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Avant-propos de l’auteur à l’édition française

 
Pour apprécier pleinement la situation à Gaza – que ce soit la souffrance, le siège, la lutte, ou la ténacité et la résistance – il faut la replacer dans son contexte, comme une chronique avant tout palestinienne, aux dimensions historiques qui dépassent les limites géographiques et politiques aujourd’hui imposées par les principaux médias et les penseurs officiels. L’incapacité si courante à vraiment comprendre Gaza, dans son contexte correct, dépend en grande partie des auteurs du récit, de la manière dont ils le relatent, de ce qu’ils incluent et de ce qu’ils omettent.
 
Ce livre résulte du désir de comprendre autrement ce qui s’est passé à Gaza ces dernières années, et la raison pour laquelle ces événements doivent être intégrés dans un champ historique plus large impliquant la Palestine – toute la Palestine – et tous les Palestiniens. Né et élevé dans un camp de réfugiés, j’ai ressenti le besoin de cette lecture alternative. J’ai imaginé, avec beaucoup d’hésitation, un ouvrage qui raconte l’épopée du peuple de Palestine. J’estimai avoir gagné le droit de présenter une version acceptable, en tant que fils de réfugiés ayant tout perdu, exilés et condamnés à vivre une vie misérable dans un camp à Gaza. Je suis le descendant de « paysans » – fellahs – dont l’odyssée faite de douleur, de lutte, mais également de résistance héroïque est toujours présentée de façon déformée, biaisée, quand elle n’est pas tout simplement ignorée.
 
 
C’est le décès de mon père (dans Gaza en état de siège) qui m’a finalement amené à franchir le pas.Résistant en Palestine ; une histoire vraie de Gaza[titre original : 
cc] offre une version indépendante de toute narration israélienne – bienveillante ou non – qui n’est pas un compte-rendu produit par une élite comme c’est souvent le cas avec les écrivains palestiniens. L’idée première de ce livre est de placer des visages humains sur toutes les statistiques, cartes et figures.
 
L’Histoire ne peut être divisée entre bons et méchants, héros et voyous, modérés et extrémistes. Même ignoble, sanglante ou méprisable, elle tend à suivre des modèles rationnels et des cours prévisibles. En comprenant le raisonnement qui sous-tend sa dialectique, il est possible d’aller plus loin qu’un simple témoignage de ce qui s’est passé. Il devient alors possible d’élaborer une représentation assez raisonnable de ce qui se trouve devant nous. Un des pires aspects des médias d’aujourd’hui, aliénants et détachés comme ils le sont des réalités, est leur reproduction du passé et leur fausse caractérisation du présent, usant pour ce faire d’une terminologie simplifiée. Nous en tirons l’impression d’être informés, alors qu’en réalité ils ne nous aident guère à appréhender le monde dans son ensemble. Leurs approches simplistes sont dangereuses, car elles ont pour résultat une représentation erronée du monde, générant des actions inadéquates.
 
Pour toutes ces raisons, nous sommes obligés de trouver des interprétations et lectures alternatives de l’Histoire. Pour commencer, nous pourrions tenter d’offrir des perspectives qui voient le monde du point de vue de l’opprimé – les réfugiés et lesfellahs à qui a été nié parmi beaucoup d’autres droits, celui de faire valoir leur propre narration. Ce point de vue n’est absolument pas affaire de sentiment. Un récit historique élitiste peut être dominant, mais ce ne sont pas toujours les privilégiés qui influencent le cours de l’Histoire, car celle-ci est aussi formée par les mouvements collectifs, les actions et les luttes populaires. En niant ce fait, on nie la capacité de la société à provoquer le changement. Dans le cas des Palestiniens, ceux-ci sont souvent présentés sous l’aspect de foules malchanceuses ou de victimes passives sans volonté propre. C’est évidemment une perception erronée : le conflit avec Israël dure depuis si longtemps parce qu’ils sont peu disposés à accepter l’injustice et qu’ils refusent de se soumettre à l’oppression. Les armes mortelles d’Israël auraient pu changer le paysage de Gaza et de la Palestine, mais c’est la volonté des Gazaouis et des Palestiniens dans leur ensemble qui a façonné leur paysage historique.
 
Lorsque l’édition anglaise de ce livre est parue, j’ai choisi tout d’abord d’aller le présenter en Afrique du Sud. Ce fut une expérience très forte. C’est dans ce pays que les combattants de la liberté, les résistants, ont autrefois lutté contre l’oppression et finalement vaincu l’Apartheid. Mon père, le réfugié de Gaza a soudainement été accepté sans condition par le peuple d’un pays situé à plusieurs milliers de kilomètres de là. La notion d’une « histoire du peuple » peut être puissante, car elle dépasse les frontières et s’étend au-delà des idéologies et des préjugés. Dans ce récit, les Palestiniens, les Sud-Africains, les Amérindiens et beaucoup d’autres se trouvent être les fils et filles d’un même héritage pesant, mais au sein d’une communauté faite de nombreux résistants qui ont osé défier et parfois même changer le cours de l’Histoire.
 
