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Un couple 
de réfugiés syriens au Liban témoigne. Amal et Rami : deux parmi les centaines de milliers de réfugiés 
qui submergent le Liban. Ils ont raconté les exactions commises par les tueurs de l’« État islamique » au cinéaste 
Jean-Michel Vecchiet et à la plasticienne Catherine Cattaruzza.

 

 

Beyrouth, décembre 2014. 
 
L’hiver s’annonce rude pour le million et demi de réfugiés syriens installés au Liban. Le Pays du cèdre accueille comme il peut aujourd’hui ces Syriens qui furent, avec les Israéliens, les forces d’occupation du pays pendant près de trente ans. La population du Liban comptait, en 2011, trois millions d’habitants, dont cinq cent mille réfugiés palestiniens. En moins de quatre ans, la population a pratiquement doublé, asphyxiant le pays. Proportionnellement, imaginez ce que serait l’arrivée en France de 24 millions de personnes  ! Un désastre. La France ni aucun pays d’Europe ne s’en relèveraient. C’est pourtant ce qui est en train de se passer au Liban, au bord du chaos, dans l’indifférence internationale.
 
En repérage pour un tournage au Liban, nous stationnons notre voiture près des ruines d’un ancien restaurant détruit pendant la guerre civile de 1975. Un homme souriant nous signifie qu’il est interdit de photographier et de filmer. Il est le gardien du lieu et finit par nous dire qu’il est syrien. Il s’appelle Rami et vit avec sa femme Amal dans un préfabriqué. Ils ont fui la Syrie il y a six mois. Avant d’échouer à Beyrouth, ils ont été les « prisonniers » des combattants de Daesh. Ils ont tout vu, tout subi, les exécutions sommaires, les crucifixions, les décapitations.
 
Ici, en échange d’un salaire de 350 dollars, Rami assure la surveillance d’un terrain vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, et n’a pas le droit de sortir de ce périmètre. Leur baraque de chantier ne dispose pas d’électricité, le propriétaire refuse de la leur fournir, et « s’ils ne sont pas contents, des milliers de Syriens seront heureux de prendre leur place ». Une grosse batterie de camion leur permet de recharger leur téléphone, lien indispensable avec leurs familles disséminées aux quatre coins du Moyen-Orient. Il leur est interdit d’avoir des animaux, une chèvre pour le lait, des poules pour les œufs, ils n’ont pas le droit d’allumer un feu pour faire griller du poisson. Poisson que Rami part pêcher en cachette pendant qu’Amal, terrorisée, surveille l’immense terrain qui descend jusqu’à la mer. Comme on refuse aussi de leur fournir de l’eau, ils payent à prix d’or le remplissage d’un petit réservoir. Faire bouillir l’eau pour le thé, cuire les aliments, se laver, c’est un défi de tous les instants. Face à la mer, autour d’un vieux baril de pétrole coupé en deux qui leur sert de table, nous partageons un délicieux thé très sucré en écoutant le récit brutal de leurs désastres. Amin, cousin de Rami, sa femme et leur petite fille, eux aussi en exil, sont venus leur rendre visite à Beyrouth. Ils ont trouvé refuge dans la région d’Ersal, à l’autre bout du Liban où se situe le plus grand camp de réfugiés, près de la frontière syrienne. C’est par les montagnes qui séparent les deux pays, que l’« EIL » (l’« État islamique au levant », autrement dit Daesh – NDLR) infiltre le Liban comme un poison lent et mortel, affronte l’armée libanaise, fait passer des voitures bourrées d’explosifs conduites par des kamikazes candidats au suicide, prêts à se faire sauter à Beyrouth, à Tripoli, de préférence dans les quartiers les plus peuplés. Rami nous raconte comment d’une crise nationale, la Syrie est passée à une guerre totale et internationale. Comment « la résistance syrienne » s’est alliée à al-Nosra, branche syrienne d’al-Qaida. « L’armée libre » laïque a combattu plusieurs mois aux côtés d’al-Qaida, contrairement à ce qu’elle a toujours prétendu face à l’Occident.
 
