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Depuis un ou deux ans, de plus en plus de citoyens italiens, espagnols ou portugais pauvres débarquent à Grigny, ville populaire de l’Essonne. Ils espèrent ainsi échapper aux conséquences des mesures d’austérité des gouvernements. Un espoir qui s’effondre dès l’arrivée en France.

Ils sont citoyens européens ou possèdent des cartes de résident. Et n’ont droit à aucun soutien de la part de l’État français. Ces naufragés de la faillite économique ont quitté leur pays d’origine (Algérie, Maroc, Cap-Vert) il y a une vingtaine d’années avant de s’installer en Espagne, en Italie ou au Portugal, espérant vivre mieux. Ils y ont trouvé du travail, se sont mariés, y ont vu naître leurs enfants. Pour certains, ils ont pu monter leur entreprise et acheter un logement. Tout allait bien jusqu’à l’année 2007. Avant que la déferlante « austéritaire » qui s’est écrasée sur le sud de l’Europe ne les chasse vers des pays comme la France, dont il se dit que la crise a frappé un peu moins dur. Échoués dans des territoires où le turnover des logements est important, en particulier dans des copropriétés dégradées, ces hommes et ces femmes viennent chercher, pour la deuxième fois de leur vie, un avenir meilleur pour leur famille.

Ces migrations intra-européennes ont eu tendance à progresser. Sauf que certains pays de l’Union agite le chiffon rouge. L’espace Schengen, unifiant le droit européen en matière d’immigration et de visas, vise le statut de citoyen européen en établissant de nouvelles restrictions à la libre-circulation. En ligne de mire, les personnes provenant des pays les plus touchés par la crise. Les pays membres s’appuient sur la clause limitative du droit de séjour dans le traité. Agitant le spectre du « profiteur de droits sociaux ». Si ces familles ne nécessitent guère d’autorisation de travail, elles doivent en revanche trouver un emploi déclaré, sésame rare qui ouvre les droits à Pôle emploi et à la Sécurité sociale. Or, la plupart occupent des boulots au noir, sous-payés. Concernant les prestations sociales, il arrive qu’un des deux parents n’ait pas une nationalité européenne. Impossible de débloquer, par exemple, les aides de la CAF et ce même si tous les enfants sont nés en Europe.

"En Espagne, on vivait bien, on travaillait, on avait acheté un appartement"

Dans le département de l’Essonne, c’est dans les hautes tours noires de Grigny 2 qu’ont trouvé refuge ces nouveaux arrivants. Une aubaine pour les marchands de sommeil qui les accueillent à bras ouverts, sans exigence de garantie, mais avec des loyers bien trop chers au regard de la vétusté d’appartements infestés de cafards et de punaises. À peine le temps de s’apercevoir que les emplois déclarés sont une denrée rare. Rencontrées dans une laverie associative ou dans le centre social Pablo-Picasso, ces familles font le récit d’un exode forcé et décrivent des conditions d’arrivée désastreuses. À la laverie associative La Source, route de Corbeil, à quelques pas de l’immense copropriété, Faïza, Djamal et leur fils attendent que leur linge soit sec. En Espagne, ils vivaient bien. « Nous sommes originaires d’Algérie et nous avons vécu pendant six ans à Zaragoza. On était stable, on s’est marié, mon mari travaillait dans une bonne entreprise », raconte Faïza, dans un espagnol parfait. En 2009, le ciel leur tombe sur la tête. L’entreprise ferme, Djamal est licencié. « La crise, ça ne voulait rien dire pour nous. On ne comprenait pas ce qui nous arrivait. » Avec un diplôme de cariste, Djamal a continué à chercher. Mais les entreprises fermaient les unes après les autres. Hors de question de rentrer au bled. Trop humiliant, trop incompréhensible pour les proches. Partir plus loin ? La France s’offre à eux. Sans imaginer toutes les galères qui les attendaient. « J’aimerais qu’on m’autorise à travailler et à payer des impôts, s’emporte Djamal. Sinon je ne comprends pas à quoi sert l’Europe ? Ou alors, c’est toujours les mêmes qui en profitent. »

