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L'institution en général et certain-e-s enseignant-e-s en particulier ont mis les élèves dans une alternative absurde : "soit on est tous Charlie, soit on fait l'apologie du terrorisme". Il n'est pas étonnant qu'elle ait produit des résultats apparemment incompréhensibles.
 
Nous sommes deux professeures qui livrons nos témoignages. Notre but ? dénoncer la construction médiatique de la figure de l'élève descendant de l'immigration comme menace à la République.
 
Depuis mercredi 11 janvier, mes élèves et d'autres scolarisé-es comme eux/elles dans les Réseaux d'Education Prioritaire (anciennes ZEP) sont sous haute surveillance médiatique et politique. Leurs réactions et leurs propos relatifs aux attentats et prises d'otages font l'objet d'une attention soutenue et leurs attitudes à l'égard de la minute de silence, proposée par le chef de l'Etat dans tous les établissements d'enseignement public, sont scrutées.  
 
La crainte des enseignants précède la réaction des collégiens
        
Pas d'amalgames, s'écrie-t-on d'une part, mais de l'autre s'exprime une attente a priori, qui s'applique spécifiquement à ces élèves dont on fait visiblement, à tort ou à raison, l'hypothèse qu'ils et elles sont pour beaucoup musulmans et musulmanes.
 
Le principe de laïcité, pourtant brandi à tout bout de champ et qui est censé laisser chacun dans l'ignorance de la confession de l'autre dans le cadre scolaire, semble cette fois s'effacer devant l'urgence médiatique : prendre la mesure des réactions d'élèves supposé-es musulman-es à des attentats auxquels l'on répète pourtant qu'ils et elles ne devraient pas être particulièrement assimilé-es.
 
Cette attente spécifique à l'égard des élèves des REP s'exprime d'abord dans la salle des profs du collège où j'enseigne.
 
Dès 7h30 le jeudi matin, avant même d'avoir pris leurs classes, des collègues s'interrogent : comment les élèves vont-ils réagir ? Y aura-t-il des "problèmes" ? Certain-es vont-ils et elles refuser de participer à la minute de silence ? Et qu'est-ce qu'il y aura "derrière" cet hypothétique refus ? Une crainte, largement partagée, précède donc la réaction d'élèves âgé-es de 11 à 15 ans à un événement dont il est difficile même pour des adultes de prendre la mesure pour produire une analyse.
 
Dans ce contexte, la première question qui aurait pu se poser était plutôt : comment aborder de tels événements avec des enfants et des adolescent-es, en tant qu'enseignant-e fonctionnaire de l'Etat, avec tout ce que cela implique en terme de devoir de réserve ainsi que de gestion de ses propres émotions et opinions politiques ?
 
Elle a été remplacée d'emblée par cette autre question : comment parler de cet événement à des élèves supposé-es musulman-es et donc soupçonné-es d'avoir des liens idéologiques avec les personnes incriminées ?
 
Dans mon collège, comme dans d'autres, le dispositif était faussé dès le départ et les élèves ont pour certain-es été confronté-es à des enseignant-es anticipant et attendant des réactions de solidarité et de défense à l'égard des actes terroristes.
 
Mis dans la position de se justifier en acceptant unanimement un discours faisant, le plus souvent, des journalistes de "Charlie Hebdo" des héros de la liberté d'expression et des garants des valeurs républicaines (étant donné l'ancrage anarchiste du journal, cela peut faire sourire), certain-es élèves ont refusé cette position. Ou plutôt ont joué le jeu de l'assignation à cette figure du "jeune de banlieue provocateur, refusant la commémoration collective et donc fanatisé et donc potentiellement dangereux..." que le dispositif leur imposait.
 
La remarque d'un de mes élèves de 3e, sourire ironique aux lèvres, l'illustre bien :
 
"Est-ce que je suis obligé de faire la minute de silence Madame ? Je veux dire, si c'est moi qui ai commis l'attentat, je ne la fais pas, non ? Enfin, moi, c'est une manière de parler hein, je veux dire, un mec comme moi quoi mais bon c'est pareil hein...".
 
A quoi avons-nous confronté nos élèves depuis mercredi ?
 
Avec l'une de mes classes, la discussion sur les événements a été assez rapide : ils et elles en avaient déjà beaucoup parlé, entre eux/elles, avec les autres enseignant-e-s, avec leurs parents. Ils et elles voulaient simplement mon avis, en tant que professeure de français, sur un ou point bien précis :
 
Pouvait-on bien distinguer deux choses, d'un côté la condamnation des actes terroristes et de l'autre l'opinion personnelle sur la publication visée par ces actes ?
 
