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Une nouvelle phase de la guerre contre le terrorisme a commencé en Irak et en Syrie. Cette guerre engagée depuis le 11 septembre 2001 contre les organisations terroristes a déjà fait plus d’une centaine de milliers de morts. Dont une grande majorité de victimes « collatérales ». Elle a exacerbé les tensions politiques, confessionnelles et culturelles, que ce soit au sein de l’Orient et de l’Occident, ou entre ces deux ensembles. Échec patent. Et pourtant elle reprend aujourd’hui.

 

 

Il y a treize ans, les attentats du 11 septembre 2001 ont provoqué l’amorce d’une politique de la canonnière à grande échelle contre le terrorisme. Sous la direction des États-Unis, les armées des pays occidentaux sont entrées en scène là où seuls agissaient jusqu’alors les services de renseignement ou de police. Le comportement de Washington à l’égard de ses alliés est devenu binaire : s’ils n’étaient pas avec nous, c’est qu’ils étaient contre nous, la neutralité n’avait plus de place. La Global War On Terrorlancée par l’administration néoconservatrice du président Georges W.Bush se voulait globale, à la fois militaire et politique, contre Al-Qaida et contre les régimes qui l’abritaient ou le soutenaient.

Dès le lendemain du 11-Septembre, la première sélection des cibles principales à frapper comprenait l’Afghanistan, l’Irak et le Yémen. Le président yéménite Ali Abdallah Saleh, dont les liens avec la nébuleuse Al-Qaida étaient pour le moins troubles, s’est précipité à Washington pour faire allégeance, retournant aussi brutalement qu’opportunément sa veste pour échapper aux foudres américaines. Il ne pouvait en être question ni pour le chef des talibans, le mollah Omar en Afghanistan, ni pour Saddam Hussein en Irak.

En octobre 2001, les opérations militaires ont été lancées contre le premier. Mais, s’agissant du second, les motivations américaines étaient entachées d’ambiguïtés. Quel était en effet le lien entre le régime baassiste irakien sous embargo depuis 1990, ses prétendues armes de destruction massive, et le terrorisme qui avait provoqué le 11-Septembre  ? Intérêts économiques, collusions entre appétits publics et privés des leaders néoconservateurs américains, idéologie extrême de ces derniers qui voulaient remodeler le Proche-Orient en région démocratique et docile à leurs intérêts : le résultat concret de la politique conduite par les États-Unis — suivie par nombre de pays européens — a été de contribuer à la métastase du djihadisme et d’exacerber les tensions confessionnelles.

TOUJOURS LES MÊMES MAUVAIS REMÈDES

Treize ans après le 11-Septembre, les États-Unis mettent sur pied une nouvelle coalition pour combattre l’organisation de l’État islamique (OEI)1 créée par «  le calife  » Abou Bakr Al-Baghdadi. Ce groupe djihadiste a de multiples pères : l’intervention militaire américaine en Irak en 2003, l’atermoiement international en Syrie, mais aussi la stratégie conduite par l’Arabie saoudite etd’autres monarchies du Golfe contre toute avancée démocratique du Printemps arabe et contre l’islam politique, en premier lieu les Frères musulmans.

Mais l’OEI, objet de toutes les condamnations en Occident comme dans le Golfe, n’est pas né en prenant le contrôle de Mossoul en juin 2014. Alors qu’il s’étendait en Syrie avec la complicité tacite du régime de Damas et le silence de la communauté internationale, il se glorifiait déjà de ses exactions sur les réseaux sociaux, les mettait en scène, y compris dans son magazine en ligne édité en anglais. Les victimes égorgées étaient arabes, syriennes pour la plupart. Mais il a fallu attendre que les victimes soient occidentales pour que le monde s’émeuve.

Que cherchait l’organisation de l’État islamique  ? Précipiter une intervention militaire occidentale directe. Les pertes que lui font subir les bombardements américains, auxquels participent la France et quelques monarchies du Golfe, pèsent moins que l’effet que cette nouvelle «  croisade  » militaire occidentale peut avoir : elle ajoute du chaos au chaos par lequel l’OEI se nourrit  ; elle lui permet de recruter davantage d’adeptes et susciter plus de sympathies, en se présentant comme résistant à l’Occident dominateur et à ses séides régionaux corrompus.

UNE INTERVENTION CONTRE-PRODUCTIVE

Croire que la direction de l’OEI est assez folle et déconnectée des réalités, dans son délire extrémiste, pour ne pas anticiper que son expansion territoriale se heurterait à une réaction militaire occidentale, serait pêcher par inconscience. En lançant leur campagne militaire, les États-Unis et ceux qui les suivent tombent dans son piège. Et en particulier la France, qui se veut le fer de lance proactif des alliés de Washington dans cette campagne. À ce jour, le président Barack Obama refuse d’impliquer au sol son armée autrement qu’en envoyant des conseillers auprès de l’armée irakienne et des peshmergas kurdes, qu’ont rejoint également pour des missions similaires des éléments des forces spéciales françaises. En Irak, outre les bombardements occidentaux, les djihadistes de l’OEI se trouvent donc en face de l’armée de Bagdad dominée par les chiites — même si le nouveau gouvernement mis en place se veut plus inclusif que celui de l’ancien premier ministre Nouri Al-Maliki —, et aux peshmergas du Kurdistan irakien autonome. Une alliance qui renforce le sentiment d’encerclement des sunnites irakiens et les pousse à rejoindre l’OEI, notamment les anciens de l’armée de Saddam Hussein, mécontents depuis leur marginalisation en 2003.

