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Si la situation en Ukraine devait se transformer en guerre ouverte, peu importe qui la gagnera, les perdants seront comme toujours les gens ordinaires, les petites gens, ceux à qui on n’aura jamais rien demandé. Le romancier bosnien Andrej Nikolaidis dresse un parallèle entre les événements qui déchirèrent la Bosnie-Herzégovine dans les années 1990 et ce qui se passe actuellement en Ukraine.

 

 

Nous les Bosniens, nous savons ce que ça veut dire d’être des perdants. Avril 1992, les premiers jours du siège de Sarajevo. A l’époque, j’étais un adolescent aux cheveux longs, je portais des jeans troués et un tee-shirt sur lequel on pouvait lire « Joy Division : Unknown Pleasures ». De la fenêtre de mon appartement de banlieue, je pouvais voir les chars de combat de l’Armée nationale yougoslave (JNA) lancer leurs canons sur Sarajevo. Cette armée était contrôlée par Slobodan Milošević, le président de la Serbie.

A la radio, on pouvait entendre le débat qui opposait Alija Izetbegović, président de la Bosnie, et Milutin Kukanjac, général de la JNA. Izetbegović demandait à ce que l’armée arrête ses bombardements. Kukanjac prétendait que les forces armées qui dépendaient de son commandement d’avaient pas lancé un seul missile. Je me souviens du verre de lait qui valsait sur la table au rythme de ces missiles qui n’avaient jamais été lancés.

Quand des gens ordinaires se retrouvent au centre d’une tempête géopolitique – comme les citoyens ukrainiens aujourd’hui – le dilemme du verre à moitié plein ou à moitié vide n’a plus aucune importance, puisque le verre sera bientôt cassé.

En Bosnie, les premiers jours, voire les premiers mois de la guerre, les gens étaient pleins d’optimisme. Les voisins se disaient que l’Occident ne laisserait jamais une guerre éclater chez nous, parce que « nous sommes en Europe ». Ma cousine s’en allait à Belgrade et on lui a conseillé de prendre tout l’argent qu’elle avait laissé sur ses comptes en banque à Sarajevo. « Tout sera fini dans une semaine, nous rentrerons vite », disait-elle. Le président Izetbegović affirmait dans ses discours télévisés : « Soyez sans crainte : il n’y aura pas de guerre. »

On s’est réveillé après quatre ans de cauchemars.

Pour nous les Bosniens, ce qui se passe en Ukraine aujourd’hui a un goût amer de déjà vu. Il est facile de dresser des parallèles entre l’Ukraine aujourd’hui et la Bosnie de 1992. L’armée russe marche hargneusement vers l’Ukraine, de la même façon que Milošević l’avait fait à l’époque sur une grande partie de la Bosnie-Herzégovine. Kiev reçoit aujourd’hui le soutien de l’Union Européenne et des Etats-Unis, comme l’avait alors reçu Sarajevo. Nous avions même reçu le soutient de Bono et de Pavarotti qui avaient tout deux chanté pour « Mademoiselle Sarajevo. » Cependant, toutes ces cartes postales musicales que le monde libre nous envoyait pour nous soutenir, ne réussirent pas à arrêter le nettoyage ethnique en Bosnie orientale, près de la frontière avec la Serbie.

Derrière le rideau sanglant de la guerre de Bosnie et de toutes les autres guerres récentes des Balkans, se cachait en réalité la transition de la version yougoslave du socialisme vers le capitalisme de marché. Cette transition était dirigée par la Troïka (la Commission européenne, le FMI et la Banque mondiale). Derrière le ballet des foules sur les places de Kiev et les manigances russes, se cache aussi une logique économique. Bruxelles demandait à Kiev de signer un pacte de libre échange avec l’UE. Cet accord devait être de toute évidence bon pour l’Union Européenne, mais moins intéressant pour l’Ukraine. A ce moment là, Moscou propose d’aider l’Ukraine et essaye de lui mettre des menottes invisibles en lui versant 9 milliards de livres, lui proposant de baisser le prix du gaz de 30% et de signer des contrats avec son industrie. Victor Ianoukovitch décide de refuser l’offre européenne. Le mouvement Euro-Maidan se met en place…

Comme le note l’économiste Michael Roberts, « le peuple ukrainien se trouve devant un choix de Hobson, un choix qui n’en est pas un : s’allier au capitalisme de connivence russe organisé par des anciens agents du KGB, ou accepter l’offre tout aussi corrompue des démocrates « pro-européens ». Roberts prévoit que la dette extérieure de l’Ukraine sera bientôt doublée, « à cause des nouveaux prêts du FMI, des taux de croissance de la dette en dollars et en euros, et en raison de la chute de la monnaie nationale ukrainienne, la hryvnia. »

Nous, en ex-Yougoslavie, rien de tout cela ne nous étonne. Avant le démembrement du pays, la dette yougoslave était de 11,5 milliards d’euros. Aujourd’hui, après toutes les « aides » de la Troïka, la dette des pays ex-yougoslaves s’élève à plus de 129 milliards d’euros.

Alors que le peuple ukrainien se bat contre l’invasion russe et qu’il essaye de survivre au cheval de Troie envoyé par les institutions du capitalisme mondialisé, nous ne pouvons qu’espérer que les Ukrainiens auront appris leur leçon sur la guerre en Bosnie – le deus ex machina occidental ne tombera pas du ciel, il ne réglera pas tous leurs problèmes et ne les emmènera pas vers la terre promise : l’Union européenne.

La Bosnie est aujourd’hui un pays pauvre et divisé, peut-être même plus qu’en 1992. Les anciens combattants, affamés et malades, se rassemblent et manifestent. « Alors qu’on saignait, ils nous volaient ! » dit l’un d’entre eux. Il y a quelques années de cela, ils étaient prêts à mourir pour leur nation et pour son futur éclatant. Il y avait des Bosniens qui voyaient leur futur sous les drapeaux bosniens et européens, d’autres sous les drapeaux croates et européens, alors que d’autres préféraient imaginer le drapeau de la Grande Serbie. Beaucoup de drapeaux, mais finalement la même pauvreté pour tous.

Maintenant ils le savent : le drapeau n’est qu’un chiffon dans le vent. Et oui, c’est bien vrai que les vrais gentlemen sont toujours des perdants.

Tag(s) : #Nouvelles du front

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