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Portrait. Jeune, souriant, Alexis Tsipras incarne déjà pour les Grecs l’alternative à la Troïka qui les étreint. Il porte les couleurs de la gauche européenne pour l’élection du président de la Commission européenne. Le parcours d’un homme radical aux portes du pouvoir dans son pays.

 

3  février. Siège du Parti communiste français. La coupole dessinée par Oscar Niemeyer est comble. Ce soir on joue à guichets fermés et un écran de retransmission a même été installé dans le hall pour que tous puissent voir la star. Alexis Tsipras, vient de terminer son discours de candidat à la présidence de la commission européenne. Parmi ceux qui se pressent pour l’applaudir, on croise Susan George, Étienne Balibar, Bernard Thibault… Et Jacqueline Tesson. Ivryenne, elle a eu envie de «  mettre un visage et une voix sur celui qui a réussi à faire en Grèce ce que nous ne parvenons pas à faire en France  ». «  Vous imaginez  ? poursuit Jacqueline les yeux brillants, un peu comme si le Front de gauche était devant le PS et l’UMP  !  » Comment est-il parvenu à rassembler un camp tout aussi dispersé que la gauche française  ? Comment a-t-il pu gagner la confiance de suffisamment de ses concitoyens pour qu’ils voient en lui une alternative crédible aux pressions de la Commission européenne ou du FMI venus mettre son pays en coupe réglée  ?

Ce soir, une fois encore, Alexis Tsipras argumente avec méthode. D’une éloquence sans emphase, il n’a pas la faconde d’un Jean-Luc Mélenchon. Exit les poncifs journalistiques qui appellent abusivement Tsipras le "Mélenchon grec". Son style  ? Celui d’un mec normal. D’ailleurs même son apparence est ordinaire. Il ressemble à beaucoup des jeunes hommes d’aujourd’hui, cheveux courts, allure sportive, sourire un peu timide. Il circule en moto et ne porte pas de cravate. Malgré l’affluence des grands jours, celle des militants et des journalistes, le leader de la gauche radicale est d’un calme olympien, un calme dont il a su faire une marque de fabrique. Ton neutre, maîtrise de soi et amabilité courtoise font désormais partie du personnage. Égal à lui-même en toutes circonstances, la forêt de micros et caméras qu’il ne manque pas de provoquer à chacun de ses déplacements en France ne semble pas vraiment l’impressionner. Il maintient d’ailleurs ses distances avec les médias, triant sur le volet et selon des critères mystérieux les deux ou trois journalistes qui pourront lui parler lors de son passage à Paris.

En plus d’être normal Alexis Tsipras serait sympa. C’est en tout cas ainsi que le voit Philippe Marlière auteur de La Gauche radicale en Europe (éd. du Croquant)  : «  Il est authentiquement chaleureux et sympathique.  » «  Tsipras  ? You get what you see, anglicise Stathis Kouvelakis, enseignant chercheur en philosophie politique et proche d’Alexis Tsipras. Il a l’air simple et gentil  ? Il est simple et gentil. Il n’est pas pompeux comme bien d’autres dans la vie politique grecque et française où le moindre dirigeant, fût-il de la gauche radicale, se comporte parfois comme un petit marquis. Il possède des qualités humaines très inhabituelles pour un homme politique. Il est facile d’accès et il a une grande capacité d’écoute qui tranche avec nombre de représentants politiques. Certains lui en font même parfois le reproche arguant qu’il est trop souple ou trop influençable.  »

Un grec moderne

Résumons. Sympa, normal, gentil. Le gendre idéal en quelque sorte. Mais comment est-il parvenu à se faire un nom qui claque comme une menace pour les argentiers européens  ? Il ne porte pourtant pas un patronyme célèbre qui ouvre les portes. Il n’est pas issu d’une dynastie politique comme la Grèce aime à en assurer la pérennité. Il tranche même avec la vieille classe politique, bien loin des caciques dinosoresques du Pasok, à côté desquels Hollande est un symbole de modernité. «  Le Pasok apparaît aujourd’hui complètement hors-sol, confirme Philippe Marlière.C’est un parti de notables coupés des réalités.  » Lui ne vient pas de ce milieu fermé. Son père est un entrepreneur du bâtiment et il mène une jeunesse athénienne ni cossue ni pauvre. Il fait des études d’ingénieur et commence sa vie professionnelle dans l’entreprise de papa. Mais il avait déjà bu le calice de la passion politique. Né quatre jours après la chute des colonels, en juillet  1974, il grandit dans le chaudron des débats politiques. Comme beaucoup de jeunes grecs c’est au lycée qu’il se pique de combat d’idées. Il adhère à la jeunesse communiste. «  Il est à l’image de son parcours, analyse Philippe Marlière. La matrice est communiste, à laquelle il a ajouté des problématiques contemporaines telles que le féminisme et l’environnement.  »

