours séparées. Et ces derniers mois, l’Égypte a détruit des centaines de tunnels qui avaient été le système de survie de la bande de Gaza et a verrouillé le seul passage frontalier à l’extrémité sud, coupant les Gazaouis du monde extérieur.

Inévitablement, les conséquences de la politique d’Israël et de l’Égypte - plus l’inimitié politique qui perdure entre le Hamas et le Fatah - ont eu leur impact le plus dur sur les gens du peuple. Dans la ville de Gaza, Hazem et moi-même avons croisé de longues files de véhicules dont les conducteurs attendent des heures pour acheter du carburant. L’un d’eux, son visage couvert d’une sueur provoquée par le stress, est soudainement sorti de son taxi jaune et s’est mis à invectiver un autre automobiliste . Omar Arraqi avait attendu en ligne pendant deux heures pour pouvoir remplir en partie son réservoir de carburant presque vide, et il était impossible qu’il permette à un resquilleur de passer avant lui.

Les cris et menaces du doigt sont devenus courants dans les stations service de Gaza, et parfois des coups sont échangés. « Les gens doivent tout le temps surmonter des problèmes », a expliqué Arraqi, dont le revenu a chuté de 70% depuis que les pénuries de carburant dans Gaza ont empiré. Le gouvernement fixe les prix pour les trajets en taxi - la seule forme de transport public qui subsiste dans la bande de Gaza - alors que le coût du carburant, lorsqu’il est disponible, a explosé. Arraqi explique aussi qu’il était de plus en plus difficile d’acheter de la nourriture car les produits de base sont devenus hors de prix.

Mais il était surtout préoccupé par la santé de sa fille de deux ans, née avec une hydrocéphalie. Elle a subi deux interventions non réussies à Gaza, c’est pourquoi, elle a été emmenée en Égypte pour se faire opérer. Toutefois, depuis que le régime égyptien a fermé, l’été dernier, le passage frontalier, la petite n’a plus réussi à quitter Gaza pour poursuivre son traitement. « Sans l’aide et sans traitement, elle grandira handicapée, » déplore Arraqi dont l’inquiétude se lisait clairement sur son visage.

Cette histoire de lutte quotidienne de petite envergure fait partie d’un ensemble de récits qui m’ont été rapportés lors de ma dernière visite. Le gérant d’un magasin familial de vêtements m’a informée qu’il n’avait d’autre choix que de réduire son personnel de 25 à 12, tout en réduisant les salaires des restants de 10%. Quant aux dizaines de milliers de familles dont le gagne-pain a été suspendu ou dont les salaires défalqués, elles reconnaissent devoir dépenser moins dans les marchés où les prix ont flambé en raison de la hausse des coûts de transport, associée à l’absence d’une marchandise égyptienne à prix réduit et abordable. Le prix du kilo de tomate a quadruplé, parallèlement avec la hausse des prix des produits de première nécessité comme la farine et le sucre.

L’électricité est rationnée. Actuellement, la Bande est alimentée pendant huit heures, puis plongée dans le noir pendant huit autres heures. Certaines familles cuisinent à l’intérieur des maisons sur un feu ouvert, s’exposant ainsi à de grands risques de brûlure. Les enfants sont contraints d’étudier à la lueur des chandelles. Pour profiter de l’énergie lorsque les huit heures arrivent, les gens règlent leurs réveils afin de pouvoir prendre une douche, recharger les téléphones ou envoyer des courriels. Les heures de repas ne suivent plus la tradition, mais plutôt les heures où la maison est éclairée.

En ce qui concerne les hôpitaux à Gaza, les établissements de santé doivent prendre en considération les aléas de l’alimentation électrique avant de programmer des opérations. Les pharmacies, quant à elles, sont à court de médicaments. Les travaux routiers et les bâtiments à moitié finis (nouvelles maisons, hôpitaux et écoles) sont abandonnés à cause du manque des matériaux de construction nécessaires à l’achèvement des ouvrages.

Le mois dernier, la violente tempête qui a balayé le Moyen-Orient a dévasté Gaza et l’a plongée dans le chaos. Au moins 10 000 familles se sont retrouvées sans abri des suites des inondations ; les enfants partaient à l’école en pataugeant dans des rivières formées par les eaux des pluies, mélangées avec les eaux usées. La tempête a également détruit et anéanti les cultures fruitières et légumières. « Après presque sept ans de siège, nous étions tout simplement incapables de nous en sortir, » m’avait dit un travailleur humanitaire local.

Une indication du désespoir individuelle et de la désorganisation sociale réside dans une croissance sans précédent des délits contre les biens, une notion presque inconnue auparavant à Gaza. La violence domestique a également augmenté.