Une « armée internationale » 
venue dépecer le pays
 
Et puis l’« EIL » s’est invité dans le conflit syrien. Et la Syrie est passée de l’ère de la barbarie à celle de l’apocalypse. Face à la Méditerranée, au pied de l’immense front de mer, les rires de situations cocasses viennent se mêler à la gravité d’autres récits. Pour leur plus grand malheur, Rami et Amal sont originaires d’une région riche en pétrole, le fameux triangle Deir Ez-Zor, Al Qamichli et Al Raqqah, dont l’« EIL » s’est emparée. Savez-vous qui achète le pétrole à Daesh en Syrie ? La Turquie. Des camions traversent tous les jours la frontière pour livrer l’or noir à Erdogan. La Turquie commerce donc avec l’« État islamique au Levant », la Turquie vole la Syrie. Amal nous raconte l’arrivée de Daesh, les habitants terrorisés obligés d’obéir aux ordres des hommes du « califat » mais aussi aux femmes engagées à leurs côtés, des femmes à l’accent étranger, d’une extrême violence, impitoyables, véritable police des mœurs, imposant la charia au pied de la lettre. Amal nous affirme qu’elles sont exclusivement étrangères, essentiellement tunisiennes, tout comme les hommes. Il n’y a pas de Syriens parmi les combattants de Daesh, et les commandants qui circulent dans les villages sont des cheikhs saoudiens, il y a aussi de nombreux Asiatiques et Européens. Cette « armée internationale » est venue dépecer la Syrie. Depuis l’arrivée de l’« EIL » les femmes doivent se couvrir complètement le visage. Si l’une d’entre elles est surprise à laisser dépasser un cheveu, un morceau de peau, c’est la prison pour elle et son mari. Rami et Amal nous font le récit de leur quotidien. La vision dans les rues du village de têtes tranchées, plantées au bout de piques d’acier, les privations, les menaces, les exécutions. Un de leurs voisins eut le malheur de fumer une cigarette, pratique totalement interdite par Daesh. Réunie sur la place du village, la population a été contrainte d’assister à la punition, l’amputation de la main du coupable pour ce « crime ». Les hommes de l’« EIL » ont d’abord essayé de sectionner le membre du malheureux avec une vieille hache, puis voyant que les os du bras résistaient, ils l’ont scié avec un couteau de cuisine. Les gens tout autour pleuraient, impuissants à pouvoir agir et stopper cette folie meurtrière et sanguinaire. Réduits à l’état d’esclaves, les hommes du village sont autorisés à garder leurs troupeaux, mais Daesh leur vole les trois quarts des bêtes. Ces troupeaux, c’est plus que leur vie. Bergers depuis les temps les plus anciens, les Bédouins sont les symboles depuis des siècles de l’identité arabe et de ses origines. Car avant d’être syriens, Rami et Amal sont des Bédouins. Des femmes et des hommes libres d’aller et venir où bon leur semblait jusqu’à ce que les accords Sykes-Picot viennent, au début du XXe siècle, cadenasser le Moyen-Orient, obligeant les tribus à se sédentariser, elles qui n’avaient, depuis des millénaires, connu de frontières que celles que leur indiquaient leurs troupeaux, c’est-à-dire là où l’herbe est plus verte. Et voilà qu’à présent on leur volait leur seule richesse, leurs troupeaux.
 
Les Bédouins ne comprennent pas cette violence « au nom de Dieu »
 