J'ai répondu qu'il était même essentiel de faire la distinction et que maintenir la possibilité d'un discours critique sur "Charlie Hebdo" indiquait précisément que ce n'était certainement pas au nom de ce discours critique que l'on pouvait justifier des meurtres. La discussion a été calme et intéressante, comme elle l'est souvent avec les classes de 3ème.
 
Quelle n'a pas été ma surprise quand j'ai, quelques heures plus tard, croisé un collègue sortant outré d'une conversation avec les mêmes élèves, sur le même sujet, et déclarant que certain-es élèves avaient "défendu" les responsables des actes terroristes.
 
Face à cette attitude apparemment contradictoire d'une même classe, je me permets, tout en comprenant l'émotion qui a saisi la plupart d'entre nous depuis mercredi, de demander à mes collègues : à quoi avons-nous confronté nos élèves depuis mercredi ?
 
A la possibilité de discuter et de comprendre un événement bouleversant et complexe sur les plans politiques et sociaux ? Ou à l'obligation de prendre part à une commémoration exprimée en des termes non discutés collectivement et à l'obligation de nous prouver leur bonne volonté, toujours soumise à caution, en adhérant sans discussion à tout ce que nous leur proposions ?
 
Défendre la liberté d'expression et en priver ses élèves 
 
"J'ai mis dans la salle d'à côté deux élèves qui sont habituellement perturbateurs" m'explique une collègue, de manière à être certaine que "la solennité de l'instant et du reste de la classe" ne soit pas "gâchée".
 
Deux élèves qui n'avaient pourtant pas pris la parole sur le sujet pendant la discussion précédant la minute de silence. Je ne pense pas que la contradiction propre à la situation ait échappé aux élèves : comment parler de la défense de la liberté d'expression en interdisant par anticipation et arbitrairement l'expression d'un désaccord ou d'un refus à l'intérieur d'une classe ?
 
Cette contradiction saute aux yeux des élèves plus âgé-es, comme mes anciennes élèves de 3e, maintenant en seconde. L'une d'entre elles m'a par exemple expliqué que pendant son cours d'histoire, elle a voulu dire que, en tant que musulmane, si elle condamnait totalement les meurtres commis, cela ne l'empêchait pas de s'être sentie blessée par des dessins et des propos tenus dans "Charlie Hebdo" et d'être en désaccord politique avec la ligne éditoriale de l'hebdomadaire.
 
Elle me dit que ses propos n'ont pas été acceptés par son enseignant qui, toujours au nom de la défense de la liberté d'expression, lui a fait comprendre que ses sentiments et ses idées n'étaient pas légitimes. La jeune femme ajoute que si l'on défend la liberté d'expression, elle voudrait bien voir quelque part défendu son droit à exprimer le fait qu'elle ne s'est pas sentie respectée et que c'est un élément à prendre en compte tout autant que les droits, idées et affects de ceux qui défendent "Charlie Hebdo".
 
Un élève peut-il choisir de ne pas "être Charlie" ?
 
Pour répondre plus précisément à tou-tes ceux/celles qui se régalent une fois de plus des "perles" d'élèves, sorties de leur contexte, je voudrais décrire rapidement la manière dont s'est passé l'échange avec une des mes classes de 5e, avec qui j'ai pris trois quarts d'heure pour discuter.
 
C'était jeudi matin, la première heure de cours pour eux comme pour moi. Je ne suis pas leur professeure principale, mais comme j'étais la première à les voir, je leur ai demandé s'ils et elles avaient besoin et envie d'en parler.
 
Tou-tes ont répondu oui, même si certain-es étaient plus demandeurs/euses que d'autres. Ils et elles ont commencé par faire le tour des questions, importantes, qu'ils et elles se posaient : les terroristes avaient-ils dit "Allahou akbar". Est-ce que cela voulait forcément dire qu'ils étaient musulmans ?
 
Est-ce qu'on pouvait encore se définir comme musulman et plus généralement comme croyant lorsqu'on avait tué des gens ?
 
On disait que le journal avait critiqué toutes les religions : est-ce que c'était vrai et est-ce que c'était pareil pour toutes les religions d'être critiquées ?
 
Critiquer et se moquer, est-ce que c'est la même chose ?
 
Est-ce que les journalistes de "Charlie Hebdo" n'avaient pas été prévenus qu'ils étaient menacés et est-ce que dans ce cas ils n'auraient pas dû arrêter ?
 