L’UNRWA nourrit plus de 800 000 Gazaouis, un nombre record qui représente presque la moitié de la population. Cependant, l’UNRWA enregistre une baisse désastreuse des revenus, estimée à 20%, alors que le besoin, lui, est en hausse. Robert Turner, le directeur des opérations de l’Agence m’a confié : « La pression augmente. Mais jusqu’où Gaza fléchira-t-elle avant de craquer ? »

Il convient pourtant de rappeler que Gaza a déjà été sur le point de craquer, notamment pendant la guerre brutale et sauvage déclenchée par Israël en 2008/2009 et qui a duré environ trois semaines. Toutefois, j’ai toujours été impressionnée et émerveillée par la résistance, la créativité et l’humour des gens ordinaires et ce, en dépit de leurs conditions et circonstances défavorables et de leurs échecs répétés.

Le souvenir de ces nombreuses personnes que j’ai pu rencontrer n’est pas prêt de s’effacer de ma mémoire. En juin 2012, j’ai rendu visite à l’artiste Maha al-Daya, chez elle, juste après son retour d’un séjour de quatre mois en France, où elle a été artiste en résidence à la Cité Internationale des Arts à Paris. Pendant son absence, elle avait confié ses trois enfants à leur père qui n’était pas très content.

En m’introduisant à ses œuvres, notamment les paysages marins et les abstraits aux couleurs vives, je lui ai demandé la source de son inspiration alors que Gaza gît dans la poussière et la destruction. Elle est partie d’un éclat de rire en m’expliquant : « C’est ce que je vois en fait. Si vous recherchez la couleur et la vivacité dans la toile de fond grise de Gaza, vous la trouverez vous aussi. »

De la peinture au chant. Longtemps avant qu’il ne soit propulsé au rang de célébrité en remportant, l’an dernier, le titre de « Idole des arabes », j’ai fait la connaissance de Mohamed Assaf lors d’un mariage qu’il animait. Il m’a raconté qu’il a été vingt fois arrêté par les forces de sécurité du Hamas qui lui avaient demandé de cesser de chanter en public. Il n’a pas été dissuadé et a souligné : « Je voudrais que le monde entier sache que les Palestiniens qui savent parler, lutter et tirer savant aussi chanter. »

 

Le Dr Izzeldin Abuelaish 

 

J’ai passé une merveilleuse journée à la plage de Gaza qui représente l’un des atouts naturels splendides du territoire. J’étais en compagnie de Sabah Abu-Ghanim, une surfeuse passionnée âgée à peine de 12 ans et qui s’accapare régulièrement de l’unique vieille planche que la famille et les amis, ayant appris les techniques du surf sur internet, se partagent. Elle m’a confié ressentir « la liberté et la joie » au contact des vagues qui déferlent sur la côte de Gaza. Néanmoins, sans le moindre ressentiment, Sabah a accepté de se plier aux mœurs sociales conservatrices qui la somment d’abandonner son sport favori dès la puberté.

Avec les femmes de la Cuisine de Zeitun, j’ai cuisiné le Maftoul, une sorte de couscous et j’ai préparé du fromage et des pâtes fourrées aux herbes. Dans des locaux souvent pénalisés par les coupures d’électricité, ces femmes gèrent une entreprise collective prospère dans le domaine de la restauration, destinée aux mariages et aux fêtes. En même tems que le cœur serré, ces femmes me laissent avec le souvenir indélébile de moments de joyeux rires et bavardages pendant qu’elles travaillaient dans l’obscurité et par une chaleur étouffante.

J’ai eu également le privilège de rencontrer le Dr Izzeldin Abuelaish, un remarquable obstétricien dont les trois filles furent tuées lors d’un raid israélien en janvier 2009. Quelques instants après la mort de ses filles, il a appelé un présentateur et ami de la télévision israélienne ; le coup de fil du père angoissé a été retransmis en direct pour des téléspectateurs restés choqués. Son livre I shall not hate [Je ne haïrai point], est le témoignage d’une capacité extraordinaire de surmonter sa douleur. Je suis allée le voir dans sa maison à Jabalia, au nord de Gaza, et qui portait encore les traces du bombardement. Il m’a dit : « La haine est un poison, un feu qui vous brûle de l’intérieur. Il est facile de détruire une vie, mais extrêmement difficile de la construire. »

Ces personnes et bien d’autres désavouent l’image démoniaque qu’Israël véhicule sur les Gazaouis. Au contraire, ce sont des gens extrêmement honnêtes qui cherchent tout simplement à manger, à avoir une meilleure vie pour leurs enfants, à vivre dans la dignité, dans le respect et dans la liberté.