Quand la crise a commencé à frapper durement son pays, il s’est investi dans le mouvement des Places. Avec toute une génération il a occupé Syntagma, la grande place centrale d’Athènes face au parlement grec pour s’opposer à la purge d’austérité et exiger une démocratie directe.«  Aujourd’hui, c’est toute une population qui se radicalise et se trouve séduite par Alexis Tsipras. En un mot, il est moderne. Ne serait-ce que par son très jeune âge. Accéder à de telles responsabilités si jeune est impensable   », poursuite Philippe Marlière. Il prend la tête de Syriza à 37 ans et devient le plus jeune dirigeant de parti jamais désigné en Grèce. «   Syriza a longtemps été un parti de jeunes, plutôt urbains, analyse Stathis Kouvelakis. La nouveauté, c’est que les actifs des villes ont déserté le Pasok pour se tourner vers Syriza. Hier encore dominant, le Pasok est aujourd’hui réduit à l’état de groupuscule.  »

Alexis Tsipras était là au bon moment. Il lui fallait une qualité en plus. Une qualité en or  : la ténacité. «  Elle est remarquable  », assure Pierre Laurent, président du Parti de la gauche européenne, et hôte d’Alexis Tsipras au siège du Parti communiste. Il lui en fallait pour unir la grande diversité des forces en présence. Syriza est bâti sur une coalition de traditions politiques différentes, du trotskysme au centre-gauche. Entre la ligne dite réaliste, représentée principalement par les économistes de Syriza et la ligne la plus radicale, Alexis Tsipras marche sur un fil. Mais l’équilibre fonctionne. Encore marginal il y a cinq ans, il est aujourd’hui aux portes du pouvoir. En octobre  2009, Syriza ne réunit que 4,6 % des électeurs et 13 députés à la Vouli, le parlement grec. Le 6  mai 2012, lors des législatives anticipées, Syriza fait une percée et rafle 16,8 % des suffrages et 52 sièges à la Vouli jusqu’à atteindre en juin dernier 26,9 % et 71 députés.

Une aura internationale

À un peuple à genoux, il promet un coup d’arrêt aux politiques d’austérité, un changement de statut de la Banque centrale européenne et une annulation partielle de la dette. En d’autres termes, on rebat les cartes et on propose un «  New deal  » à l’échelle européenne permettant de faire redémarrer la croissance. Son ennemi principal est aussi devenu celui d’une majorité de Grecs. Il porte le nom de Memorandum, cet accord passé entre le gouvernement grec et ses créanciers de l’Union européenne et du FMI. En échange d’un prêt de 130  milliards d’euros, la Grèce s’engage à réduire ses dépenses. À Bruxelles, on appelle ça un assainissement de la situation financière, dans la vie quotidienne grecque, une asphyxie organisée. Et si la Grèce se voyait refuser un allégement de la dette  ? «  Nous n’hésiterions pas à interrompre les remboursements du pays, si c’est nécessaire pour assurer les besoins de l’économie et de la société grecque  », répond Tsipras. Mais je ne pense pas que cela arrivera.  » Espoir et fermeté, telles semblent être les bases de son succès. «  Les Grecs n’attendent pas d’Alexis Tsipras une révolution,expose Vangelis Goulas, responsable de Syriza France. Mais ils savent qu’il est le seul capable de changer la donne concrètement pour eux. Nous vivons en Grèce dans un climat terrible. En l’espace de trois ans, nous avons reculé de plusieurs décennies, en termes de droits sociaux, de libertés syndicales, de droits de l’Homme ou encore de liberté de la presse.  » Alexis Tsipras donne confiance  : «  Il n’est pas là pour faire de la figuration et entend prendre le pouvoir  », aime à répéter ce militant de Syriza.

C’est donc Alexis Tsipras, 39 ans, à la tête d’un parti en pleine croissance, Syriza, que la gauche radicale européenne a choisi pour porter ses couleurs au printemps prochain. Il sera candidat au poste de président de la Commission européenne. Pour Pierre Laurent, «  cette candidature marque une maturité de la gauche européenne et signe la prise de conscience que le combat pour la transformation se joue à l’échelon européen  ». Pour Martine Billard, coprésidente du Parti de gauche, «  cette candidature est un événement important. Elle peut produire un appel d’air. C’est un espoir pour la Grèce, mais aussi pour l’Europe entière. L’objectif est de créer une dynamique de résistance  ».

