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On l'accuse d'être l'inspirateur de pogroms anti-musulmans, de gouverner en despote, et uniquement en faveur des riches. Le nationaliste Narendra Modi est le nouveau Premier ministre indien.

 

Si vous ne voyez plus les enseignes fluo des centres commerciaux, les cubes de verre exposant des voitures dernier cri, les routes sans nids-de-poule, les grandes maisons cossues derrière leurs hautes grilles, c'est que vous avez franchi la "frontière". Bienvenue au "Little Pakistan". Le plus grand ghetto musulman d'Inde. Ici, des tours en construction émergent comme des icebergs de béton d'un océan de détritus où les bicoques en tôle ondulée semblent se noyer. Ici sont parqués 400.000 habitants pour deux écoles publiques, pas de lycée, pas de raccordement aux réseaux d'eau, d'égouts et d'électricité, pas de rues bitumées ni de bus. Mais trois postes de police.

C'est ici, à Juhapura, dans ce quartier en périphérie d'Ahmedabad, la capitale de l'Etat indien du Gujarat, que les rares survivants de l'un des pires pogroms que le pays ait connu ont trouvé asile. Mehboob Cheikh, qui finira ses jours en chaise roulante, Fatimi Bibi Mamohamad Cheikh, condamnée à veiller sur deux orphelins qui ont vu leur famille jetée dans un puits, et Roshan Ben Patan, qui n'a jamais revu le quartier où elle est née. Tous sont marqués au fer rouge depuis ce maudit 28 février 2002. Les bus déversant dans l'aube brumeuse des hordes d'extrémistes hindous armés de torches et de sabres, l'incrédulité puis la terreur, les femmes violées, les hommes brûlés vifs, les enfants massacrés, comment les oublier ?

En dix ans, le camp de réfugiés est devenu une ville dans la ville, où les enseignes sont en arabe, où topis et tchadors accourent à l'appel du muezzin, où les habitants pallient eux-mêmes l'abandon de l'Etat. Pauvres et riches musulmans s'y côtoient. Chassés par la peur et la discrimination de plus en plus banalisée en ville. Deux étudiantes musulmanes qui avaient loué un appartement ont vu leur nom et celui de leur propriétaire hindou dans les journaux du lendemain. Affolées, elles ont échoué comme tous les autres à Juhapura. "C'est un repaire de terroristes", prévient un de leurs camarades hindous, reprenant à son compte le bruit qui court dans la ville. Rumeur, paranoïa, délation... On se croirait dans l'Allemagne nazie. Le dictateur d'Ahmedabad s'appelle Narendra Modi.

Anti-musulmans

Ce "marchand de la mort", comme l'a baptisé le Congrès, le parti de centre-gauche au pouvoir, dirige d'une main de fer le Gujarat depuis douze ans. Il est accusé d'avoir, au mieux, laissé faire, au pire, encouragé le pogrom de 2002. Mais l'enquête n'a pu conclure à sa responsabilité. Lui clame qu'il a été blanchi. Ses détracteurs crient à l'investigation bâclée et brandissent pour preuve de sa culpabilité la condamnation, dix ans après les faits, de l'une de ses ministres, Maya Kodnani, jugée coupable d'avoir tendu des épées aux émeutiers. S'apprête-t-il à faire subir le même sort à tous les musulmans d'Inde ? C'est leur hantise. Et pour cause : il sera peut-être le prochain Premier ministre du pays.

C'est en passant sous le rouleau compresseur d'une organisation hindouiste d'extrême droite, le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), que ce fils de vendeur de thé est devenu le tout-puissant candidat du Bharatiya Janata Party (BJP), le parti nationaliste hindou, aux élections législatives de 2014. Une épouse, issue d'un mariage arrangé, abandonnée derrière lui dans son village, une vie quasi monastique consacrée au prosélytisme nationaliste hindou, pas d'enfants, pas de richesse personnelle, un végétarisme rigoureux, pas une goutte d'alcool, pas de cigarettes. Entré à 15 ans dans les rangs du RSS, sorte de franc-maçonnerie aux quelque 2 millions de membres qui sert de matrice idéologique et de bras armé au BJP et dont faisait partie l'assassin de Gandhi, Narendra Modi est, à 63 ans, une créature de l'extrême droite hindoue.