J’ai voulu raconter la Palestine et Gaza à travers mon père, pour de nombreuses raisons qui apparaîtront au lecteur au fur et à mesure de la progression de la lecture. Mais il est un fait dont je n’ai pas parlé. Quelques mois avant sa mort, sous ce siège étouffant de Gaza, je téléphonai à mon père avec une idée à lui soumettre. Je lui dis que son histoire méritait d’être relatée et répétée. Il rit : « Pourquoi devrait-on s’occuper de la biographie d’un homme aussi quelconque que moi ? » C’est peut-être cette réponse qui transforma ce qui était une idée, en mission, car ni mon père, ni ma mère, ni les millions de réfugiés ne sont « quelconques » ou ordinaires, au sens habituel du terme. Leur caractère exceptionnel tient à leur incroyable résilience en tant qu’individus et en tant que force collective. En effet, si une histoire mérite d’être traitée en priorité – pour être racontée et rappelée, non pas pour des raisons sentimentales mais comme une expérience avant tout instructive – c’est bien celle de ces réfugiés apparemment « quelconques » et « ordinaires ». Aussi cliché que cela puisse paraître, c’est une histoire qui illustre le « pouvoir du peuple », le peuple palestinien, qui a déjoué toutes les tentatives pour saper et abroger les droits qui sont les siens.
 
Ramzy Baroud,
Seattle, 23 décembre 2012.
 
Introduction
 
« Et maintenant, es-tu sûr que tu as ton passeport ? »
« Dans ma poche, Papa. »
« Vérifie juste encore une fois. »
« Je l’ai fait une centaine de fois, Papa. »
« Rassure-moi, fils. Tu ne veux pas me faire mourir de peur ? »
« D’accord, Papa, voici mon passeport. Voici le permis spécial de l’armée pour l’aéroport. Voici le permis de l’armée pour traverser Gaza. Voici ma carte magnétique pour passer le poste de contrôle d’Eretz pour Israël. Cela devrait te rassurer. »
« Où est le permis de huit heures pour attendre l’avion ? »
« Juste là. C’est le même que celui pour le passage d’Eretz. Crois-moi, Papa. J’ai vraiment tout. »
Le souvenir du visage usé et plein de sagesse de mon père, debout près de la maison familiale dans un camp de réfugiés de Gaza, demeure aujourd’hui aussi vif que le jour où je l’ai quitté. Il portait un pyjama jaune et un long peignoir gris froissé, l’un et l’autre probablement plus vieux que ses enfants devenus adultes. Son visage ridé exprimait des sentiments opposés. Toute son attitude trahissait son émotion. Mais à sa peine se mêlaient d’autres sentiments. De la crainte. Du regret. De l’espoir. De l’inquiétude. Je devais à tout moment le rassurer, lui disant que j’avais bien tout ce qu’il me fallait pour mon voyage, et que la seule chose qui me manquait était la bénédiction qu’un père donne à son fils qui part au loin. Mais mon père restait intraitable.
 
 « As-tu tout ce qu’il te faut ? As-tu assez d’argent ? »
« Oui, Papa, s’il te plaît, rentre dans la maison, les soldats peuvent arriver d’un moment à l’autre. »
Un autre appel du chauffeur de taxi, de plus en plus impatient, a rappelé à mon père que son fils partait inéluctablement pour un lointain pays, et que peut-être, si la vie continuait de la sorte, jamais il ne le reverrait. Le ton de sa voix s’est adouci. L’interrogatoire si formel a cessé, tandis que ses yeux se remplissaient de larmes. Ses accès de force et de faiblesse ont toujours été séparés par une ligne très ténue. Le père à la voix de tonnerre qui exigeait et attendait beaucoup, était aussi un papa doux et affectueux dont le bonheur dépendait de celui de ses enfants, tout comme son malheur. Pendant que sa voix s’éteignait en murmures inintelligibles, les voisins sont alors intervenus, m’invitant à embrasser ses mains et à partir sans retard. Quand nous avons finalement démarré, j’ai regardé par la vitre arrière le visage de mon père tourné vers le taxi. Il était entouré de ses voisins et amis. Il ne m’a jamais semblé aussi brisé qu’à ce moment-là.
 
Je me disais avec honte que je laissais derrière moi un père souffrant, affolé à l’idée de continuer son éternelle vie de désolation dans un camp de réfugiés de la Bande de Gaza alors que je m’embarquais pour me construire une vie nouvelle aux États-Unis. Ce sentiment, je l’ai conservé durant de nombreuses années, et il m’a submergé lorsque mon père est décédé dans ce même camp de réfugiés quinze ans plus tard.
 