Ceci étant, mes rencontres n’ont pas toutes été positives. J’ai également fait la connaissance de mamans qui ne cachaient pas l’espoir ardent de voir leurs enfants grandir pour qu’ils puissent venger leurs pères et leurs frères et sœurs assassinés, en tuant des enfants juifs. Il existe ici une illustration profondément déprimante du cycle de la violence. J’ai écouté des responsables du Hamas déclarer que l’effusion du sang de la population locale était nécessaire pour combattre à mort « l’entité sioniste. » J’ai assisté aux funérailles des enfants, vu la destruction des maisons, senti un désespoir grandissant et l’anéantissement imminent des dernières lueurs d’espoir.

Pendant que j’étais à Gaza, j’ai remarqué que la force du Hamas s’ancre davantage dans la société et ce, en dépit des intentions israéliennes derrière le renforcement du siège sur Gaza suite à la prise de pouvoir du Hamas en 2007.

L’élection du Hamas est intervenue suite à une vague de rejet de la vieille garde corrompue du Fatah, du support et aux services pratiques apportés à la population, de l’engagement de conduire une résistance contre l’occupation israélienne. Le mouvement a depuis restreint l’opposition politique, appliqué le code Islamique de conduite sociale et, du fait de ses tirs de roquettes, offert aux politiciens israéliens un bon prétexte pour justifier leurs politiques d’extrême droite.

Mais depuis la répression des Frères Musulmans dans l’Égypte voisine, le Hamas qui se définit comme un héritier idéologique de la Confrérie, se trouve à son tour au cœur de la tourmente. En effet, le Hamas n’est plus en mesure d’assouplir les conditions de vie pénibles des habitants de Gaza en raison des pertes désastreuses des revenus et de la baisse des flux de liquidités après la fermeture des tunnels. Le mouvement est actuellement politiquement isolé dans la région et son impopularité à l’intérieur de Gaza augmente. Pourtant, son pouvoir reste incontesté.

Ce constat m’a été confirmé par Mkhaimer Abusada, professeur de sciences politiques à l’Université Al Azhar de Gaza. Autour d’un bon thé à la menthe, il a avoué : « Le Hamas est en train de traverser un moment difficile ; la pire des crises depuis son élection en 2006. Cette situation nous préoccupe. Le Hamas ne permet ni manifestation ni opposition. Nous en avons plus qu’assez du Hamas, néanmoins, nous n’avons pas d’autre alternative. » Il a ajouté : « Les Gazaouis sont devenus les otages du Hamas et du Fatah, d’Israël et de l’Égypte car ils jouent avec nos vies. Je pense que le pire reste à venir, tout comme la période des vaches maigres. »

Récemment, l’ONU a prévenu que dans peu de temps, Gaza deviendra inhabitable. La raison n’est pas le résultat d’une catastrophe naturelle comme un tremblement de terre ou bien un typhon, mais plutôt à cause des destructions, de l’absence du développement, de la suffocation et de l’isolement résultant des politiques délibérées d’Israël et de l’Égypte, appuyées par la contribution d’importants facteurs du Hamas et du Fatah. Le blocus psychologique et matériel sur Gaza continue d’avoir des conséquences profondes sur la population, mais aussi sur la sécurité de la région.

En cette dernière matinée à Gaza, la terrasse du restaurant de l’hôtel en bord de mer que j’ai fréquenté durant ces dernières années était presque vide. Seule une poignée de journalistes et de diplomates se rendent ces derniers jours à Gaza, en raison tout naturellement, des crises qui ont éclaté ailleurs dans la région et qui ont détourné tous les regards, comme l’a dit un habitant de Gaza : « Le monde nous a oubliés. »

Après le petit déjeuner, Hazem m’a reconduit au passage frontalier d’Erez, à travers des rues où des charrettes tirées par des ânes ont remplacé les véhicules énergivores, et des hommes qui, assis sur des chaises en plastique, sirotent le café faute d’un travail quotidien décent. J’ai quitté un endroit qui est devenu important pour moi et pour lequel j’ai eu un grand intérêt, et j’éprouve un profond sentiment de tristesse et de pessimisme quant à son avenir. Dès que j’ai obtenu l’autorisation de sortie des responsables du Hamas, Hazem et moi avons risqué une étreinte d’adieu socialement inacceptable, tout en me souhaitant une bonne chance. Mais n’est-ce pas Hazem, tout comme les habitants de Gaza, qui a le plus besoin de chance ? De beaucoup de chance, sans aucun doute.

Tag(s) : #Palestine

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