Les tribus bédouines ont su que leur existence avait définitivement basculé le jour ou la « résistance syrienne » leur imposa de combattre à leurs côtés, menaçant de les exécuter d’une balle dans la tête, enrôlant tous les hommes, y compris les enfants à peine âgés de dix ans. Rami, lui, le berger bédouin, forcé de combattre avec la « résistance », d’aller chercher des armes en Turquie, de forcer le passage au niveau d’Ayn Al Arab (Kobané). Mais tout cela n’était rien. Avec Daesh, l’horreur s’est invitée dans les villages. Pour la première fois, des étrangers se sont mis à faire régner la terreur, transformant le quotidien des tribus bédouines en cauchemar. Pillage systématique de toutes les maisons, exécutions, tortures, décapitations, crucifixions sont devenus le quotidien des populations bédouines. Pour ces Bédouins de confession sunnite, tout comme leurs assaillants, l’incompréhension est totale. Comment des musulmans partageant les mêmes préceptes qu’eux peuvent-ils s’acharner ainsi ? Pour eux les Bédouins, les descendants du premier berger, Abraham, la religion est une affaire personnelle, on n’en parle jamais, pas de prosélytisme, la foi est intérieure, et pas besoin de s’y attarder, plutôt parler des pâturages, de la vente du cheptel, des mariages, des fêtes et de la vie, Dieu n’a pas besoin de preuves. Les Bédouins ne comprennent pas cette violence « au nom de Dieu ». Dès leur arrivée, les combattants de l’« EIL » ont « proposé » à l’ensemble des hommes du village 1 200 dollars de salaire par mois pour combattre à leurs côtés, une véritable fortune pour des gens de la campagne, et un piège mortel ! Certains d’entre eux seront recrutés de force, menacés de voir leur famille passée par les armes. Mais, pour tous les autres, la fuite comme seul salut s’est organisée. Les chefs de tribu ont décidé les plus jeunes à partir. D’abord les hommes, puis ce serait les femmes, en deux vagues successives, en pleine nuit. Tous ceux en âge de combattre sont partis avec leurs fils, de peur qu’ils soient enlevés et embrigadés, il n’est resté au village que les femmes, les petites filles et les bébés. Avant son départ, Rami a juré à Amal qu’il ne l’abandonnerait pas, qu’il l’appellerait dès qu’il aurait trouvé un endroit où se réfugier, pour qu’elle puisse le rejoindre. Avant de se séparer, ils ont repensé à leurs « fugues » d’adolescents, lorsqu’ils se cachaient à l’abri d’un arbre pour se tenir la main. Amal nous montre les photographies de leur mariage. Elle, souriante avec son joli diadème sublimant ses longs cheveux noirs tombant sur la robe de mariage que Rami lui a offerte au milieu des désastres de la guerre, lui, la couvrant de ses bras protecteurs. À nouveau, ils se tiennent les mains et rient comme des enfants lorsqu’ils nous disent que le jour du mariage « ça tirait partout ». Il faut bien rire de temps en temps.
 
Quitte à perdre la vie, autant que 
ce soit au titre de la liberté retrouvée
 
Les hommes partis, les femmes se sont retrouvées seules face aux combattants de l’« EIL ». Les interrogatoires ont commencé, leurs tortionnaires cherchant à savoir où leurs maris, leurs frères, leurs fils avaient fui. Héroïques, elles n’auront jamais parlé. Les hommes de Daesh ont attaché les deux cents femmes sur la place du village, les jetant au sol, pieds et poings liés, bien décidés à les punir. Ils se sont mis à les fouetter avec des câbles électriques en acier, sur tout le corps, de la tête au pied, jusqu’au sang, toutes, des plus jeunes aux plus âgées, occasionnant des plaies profondes. Pendant plus d’un mois, Amal nous dit qu’elle n’a pas pu dormir tellement, la chair déchiquetée, les crevasses creusées dans la peau suintaient, s’infectaient et la faisaient souffrir. Les femmes se sont soignées les unes les autres. Un silence. Amal n’a que dix-neuf ans. Elle a dit ça avec calme, sans colère, presque gênée. Rami demande alors à Amal d’aller montrer à Catherine ses cicatrices à l’abri des regards. Lorsqu’elle s’est déshabillée, son corps était toujours couvert de dizaines de cicatrices depuis la base du cou jusqu’aux pieds. C’est après la flagellation infligée à toutes les femmes du village que les hommes de l’« EIL » les ont mis devant un ultimatum. Soit l’allégeance à Daesh, soit la mort. Quitte à perdre la vie, autant que se soit au prix de leur liberté retrouvée. À la tombée du jour, elles se sont mises à courir le plus vite qu’elles ont pu. Les plus faibles ont été rattrapées et exécutées sur place. Les rescapées ont marché toute une nuit pendant des kilomètres. Au matin, elles sont arrivées dans la grande ville voisine. Réfugié à Beyrouth, Rami a suivi Amal à distance, lui donnant les indications par téléphone. Amal a traversé la Syrie en bus empruntant la route de Damas, celle qui relie Beyrouth à la capitale syrienne. Après un passage de frontière sans encombre, Rami et Amal se sont retrouvés enfin. Sauvés. Le silence se fait. Je regarde leurs beaux visages. Aucune colère dans leurs yeux. Rami se lève et observe au loin les lumières de la ville. Il nous dit sans nous regarder : « Oui, c’est difficile d’être ici, mais je préfère vivre ici que de me retrouver dans cet enfer », un silence encore, il réfléchit, et puis : « Je voudrais juste rentrer chez moi, j’aimerais que tout redevienne comme avant. »
 

 

Tag(s) : #Nouvelles du front

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