À Grigny, tous les travailleurs sociaux ont remarqué le phénomène. Depuis un an, nombreuses sont les familles qui débarquent chaque mois d’Italie, d’Espagne ou du Portugal, comme des rescapées, « para buscar la vida » (pour chercher la vie en espagnol), murmure timidement Bouchra, vingt-neuf ans, maman de trois enfants, âgés de trois à dix ans. La laverie associative fut son premier contact avec d’autres Grignois. C’est là qu’elle a demandé de l’aide à son arrivée pour son fils de six ans, qui hurlait de douleur à cause de caries dentaires. « Il était très risqué de le laisser dans cet état. Il lui fallait un traitement de fond. On s’est débrouillé avec un dentiste », témoigne Zohra Meziane, salariée de la laverie. C’était il y a un an et quatre mois. « Nous avions un joli appartement, avec trois pièces, qu’on payait 195 euros. Nous avons tout laissé en plan. On a fermé la porte à clé derrière nous et on est monté dans la voiture. Aujourd’hui, je ne sais pas ce que sont devenues nos affaires », soupire Bouchra dans un mélange de français et d’espagnol.

L'arrivée en France dans un hôtel miteux...

Bouchra et son mari ont vécu dix ans en Espagne, à Valence. Jusqu’à ce que la crise se déclenche à la fin des années 2000. Là-bas, lui travaillait comme mécanicien. Après la déferlante, les entreprises ont cessé d’embaucher. « Pareil pour tout le monde : qu’on soit d’origine marocaine ou pas. Dans la restauration, dans le bâtiment, l’aide à la personne, tout s’est arrêté net. » Au début, le gouvernement espagnol donnait des aides, « 426 euros pour une famille avec trois enfants », se souvient-elle avec précision. Et puis, les allocations ont été supprimées. « Il a fallu se débrouiller. C’est la famille du Maroc qui nous envoyait un peu d’argent. » Dans ce contexte, la France faisait figure d’eldorado. En réalité, ce furent des mois de galères. À commencer par le logement. « On a trouvé une chambre d’hôtel à 680 euros par mois, qu’on payait avec nos économies. Il y avait des cafards, on dormait dans la même pièce, sans cuisine. On a vite compris qu’ici aussi c’est la crise pour manger, payer le loyer. » Depuis presque un an, la famille a pu trouver un deux pièces dans la copropriété de Grigny 2, qui leur coûte 720 euros par mois. « Pour arriver à payer le loyer, mon mari accepte tous les boulots, de nuit aussi. Des petits travaux, de la mécanique, chauffeur poids lourd, mais il ne trouve pas de contrat de travail. Pourtant, il a la nationalité espagnole, comme mes enfants. » Bouchra, elle, fait des pâtisseries orientales qu’elle vend à ses voisines ou à des connaissances. À Grigny 2, le système D fonctionne à bloc. « Et sans l’aide de ma famille au bled et sans le Secours populaire, on ne s’en sortirait pas. Et on se rend bien compte que même les Français n’ont pas de travail. » Bouchra sourit timidement mais l’angoisse la rattrape tous les jours. À la CAF, il faut fournir une foule de documents. « Comme j’ai la nationalité marocaine, mes enfants n’ont droit à rien. Depuis peu, heureusement, mon mari a une carte vitale. Et mes enfants peuvent manger à la cantine, grâce à la mairie. On est mieux ici qu’en Espagne, on peut manger et s’habiller. Mais ne pas connaître le lendemain, c’est très dur. »

« Tous les jours je pleure, on n’arrive pas à vivre correctement »