Cette fois encore le timing est bon. Alexis Tsipras a besoin d’entremêler le combat européen et le combat grec. La tenue en mai des élections européennes coïncidera en Grèce avec celles des municipales et des régionales. Elles auront valeur de test. Alexis Tsipras y voit «  un véritable référendum contre le gouvernement du memorandum et de la subordination  ». C’est pour lui une étape vers l’obtention d’élections législatives anticipées en mai 2015 où il compte bien que Syriza sorte en tête. Alors, son leader entrerait à la Villa Maximos,

Le Matignon Grec

 

Cette candidature à la Commission européenne lui permettra de gagner les galons internationaux qui lui font encore défaut pour gravir les marches de Maximos. Depuis sa tournée européenne, Alexis Tsipras lance aussi un message à ses compatriotes  : l’échelle internationale ne l’impressionne pas. Il n’hésite pas à sortir du débat grec et à entrer dans l’arène européenne. Profitant de son séjour en France, il décoche quelques flèches à François Hollande : «  Les socialistes rejettent leurs mandats progressistes et sont avec Madame Merkel les “co-managers” du consensus néolibéral.  » François Hollande n’apprécie pas. Il n’a pas daigné le recevoir. «  Pour les socialistes français voir le Pasok mourir et voir une gauche radicale prendre sa relève doit être très déstabilisant. Je crois qu’Alexis Tsipras gêne les socialistes français, commente Stathis Kouvelakis. Ce qui se passe en Grèce pourrait se passer en France.  »

La dialectique entre le niveau national et européen, Alexis Tsipras commence à bien la manier. Européen convaincu, il écarte une possible sortie de l’euro et affirme que seul le refus de l’austérité permettrait à l’Europe de rester soudée. Angela Merkel est, dit-il en substance, dans le camp des anti-européens. Ce point de vue pro-européen, il l’articule avec la défense de son peuple à qui il propose de retrouver sa part de souveraineté, d’être à nouveau acteur du destin du pays et pas seulement de le subir. «  Le pays est pris dans l’étau de la Troïka, décrit Stathis Kouvelakis. C’est maintenant un pays sous surveillance.  » «  Se dégager de la pression de la Troïka permettra d’aider vraiment la population qui doit aujourd’hui faire face à une crise humanitaire, affirme Vangelis Goulas.Dans l’approche de Syriza, la dette n’est pas simplement un problème grec. La solution ne peut qu’être solidaire et la renégociation l’objet d’une conférence pan-européenne.  »

Mais en faisant quel compromis  ? La question agite la gauche radicale grecque. Philippe Marlière se souvient de son passage à Londres, il y a un an. Alexis Tsipras faisait alors un discours devant un parterre de décideurs à la London Shools of economics  : «  Selon moi, il a opéré un recentrage à ce moment-là, précise Philippe Marlière. J’ai trouvé qu’il avait lissé son discours et s’écartait du lexique traditionnel de la gauche radicale.  » À l’annulation pure et simple de la dette, il substitue la «  renégociation de la dette  ». Peu après, Alexis Tsipras s’envole pour Washington. Il fait un discours devant la Brooking Institution, un think tank libéral  : «  J’espère vous avoir convaincu que je ne suis pas aussi dangereux que certains ne le pensent  », dit-il en conclusion. La phrase reste en travers de la gorge des plus à gauche de la coalition qui justement, entend bien être dangereuse pour le capitalisme.

«  La partie est tendue, estime Stathis Kouvelakis, car Alexis Tsipras doit montrer qu’il est prêt à prendre le pouvoir tout en n’abandonnant pas le créneau de la radicalité. Il ne doit pas oublier que c’est ce créneau-là qui a permis son succès.  » Tout en sachant que, si les électeurs attendent un changement, souhaitent-ils pour autant une rupture  ? Un récent sondage publié en Grèce révèle que 75 % des électeurs de la gauche radicale pensent que Tsipras ne reviendra pas sur le Memorandum. «  On n’est pas aujourd’hui en Grèce dans le romantisme des lendemains qui chantent,explique Stathis Kouvelaki. C’est un peuple à genoux chez qui l’idée prévaut aujourd’hui qu’il faut essayer la gauche radicale de Syriza.  »

Si le succès politique est l’affaire d’une rencontre réussie entre un homme, un peuple et une époque, Alexis Tsipras a toutes les chances d’être au rendez-vous.

 Par Rémi Douat

Tag(s) : #Nouvelles du front

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