Toutefois, mon départ était « absolument la bonne chose à faire », comme mon père l’avait souvent déclaré, affirmation que corroborait n’importe quel ami ou voisin, particulièrement si celui-ci avait lui-même des enfants. La vie dans le camp de réfugiés paraissait avoir créé un dénominateur commun, sinon un lien parmi tous les parents : ils voulaient tous envoyer leurs enfants au loin, en sécurité. De nombreuses fois pendant ma jeunesse, il nous a cachés pour nous offrir un peu de répit dans des endroits où il pouvait nous retrouver rapidement, comme dans la vallée de Gaza, où nous avons vécu longtemps dans la maison de parents éloignés ; celle-ci se trouvait dans un immense verger de citronniers, où nous nous tapissions dans la cabane d’un ami, faite de branches de palmiers, sans eau ni électricité. Le sens de l’humour de mon père n’enlevait rien à la rudesse de cet endroit. Le soir, nous pendions une couverture en guise de porte et quand les chiens sauvages s’approchaient, flairant l’odeur peu familière de mes frères et la mienne, mon cœur battait alors très vite et mes tremblements me gardaient éveillé toute la nuit. Nous n’osions pas utiliser de lampe torche ni allumer de bougie parce que ce genre d’endroit était généralement utilisé par de jeunes combattants et nous ne pouvions pas prendre le risque d’être vus. Ce n’était qu’à l’aube, quand un minaret lointain égrenait un rassurant appel à la prière que le sommeil venait.
 
Aux yeux d’un père, le prix à payer était faible s’il permettait de rester à l’écart de tous les événements imprévisibles dans un camp de réfugiés en révolte, où des milliers de soldats avaient pour mission de transformer la vie des habitants en véritable enfer sur terre. Le cimetière, qui était juste à côté de notre maison dans le camp, était très fréquenté ces jours-là. C’était le centre de nombreuses activités, sans parler des funérailles des nombreuses victimes des affrontements quotidiens avec l’armée israélienne. Le vieux cimetière, qui avait été rebaptisé « Cimetière des Martyrs », méritait bien son nouveau nom, la plupart de ceux qui y étaient enterrés étant des jeunes (souvent des enfants), transportés sur des civières, enveloppés dans des drapeaux palestiniens, suivis de cortèges d’hommes à la mine grave puis de mères, d’épouses et de filles en pleurs. Malgré les incessantes processions qui se déroulaient à l’ombre de notre maison, l’enterrement d’un « martyr » n’était jamais une scène ordinaire. Nous éprouvions toujours un sentiment d’angoisse à la vue d’une mère se frappant le visage, se tirant les cheveux, déchirant ses vêtements et tendant la main pour toucher son enfant sans vie une dernière fois.
 
Mon taxi avait dépassé le Cimetière des Martyrs, le château d’eau, la Place Rouge, les abords du camp, puis emprunté la route principale qui traverse la Bande de Gaza, de Rafah au sud à Beit Hanoun au nord ; toutefois mes pensées se détachaient difficilement de tous ceux que je laissais derrière moi.
 
Mon père. Ce guerrier discret et excentrique. C’est grâce à lui que je suis aujourd’hui en vie, et qu’avec mes frères j’ai la chance de raconter une histoire qui à plusieurs égards nous est singulière. Pourtant cette histoire s’apparente à celle jamais contée de millions de réfugiés Palestiniens, où qu’ils soient.
 
Bien que mon père ait subi la première Nakba palestinienne, je me console qu’il ait échappé, parmi d’autres tragédies, au massacre israélien d’une ampleur comparable aux massacres exécutés par les milices sionistes en 1948. Le 27 décembre 2008 Israël lança l’opération « Plomb durci », une attaque des plus barbares sur la Bande de Gaza, et qui dura plusieurs semaines, bouclant toutes les frontières pour empêcher la fuite des civils, pulvérisant des quartiers entiers, tuant et blessant des milliers de gens, surtout des civils, dont beaucoup de femmes et d’enfants. C’est en l’honneur de tous ces innocents, en l’honneur de ma mère et de mon père, exilés dans leur propre patrie, que j’écris ce livre.
 
Si papa était vivant aujourd’hui, il aurait préféré que « je la boucle ». Il avait très peur de l’espionnage israélien et toujours avec raison. Mais il s’en est allé maintenant. Les soldats israéliens ne peuvent plus piller, fouiller ni ravager sa maison. Ils ne peuvent plus lui refuser l’autorisation de voyager pour un traitement médical. Plus d’humiliation de la part d’un jeune imbécile à un poste de contrôle, plus d’interrogatoire, ni d’abus. C’est seulement maintenant, alors que mon père a disparu, que je peux commencer à raconter son histoire.
 
Je commence donc : « Son nom était Mohammed Baroud, et c’était un homme de bien ».
 
Né à Gaza en 1972, Ramzy BAROUD est un journaliste et écrivain américano-palestinien. Rédacteur en chef de The Brunei Times (version papier et en ligne) et du site Internet Palestine Chronicle. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont Searching Jenin: Eyewitness Accounts of the Israeli Invasion (2003) et de La Deuxième Intifada palestinienne : Chronique d’un soulèvement populaire (Scribest & CCIFP, 2012). Son site (en anglais) : www.ramzybaroud.net/
 
Tag(s) : #Palestine

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