Que pourrait-on faire de mieux pour pousser les sunnites irakiens davantage dans le djihadisme  ? Pour aggraver le clivage sunnite-chiite en Irak et renforcer l’OEI ou les autres groupes assimilables à Al-Qaida  ? Espérer dans ces conditions une réplique du mouvement Sahwa2 serait illusoire. En Syrie, les bombardements américains contre l’OEI auraient également visé, outre une composante d’Al-Qaida nommée Khorasan, le Front Al-Nosra qui a fait allégeance à Al-Qaida. Comment faire mieux pour créer des conditions de rapprochement entre l’OEI et le Front Al-Nosra qui se combattent pourtant durement depuis leur divorce en 2012, voire pour pousser des composantes du Front islamique, qui regroupe la majorité des salafistes de l’opposition syrienne, à prendre fait et cause pour le Front Al-Nosra  ? Parallèlement, la position de la Maison-Blanche à l’égard de Damas devient ambiguë aux yeux de la majorité islamiste de l’opposition syrienne. La concentration des efforts militaires américains contre l’OEI et le Front Al-Nosra est perçue comme une convergence entre Washington et Damas.

LES ALLIÉS DOUTEUX DU GOLFE

Ni l’Arabie saoudite, ni aucun autre allié arabe des États-Unis n’enverront de troupes au sol combattre l’OEI. Leur participation à la coalition — logistique mais aussi dans les opérations aériennes en Syrie — est ostentatoirement mise en avant pour crédibiliser la dimension arabe de la coalition. Mais à quel prix  ? Les Émirats arabes unis et le Qatar sont intervenus en Libye en 2011 aux côtés de l’OTAN avec des avions de combat mais aussi sur le terrain avec leurs forces spéciales respectives. Chacun a soutenu et armé, avec l’aide de la France, des composante concurrentes de la rébellion qui s’affrontent militairement aujourd’hui, toujours soutenues, qui par le Qatar qui par Abou Dhabi, contribuant au chaos actuel. Les Émirats arabes unis ont même bombardé cet été, à partir de l’Égypte, des rebelles soutenus par le Qatar. De plus aujourd’hui avec la campagne contre l’OEI en Irak et en Syrie, et derrière des déclarations de façade, l’agenda des monarchies du Golfe n’est pas forcément celui, déjà discutable, de l’Occident.

LA NÉBULEUSE MUTANTE DU DJIHADISME

De l’aveu même du président américain, la campagne lancée contre l’OEI va durer des années. Elle va durer d’autant plus qu’elle recèle tous les ingrédients d’un développement du djihadisme qu’elle est censée combattre. Sa dimension militaire hyper-médiatisée ne s’accompagne d’aucun volet politique de nature à s’attaquer aux racines du terrorisme. Al-Qaida n’est plus l’arbre central du djihadisme. Des clones se sont formés, parfois s’en réclamant pour bénéficier de l’aura du nom sans pour autant lui être soumis, comme Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), parfois s’en démarquant ostensiblement, jusqu’à combattre sur le terrain ses affidés, comme l’OEI.

L’autonomie de ces organisations et la diversité de leurs cadres d’action respectifs — international et déterritorialisé pour Al-Qaida, para-étatique et territorial pour l’OEI, régional pour AQMI— rendent encore plus complexe la lutte contre elles. Les expériences de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Syrie, du Yémen, du Mali et même du Sinaï égyptien confirment que la force militaire, que ce soit sous forme de coalition ou sous celle de drones, aboutit à un échec systématique si elle n’est pas accompagnée d’une politique s’attaquant directement au terreau du djihadisme. Un coup de poing sur une flaque d’eau ne fait au mieux que la répandre si sa source n’est pas asséchée. En l’occurrence, il faudrait assécher totalement les sources financières et les référents politiques auxquels s’adossent ces mouvements. À cette fin, il serait temps de s’interroger sur la politique occidentale menée globalement à l’égard du monde arabe et du monde musulman, mais aussi sur la consistance des politiques menées par les régimes de ces régions, notamment ceux du Golfe et sur la complaisance à leur égard des pays occidentaux. Sans cette remise à plat froide et rationnelle, les usines de fabrication de missiles de croisière Tomahawk et de bombes guidées par laser continueront indéfiniment à produire toujours plus de djihadistes.

1Également appelé Da’esh (Daech), qui signifie « État islamique en Irak et au Levant » en arabe الدولة الاسلامية في العراق والشام ad-dawla al-islāmiyya fi-l-ʿirāq wal-shām mais qui est connoté négativement  ; État islamique en Irak et en Syrie  ; État islamique. Acronymes anglais : ISISISIL ou IL.

2En 2006-2007, les États-Unis réussirent à rallier de nombreux chefs de tribus sunnites pour combattre dans un mouvement intitulé Sahwa (le réveil) pour combattre Al-Qaida, en échange de promesses d’intégration politique et militaire des sunnites. Al-Qaida fut vaincue, mais les promesses ne furent pas tenues.

Tag(s) : #Nouvelles du front

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