Et surtout, toujours cette question importante, est-ce qu'on pouvait être triste et en colère des attentats tout en étant pas d'accord avec l'hebdomadaire satirique ? Autrement dit, est-ce qu'on pouvait ne pas "être Charlie" sans être une mauvaise personne ?
 
On a le droit de dire que l'on aime pas les dessins dans "Charlie Hebdo"
 
Ces questions ont suscité des interventions, des petits débats.
 
Un élève trouvait que quand même "Charlie Hebdo" était souvent allé trop loin mais que assurément ceux qui avaient fait ça n'étaient pas des musulmans. Un autre pensait que ce qui était grave c'était de répondre à des dessins et des écrits par des meurtres alors qu'ils auraient dû parler ou dessiner. Ou même, a dit un troisième, à la limite, se battre. Comme un duel. C'est ça, comme un duel mais sans armes. Un combat de boxe alors, a dit quelqu'un.
 
Ils sont tou-tes tombé-es d'accord sur le fait qu'on ne peut pas tuer des gens parce qu'on n'est pas d'accord avec eux/elles et que la liberté d'expression, c'est pouvoir dire son opinion en respectant les autres. Ce qui veut dire qu'on peut aussi dire qu'on aime ou qu'on n'aime pas les dessins dans "Charlie Hebdo".
 
Ce qu'ils et elles n'ont pas bien compris, c'est pourquoi on a fait une minute de silence dans ce cas et pas dans d'autres.
 
Ce qui leur fait peur depuis mercredi, c'est qu'il y ait des attaques contre les musulman-es et les arabes à cause des gens qui confondent tout ou qui "font exprès de confondre tout parce qu'ils sont racistes". Depuis vendredi, ils ont aussi peur d'autres attaques contre les juifs/juives, parce que "ça leur arrive souvent" et qu'on n'en parle pas assez.
 
Les élèves ont peur de ne plus "bien s'entendre"
 
Mes élèves sont des adolescent-es qui essaient de mettre des mots sur des situations complexes.
 
Certain-es essaient de se dépatouiller avec les attentes et injonctions contradictoires d'une société à leur égard. Ils et elles ont entre 11 et 12 ans dans cette classe de 5e et, parce qu'ils et elles n'ont pas vraiment le choix, ont une conscience aiguë de nombre de problèmes économiques et sociaux. Ils se posent beaucoup de questions et ont beaucoup d'émotions à propos de ce qui s'est passé ces derniers jours.
 
Ces élèves ont aussi envie de penser à autre chose parce qu'ils ont peur de ne plus pouvoir "bien s'entendre" si ça continue. Ils veulent tou-tes être respecté-es dans ce qu'ils et elles sont, et d'ailleurs à ce propos aimeraient vraiment bien qu'on parle plus du racisme dans cette société. Et aussi du sexisme, rajoutent les filles, qui pensent pour beaucoup que c'est un peu lié à la jalousie des garçons de voir que, "nous, les femmes, on sait tout faire et, eux, ben, pas grand'chose quand même".  
       
En tant que professeure de français dans un collège REP du 95 depuis trois ans, je dois dire que je n'avais pas été habituée à ce que la population scolaire à laquelle j'enseigne suscite un tel intérêt.
 
J'aimerais que les journalistes viennent enquêter en REP
 
Ces derniers mois, j'ai vu, par exemple, peu d'articles analysant le fond de la réforme de la carte de l'éducation prioritaire et ses conséquences sur la scolarité d'élèves déjà majoritairement fragilisés dans leur rapport à l'école. Souvent, parce que leur culture familiale et sociale est peu ou pas favorisée par le système scolaire et, plus généralement, par des situations économiques et sociales les soumettant souvent à la précarité et à des oppressions diverses.
 
J'aimerais que les journalistes viennent enquêter auprès de ceux et celles qui sont les plus directement concerné-es. En particulier les élèves et leurs parents. Pourquoi ? Pour savoir s'il y a une politique sérieuse de l'éducation prioritaire en France, s'il est sérieux de faire sortir à la rentrée 2015 tous les lycées de ce dispositif ou si nous nous donnons les moyens de faire que l'école soit autre chose qu'un instrument violemment efficace de la reproduction sociale.
 
Alors, c'est sûr, ce serait sûrement moins vendeur dit comme ça. Mais au moins ça parlerait de la réalité quotidienne des REP et non des fantasmes et des peurs d'une partie de la population française qui servent à justifier encore et encore des inégalités et une domination sans partage.

 

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Tag(s) : #Nouvelles du front

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