"Ces types infiltrent toutes les institutions du pays dans le but d'installer un Etat hindou", explique un policier à la retraite. "A coup d'émeutes, ils répandent la peur chez les musulmans afin de les maintenir au bas de l'échelle sociale." Ils ne s'en cachent pas. Swami Vigyananand, un maître spirituel du Vishva Hindu Parishad (VHP), une organisation de la mouvance du RSS accusée d'avoir participé au pogrom, déverse sa haine drapée d'un dhoti-kurta safran et d'un sourire bienveillant : "Les musulmans ont opprimé les hindous pendant des siècles, ils sont responsables de la partition qui a divisé en 1947 notre pays en deux Etats, et sont toujours superprivilégiés." Et d'avertir : "Modi mettra fin à cette situation. Plus ils résisteront, plus ils souffriront." Un rapport gouvernemental a cependant montré, en 2006, que les 13% de musulmans sont traités comme des citoyens de seconde zone par rapport aux 80% d'hindous. L'Etat indien est pourtant censé reconnaître et respecter toutes les religions en vertu du "sécularisme" inscrit dans sa Constitution.

Conscient que cette image d'assassin qui lui colle à la peau risque d'entraver son ascension, Modi pédale aujourd'hui en sens inverse. "Le progrès pour tous, hindous, sikhs, chrétiens, musulmans !",promet-il devant une marée de sosies, portant des masques où l'on reconnaît les fines lunettes et le collier de barbe blanche de celui qu'ils vénèrent comme leur dieu. Il distribue même des burqas dans ses meetings ! Mais un seul et unique faux pas a suffi à lever le voile sur l'imposture. "Je suis triste comme le passager arrière d'une voiture qui aurait écrasé un chiot", a-t-il déclaré d'un ton sec, imperméable à tout remords, cet été à l'agence Reuters, au sujet des massacres de 2002. "Si tu tues un musulman, tu n'as rien fait de mal : voilà son message. Et ça marche, puisqu'il a été réélu trois fois au Gujarat !", s'insurge Meenakshi Ganguli, militante de l'ONG Human Rights Watch. Depuis, Modi refuse les interviews.

Pro-riches

Un étrange silence plane sur Ahmedabad. "Personne ne parlera. Pour des raisons politiques", lâche-t-on chez Gautam Adani, un industriel local qui a connu un essor aussi formidable que suspect depuis que son ami Narendra Modi tient les rênes du Gujarat. Tata, Reliance... pas une seule grosse entreprise n'ose briser l'omerta. Même les journalistes tremblent. "Pour un article anti-Modi, tu risques de voir le robinet des publicités gouvernementales et des groupes industriels fermé d'un coup, des procès et des coups de fil menaçants", témoigne une reporter locale qui fait jurer de respecter son anonymat. Bête noire de Modi, qu'elle accuse d'être "l'architecte du génocide" de 2002, la danseuse Mallika Sarabhai a été harcelée et même jetée en prison. "Les personnes qui traitent avec moi s'exposent à d'impitoyables représailles", prévient-elle.

Modi a mis au pas l'opposition. Un rival politique du même parti que lui assassiné en plein jour, une justice aux ordres, le seul Etat indien privé d'ombudsman : "C'est un chef parfait pour la Corée du Nord", ironise Meenakshi Ganguli. Autocrate aussi charismatique que mégalomane, il a contrôlé lui-même jusqu'à 14 ministères. "Il suit tous les dossiers dans le détail", affirme un haut fonctionnaire. "Son idéologie, c'est lui-même", persifle Mukul Sinha. Il a beau être hindou, cet avocat des victimes de 2002 piste Modi comme un limier. Une traque dont il a fait une petite entreprise familiale : le père plaide, la mère décrypte les documents et le fils gère la base de données truthofgujarat.com. Ce sont eux qui ont envoyé la ministre de Modi Maya Kodnani sous les verrous. Ils espèrent bien le faire tomber à son tour.

Mais c'est sans compter sur les Indiens qui adulent l'homme. Un sondage réalisé par "The Economic Times" révèle que 75 chefs d'entreprise sur 100 interrogés souhaitent le voir prendre les rênes du pays. Les grands groupes ne se bornent pas à l'applaudir deux fois par an lors des "Vibrant Gujarat Summits", grands-messes qui servent de vitrine à sa politique économique : ils financent aussi sa campagne, assure une journaliste du "Business Standard". Modi a de quoi les séduire. Il a enregistré 10% de croissance en moyenne depuis dix ans, taillé dans la jungle de la bureaucratie, mis fin aux pots-de-vin à tous les étages et jalonné le Gujarat de signes criants de progrès : il a les meilleures routes d'Inde et c'est le seul Etat sans coupures de courant. Tata, Colgate, Hitachi, Ford... Les investisseurs se pressent sur ses terres.