C’est à la sortie d’un rendez-vous avec une conseillère Pôle emploi que nous retrouvons Jamila et Kher, un couple d’Italiens, d’origine marocaine. Ils vivent au 8e étage d’une des tours de Grigny 2 depuis le 1er mars 2014. « Tous les jours je pleure, on n’arrive pas à vivre correctement. Dans l’immeuble, il y a du trafic. Je ne veux pas que mes enfants grandissent avec ça », lâche-t-elle d’emblée. « Jamais je n’aurais pensé qu’en France c’était si dur. J’ai déposé des candidatures partout, à Leader Price, à Dominos Pizza, à Casino. À chaque fois, je réussis le test écrit, et puis ils ne m’embauchent pas. J’ai un bac en sciences expérimentales et j’ai fait une école d’hôtellerie au Maroc. Le seul emploi que j’ai trouvé, c’est un remplacement comme femme de ménage à Pantin de 5 heures à 7 h 30 », explique-t-elle, désespérée. Avec son mari, diplômé en électronique industrielle, ils ont choisi, en 2005, Ancona, ville portuaire d’Italie, située sur la mer Adriatique. Jamila était très investie dans la vie locale, devenue médiatrice culturelle, par militantisme. Elle organisait des manifestations comme bénévole dans des associations équivalentes au Secours populaire et à la Croix-Rouge. Kher travaillait comme marbrier de cuisine chez les particuliers pour un salaire de 1 200 euros mensuels. « Ce n’est pas qu’on vivait mal même si les fins de mois étaient difficiles, poursuit cette jeune maman de trois enfants, mais, vu la situation économique de l’Italie et la privatisation de l’enseignement, on a pensé qu’il serait mieux pour nos enfants d’avoir accès aux études. Il n’y a pas de futur en Italie. En France, on peut aller loin, on peut devenir quelqu’un même si on n’est pas riche. » Avec son bonnet blanc et son gros manteau, Jamila raconte avoir vu une émission où l’on comparait les chances de réussite pour des enfants très studieux entre la France et l’Italie. « En France, l’élève qui était très douée avait droit à une bourse et avait accès à une grande école. Oui ! C’est pour ça qu’on est là. » À Grigny, ville la plus pauvre de l’Essonne, après neuf mois, Jamila et Kher voient tout en noir. « Ici, les gens me disent que je veux toucher les aides de la CAF. Mais ça ne représente rien, c’est 299 euros pour trois enfants ! Je ne suis pas venue pour ça. Depuis que nous sommes arrivés, nous avons dépensé toutes nos économies. » Jamila ne baisse pas les bras, elle est rentrée trois jours en Italie pour récupérer les extraits de naissance de ses enfants, réclamés par la CAF. « Je suis allée voir l’assistante sociale pour savoir à quoi j’avais droit. Elle m’a dit : « Rien. » Mon mari est italien ! Il est européen. Mes enfants aussi. Mais, en France, c’est comme si vous étiez un clandestin », s’insurge-t-elle. Depuis leur arrivée, Kher a tout fait : vendeur, livreur en pâtisserie, chauffeur. Pour son dernier emploi, censé lui octroyer une formation poids lourds, il s’est retrouvé avec une fourgonnette et l’employeur ne l’a pas payé. « Il travaillait de 4 heures du matin à 16 heures sans s’arrêter. Il devait décharger des marchandises très lourdes. Quand il l’a expliqué à Pôle emploi, ils ont dit : « On ne peut rien faire. » Mon mari a beaucoup d’arthrose, il souffre du dos. On a la carte vitale mais, sans la CMU, on paye tous les spécialistes et on ne peut pas… » s’inquiète Jamila.

Pendant dix ans, au Portugal, Teresa a touché 350 euros par mois

Retour à la laverie, où Teresa est venue laver son linge et celui de son mari, Jacinto. Depuis un an, ce couple vivote dans un F2 de la copropriété dégradée de Grigny 2. Portugais, d’origine cap-verdienne, le couple a fui la crise économique qui a frappé le Portugal en 2009. Dans un français hésitant, Teresa passe en revue trois années de galère noire depuis son arrivée en France, à Sarcelles, dans le Val-d’Oise. C’est là, dans un minuscule studio qui servait de dortoir à un cousin lointain, que Teresa et Jacinto échouent. Il part le premier, laissant Teresa dans leur maison de Buraca, quartier pauvre fait de barres d’une trentaine d’étages de la ville d’Amadora, située au nord de Lisbonne. Il frappe aux portes des boîtes d’intérim pour proposer ses services de conducteur de camions. Du travail, il y en a peu. Jacinto, à qui on avait vendu un pays où le travail coule à flot, se cogne à la réalité d’une France elle aussi en crise.

