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Un mot, d’abord, d’évidente compassion pour les douze victimes de cette tuerie, pour leurs proches, pour leurs familles. Mon souvenir va plus particulièrement à Charb, que je connaissais un petit peu, que j’avais rencontré à l’occasion, qui avait eu la générosité de venir à Amiens, un week-end de grisaille, pour nous offrir ses dessins, en ces années où nous n’étions qu’un petit journal local, en butte aux procès.
La peine, donc, inutile de s’étaler.

Maintenant, je voudrais vous faire part d’un malaise, qui me gagne depuis mercredi, avec ces foules qui se rassemblent dans la tristesse, avec ces « Je suis Charlie » brandis sur fond noir, avec ces minutes de silence décrétées d’en haut, avec ces drapeaux en berne, avec ces manifestations d’union nationale, avec des messes spéciales, avec ces grandes déclarations générales sur « la démocratie », « la République », avec tous les pompeux cornichons qui y vont de leur commentaire.
C’est ça, cette tristesse conformiste, au garde à vous, l’hommage rendu à des satiristes ? à des polémistes ? à des emmerdeurs ? à des ricaneurs ? 
Mais comment a réagi Charlie, par exemple, aux attentats du 11 septembre ?
En mettant leur drapeau rouge et noir et vert dans leur poche ?
En oubliant l’ironie et la satire ?

Depuis près de cinquante ans, depuis mon chéri Cavanna et le professeur Choron, de la Shoah aux tsunamis, en passant par les famines, les guerres, les épidémies, que les morts se comptent par centaines, par milliers, ou par millions, eux passaient au crible de leurs rires, de leurs mauvais esprits, la bêtise et la méchanceté du monde. Et voilà qu’autour de leurs dépouilles, en leur nom !, cesse nationalement le rire et le mauvais esprit. Voilà que ne résonnent plus, en boucle, autour de cette manifeste tragédie, que les mots « tragédie », « choc », « horreur », etc.

J’intervenais hier jeudi, à Grenoble, à la CGT de l’Isère, et le secrétaire a ouvert la séance par une minute de silence, puis a repris par un : « Bon, je sais bien que ce n’est pas une journée à rire… »
Mais si, justement, je dirais.
Et en leur nom.
Qu’avec eux ne meure pas leur mauvais esprit.

Mercredi, je me trouvais à Vénissieux à un débat dans un cinéma, et dans l’après-midi, une vingtaine de personnes ont appelé la salle, pour savoir si la soirée était annulée. De même, là, je reçois un SMS qui me demande : « Est-ce que ça vaut le coup de maintenir lundi notre nuit ‘De l’air à France Inter’ ? »
Ah bon ?
Parce que les supermarchés vont fermer, peut-être ?
Les usines et les bureaux seront vidés ?
Les églises, mosquées, synagogues n’accueilleront plus les fidèles ?
Les médias cesseront d’émettre ?
Toute la méchanceté et la bêtise, que moquaient Hara-Kiri puisCharlie, vont cesser, durant toute une semaine, ou juste une journée, ou même seulement une heure ?

C’est bizarre, toujours, comme hommage : en l’honneur de ces empêcheurs de penser en rond, voilà que devraient s’arrêter les lieux de pensée, et surtout de contre-pensée.
En l’honneur de ces diviseurs – car ces dessinateurs et journalistes étaient des diviseurs, qui suscitaient des désaccords, des controverses, c’est-à-dire de la vie –, il faudrait en appeler à l’union, au consensus doux.
En l’honneur de « la liberté d’expression », partout proclamée, il faudrait que n’existe qu’une expression unanime de douleur, et que se taisent les dissidences. Pénible paradoxe.

 

De SMS en chaîne d’infos, de facebook, en twitter, la nouvelle s’est répandue comme, sans doute, il y a un siècle, les technologies en moins, avait retenti le terrible : « Ils ont tué Jaurès. »
Jaurès qui avait polémiqué, Jaurès qui avait divisé, Jaurès qui jusqu’au bout avait lutté pour la paix. Et c’est autour de sa tombe, pourtant, que cessaient les polémiques et les divisions, que se proclamait l’Union sacrée pour la guerre. C’est autour de son cercueil que la pensée critique devenait interdite, censurée, gelée pour quatre ans.
Sous les éloges et l’encens, ils le tuaient une seconde fois.

 

C’est dans ces moments de sidération, de grand glissement, au contraire, me semble-t-il, qu’on a le plus besoin de repères. De discussions. D’échanges. D’analyses. Pour comprendre, et ne pas se laisser emporter.

 

Par François Ruffin

 

Tag(s) : #Nouvelles du front

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