"Pourtant son bilan économique est un mythe", fulmine Christophe Jaffrelot, chercheur au Centre d'Etudes et de Recherches internationales (Ceri) : "Non seulement le Gujarat était un Etat industriel bien avant lui, mais il a fait des ponts d'or aux investisseurs en bradant ses terres et en distribuant des subventions et il s'est offert une croissance à crédit." "Par contre, si tu es pauvre, il ne fait rien pour toi", jure une grand-mère de Juhapura en crachant le jus de son pan, la feuille de bétel qu'elle mâchouille. La Commission nationale de Planification dresse le même constat : "Le taux de croissance n'a pas eu de retombées sur les sections marginalisées de la société." Depuis son salon de beauté où les bibelots à l'effigie de Modi rivalisent avec les parfums, Rajeeka Kacheeria, militante pour la campagne de son héros, mitraille Twitter et Facebook de son déni : "C'est faux, Modi va consacrer 42 % de son budget à l'éducation et à la santé" ou encore "les musulmans sont très bien à Juhapura". Elle est l'une des chevilles ouvrières de sa communication ultramoderne. Epaulé par Apco, une agence américaine qui a déjà pour client le dictateur kazakh Nazarbaïev, Modi sature l'espace de son nom devenu marque, "NaMo", et tient des meetings simultanés par le truchement d'hologrammes ! Pendant que le Parti du Congrès s'enlise dans des scandales de corruption et que l'économie bat de l'aile, Modi apporte "la bonne gouvernance, la compétence, la modernité et la croissance", se félicite un enseignant. "Sa manière de gouverner est à 80 % démocratique et à 20 % dictatoriale, mais l'Inde a besoin de ça", philosophe-t-il sans s'émouvoir.

A ceux qui s'inquiètent de voir l'Inde tomber sous le joug d'un tel homme, Seema, étudiante de Juhapura, rétorque que "s'il est là, c'est que la société est en train de changer". Elle a abordé un virage sans crier gare. "La richesse avant la démocratie : c'est désormais la devise de cette classe moyenne en pleine croissance qui n'a pas connu la lutte pour l'indépendance", résume Shyam Parekh, du quotidien "DNA". "Très majoritairement hindoue, de caste supérieure et libérale, elle ne veut pas entendre parler de droits pour les pauvres ou les musulmans qui menacent ses intérêts", renchérit le politologue Achin Vanaik. Il en est sûr, cette Inde-là a trouvé en Modi son porte-parole : au pouvoir, il parachèvera "l'hindouisation et la libéralisation de l'Etat". A moins qu'il ne soit trop tôt. "Dans vingt ans, il y aura un électorat encore plus grand pour ce démagogue anti-musulmans", prophétise le journaliste Aakar Patel. "Modi est en avance sur son temps."

Sarah Halifa-Legrand - 

Le retour en grâce d'un proscrit

Il est visiblement mal à l'aise. Ce 14 octobre, l'ambassadeur de France François Richier est venu à Ahmedabad escorté d'une nuée de représentants de sociétés hexagonales pour courtiser l'homme fort du Gujarat Mais il refuse de l'admettre : "Je ne suis pas venu pour le voir." Le lendemain, la rencontre est dans tous les quotidiens. Cela faisait une décennie que les Occidentaux boycottaient Narendra Modi. Jugé infréquentable après le pogrom de 2002, il est soudain de nouveau en odeur de sainteté. Pour des raisons peu avouables.
Ce sont les Britanniques qui ont ouvert la première brèche en octobre 2012. British Gas venait de perdre un gros marché au Gujarat face à une société locale. C'en était trop : leurs intérêts économiques avaient suffisamment pâti de la mise en quarantaine d'un Etat si attractif. L'ambassadeur avait alors accouru à Ahmedabad et renoué avec le célèbre proscrit. L'Allemagne a fini le travail. En janvier dernier, son ambassadeur a convié ses partenaires européens à un déjeuner secret à New Delhi avec, pour invité d'honneur, Narendra Modi. Son nom comme candidat potentiel au poste de Premier ministre commençait alors à circuler. 
Les Etats-Unis ont, eux, longtemps résisté, avant de se résoudre à leur tour à le blanchir : le 13 février dernier, leur ambassadrice a rencontré pendant une heure le nationaliste hindou chez lui. C’est la fin d’un long boycottage, qui lui a valu d’être interdit de visa sur le sol américain. La décision fait pourtant grincer des dents : à des parlementaires qui réclamaient la levée de l'embargo, la Commission américaine sur la Liberté religieuse internationale avait rétorqué en mai 2013 que de "sérieux doutes" pesaient encore sur son rôle dans les massacres de 2002. A la table de l'ambassadeur allemand, les convives avaient demandé que de telles violences ne se reproduisent pas. "Il n'y a plus eu d'émeutes interreligieuses au Gujarat depuis 2002", se serait borné à répondre l'ancien paria. 

(Cet article, publié initialement le 2 janvier 2014, a été réactualisé)

Tag(s) : #Nouvelles du front

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