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Antisémitisme à l’école : entre contrevérités et obsessions identitaires

« Les milieux scolaires (…) sont régulièrement le théâtre d’actes antisémites. »

C’est une conclusion étonnante tirée du Rapport sur l’antisémitisme en France en 2013, rédigé par le Service de protection de la communauté juive (SPCJ).

Etonnante, car ce rapport – anonyme –, outre qu’il ne s’embarrasse guère de précautions méthodologiques attendues sur ce type de sujet, s’autorise sur l’école des insinuations gratuites et jamais étayées, révélatrices d’un système de pensée particulièrement pervers.

Une documentation indigente

Certes, les rapides informations statistiques fournies par le rapport – « établies en étroite coopération avec le ministère de l’Intérieur » – reprennent sous forme de tableaux les plaintes pour actes ou propos antisémites déposées au cours de l’année auprès des services de police.

Mais il faut attendre la page 42 pour y trouver, dans un paragraphe intitulé « les milieux scolaires, théâtres d’attaques antisémites » la mention des établissements scolaires.

Un paragraphe dont la lecture est rapide et les faits limités à deux occurrences :

  • des tweets antisémites d’un certain Yacine B. ciblant notamment une école juive de Paris ;
  • une tentative de racket dont a été victime un élève juif dans un lycée parisien du 16e arrondissement.

Au total, pour toute l’année 2013, un seul établissement scolaire public aurait donc été concerné par un acte antisémite, ce que le rapport traduit de façon péremptoire :

« Les milieux scolaires, qu’il s’agisse des écoles juives, de leurs abords ou des écoles publiques, sont régulièrement le théâtre d’actes antisémites. »

Stigmatiser l’immigration africaine

Si la légèreté de l’affirmation va de pair avec l’indigence de la documentation fournie, il ne faut pas non plus compter sur une analyse rigoureuse et argumentée pour éclairer le lecteur.

Pour saisir la philosophie des auteurs du rapport et comprendre où ils veulent en venir, celui-ci devra se reporter à une publication antérieure (2012) disponible sur le site du SCPJ. Car avec cet entretienaccordé par Georges Bensoussan – « Antisémitisme en milieu scolaire » –, les choses deviennent tout de suite beaucoup plus claires.

Pour tenter d’expliquer les malheurs du temps, Georges Bensoussan, sans avoir l’air d’y toucher, en appelle à l’histoire culturelle :

« On ne peut comprendre la France d’aujourd’hui sans référence à l’histoire culturelle, après la vague de peuplement qu’elle a connue, venue d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne. »

Vous suivez ? Et pour qui n’aurait pas tout compris :

« Le relais principal [de l’antisémitisme] est d’ordre démographique : c’est l’arrivée en France depuis près de quarante ans d’une nombreuse population maghrébine qui modifie les rapports de forces. »

Avec cette assertion spécieuse, la dénonciation réitérée d’un antisémitisme scolaire fictif, inventé de toutes pièces, se voit chargée d’une fonction autrement moins noble : stigmatiser l’immigration africaine.

Les braves gens « bien charpentés »

Et Georges Bensoussan de s’égarer toujours plus : il ne nie pas qu’il ait existé un antisémitisme français traditionnel, natif, mais « aujourd’hui, l’antisémitisme n’est plus là. Vichy est derrière nous », se croit-il obligé de préciser.

Il en viendrait presque à nous convaincre que la situation des juifs en France était préférable sous Vichy à ce qu’elle est aujourd’hui…

En tout cas, sa nostalgie est vive pour un passé « où l’amour de la langue, de l’histoire, du paysage […] charpentaient [les Français] ». Des Français tellement bien charpentés qu’ils soutiendront massivement et sans état d’âme en 1940 un régime politique qui collaborera avec les nazis à l’extermination des juifs.

A Beaune-la-Rolande, à Pithiviers, à Drancy, camps de transit et d’internement où des milliers de juifs attendaient le départ pour Auschwitz, ce ne sont pourtant pas des Arabes et des Africains qui les ont fait monter dans les trains mais des gendarmes français, sous le regard indifférent de braves gens « bien charpentés » comme les aime Bensoussan.

Des polémiques soigneusement entretenues

Cet entretien a au moins le mérite de la clarté : derrière la préoccupation affichée pour les juifs de France aujourd’hui, c’est en réalité la société multiculturelle, perçue par Georges Bensoussan comme une « aberration », qui est mise en cause.

Mais cette obsession identitaire, l’honnêteté commande qu’on dise d’où elle vient : en accusant une sorte de pensée unique, un silence « imposé par quelques élites médiatiques qui musèlent les paroles dissidentes », l’auteur en vient à regretter « l’absence dans les médias de Michelle Tribalat […], de Malika Sorel et de quelques autres. »

Là, il se trompe lourdement ou il fait semblant de ne pas savoir : carMichelle Tribalat comme Malika Sorel sont extraordinairement présentes (et manifestement très honorées de l’être) dans le petit monde bruyant de l’extrême droite – la fachosphère –. Là où l’on se délecte de considérations à n’en plus finir sur les méfaits de l’immigration et la forme suprême des sociétés humaines que serait l’identité nationale.

Cette polémique très artificielle n’est pas une chose nouvelle. Elle s’est beaucoup développée au cours de ces dernières années, notamment depuis la publication, en 2002 (et déjà sous la direction de Georges Bensoussan), des « Territoires perdus de la république ». Un libelle assez malheureux qui, à partir de quelques témoignages isolés et absolument pas généralisables, voulait donner l’image d’une école française sous la menace d’un antisémitisme importé par les élèves issus de l’immigration maghrébine.

Les mêmes approximations, les mêmes sous-entendus, les mêmes extrapolations de faits isolés se retrouvent régulièrement mis en scène comme l’a encore montré la récente controverse, intempestive et soigneusement entretenue sur l’enseignement de la Shoah à l’école.

Toujours les mêmes cibles

Stigmatiser sans rien démontrer, c’est en réalité la finalité de ce type de rapports, essentiellement nourris des phobies et des représentations intellectuelles scabreuses de leurs auteurs.

Avec l’immigration et le multiculturalisme, les cibles sont toujours les mêmes, les individus éternellement renvoyés à une identité d’origine qu’on serait pourtant bien en peine de définir.

Des élèves, des jeunes, parce que nés ailleurs ne pourraient pas grandir ni vivre ensemble ? Une belle réponse, parmi d’autres, vient pourtant d’être apportée avec la sortie cette semaine sur les écrans de« La Cour de Babel », un film qui montre l’intégration réussie dans un collège parisien d’adolescents venus de toutes les parties du monde.

Sans bavardage inutile, des images toutes simples qui sont comme un pied-de-nez aux crispations identitaires à l’œuvre autour de l’école. Une école qui montre ainsi de belle manière qu’elle n’est peut-être pas disposée à se laisser instrumentaliser par une croisade qui n’est pas la sienne.

Bernard Girard
Enseignant en collège

Tag(s) : #Nouvelles du front

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