En 2011, Teresa le rejoint, espérant lui prêter main-forte. « On avait des illusions, dit-elle en souriant tristement. On est venu en France pour chercher la vie, comme quand on a quitté le Cap-Vert, il y a vingt ans. » Quitter le Cap-Vert avec leurs deux filles pour une vie meilleure. « Vivre plus tranquillement, trouver du travail et envoyer un peu d’argent à la famille », explique Teresa, qui a travaillé des années comme femme de ménage pour de riches Portugais. « Je me suis occupée de tout le monde, de la grand-mère, de la mère et de la petite fille. Mais comme je suis noire, j’étais mal traitée et mal payée. La patronne refusait que j’aille ouvrir la porte aux invités. C’est la repasseuse blanche qui y allait. » Le rythme de travail est intense.

Pendant dix ans, Teresa touche 350 euros par mois. En réalité, 300 euros puisqu’elle prenait les transports à sa charge. « La patronne ne me traitait pas comme une personne, je passais des soirées à pleurer sans comprendre. Je suis restée parce que je n’avais pas le choix. » Au bout de dix ans, Teresa remplace les autres domestiques. Elle est augmentée : 650 euros. Jacinto, lui, est employé dans une entreprise de transports, avec 750 euros de salaire mensuel. Ce fragile équilibre s’écroule en 2010, quand le patron angolais quitte le pays et met la clé sous la porte. Avec les seuls revenus de Teresa, impossible de tenir, ni de s’appuyer sur les enfants : « Ma plus jeune fille a un emploi au McDo, l’autre est au chômage. »

« J’avais l’impression d’être sans identité, sans papiers, sans droits »

À Sarcelles, dès l’arrivée, le couple hébergé dans un studio, dormant à même le sol, se retrouve seul à payer loyer et charges. « Le cousin est parti sans rien nous dire. Je ne parlais pas un mot de français. Je ne savais pas à qui demander de l’aide. J’errais dans la rue, je pleurais. J’ai eu envie de me suicider à plusieurs reprises », dit-elle en dessinant un petit bateau et trois vaguelettes pour figurer la Seine.

Au bout de quelques semaines de boîtes de conserve, Teresa voit ses longs cheveux crépus tomber par paquets entiers. « Dépression », lâche- t-elle. Sans carte vitale, les médecins d’un premier hôpital la renvoient chez elle. Le second accepte de lui prescrire des médicaments, avec la carte d’une amie. « J’avais l’impression d’être sans identité, sans papiers, sans droits. Je pouvais mourir sans que personne ne s’occupe de moi alors que j’avais des papiers portugais. » Jacinto trouve quelques missions de-ci, de-là. Insuffisant pour payer le loyer de 560 euros. Au bout de quelques semaines, le propriétaire démonte la porte d’entrée, coupe eau et électricité. « J’avais une chaîne en or, un cadeau de mon mari. Je suis allée la vendre à Paris pour payer un peu. Nous avons une petite maison à crédit au Portugal. Nous n’arrivions plus à payer non plus. » Ils sont finalement expulsés. « C’était mon deuxième drame. » Un ami de Jacinto les oriente vers Grigny. Ils se logent dans un appartement pour 590 euros par mois. « Depuis un an, mon mari est en invalidité, il a des gros problèmes de tension. Il a pu s’inscrire à Pôle emploi, qui lui verse une petite pension de 600 euros. »

À Grigny, dans la copropriété dégradée, le quotidien de Teresa et Jacinto oscille entre les rendez-vous hospitaliers, le Pôle emploi et l’intérim. Et depuis deux mois, pour Teresa, deux heures et demie quotidiennes de ménage dans des bureaux, pour 417 euros par mois. « Je suis contente, au moins ici on me parle bien, on me respecte. Et je peux envoyer 20 euros à mes filles et 20 euros à ma mère au Cap-Vert. » Suivie de près à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre, à cause de violents maux de tête, Teresa attend les résultats de ses examens. « J’aimerais retrouver la santé pour aider les autres, pour qu’ils ne vivent pas ce que j’ai vécu quand je suis arrivée en France. Je n’ai pas besoin d’être riche. Juste un minimum pour vivre dignement. »

Ixchel Delaporte

 

Tag(s) : #Nouvelles du front

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