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Les États-Unis ont annoncé qu’ils combattront le groupe terroriste qu’ils ont créé. Le conflit actuel en Irak est très complexe et il implique beaucoup d’acteurs et d’alignements variables. Ce conflit est très différent de celui de 2003, où l’on trouvait d’un côté Washington et de l’autre tous ceux qui s’y opposaient.

 

L’idée générale, propagée par les médias, indiquait que les attaques de l’État islamique (également connu sous le nom de Califat, EI, ISIS, ISIL ou encore Daesh) contre l’Irak provenaient d’une guérilla non liée aux intérêts des États-Unis ; que le gouvernement irakien était sous les ordres de Washington et que, par conséquent, le Département d’État n’avait aucun intérêt à ce qu’une troupe irrégulière attaque son gouvernement.

Cette configuration du conflit, déterminée par un sens commun qui se base sur des informations diffusées massivement par les médias ainsi que sur des omissions volontaires, est résolument fausse. La configuration du conflit actuel est très différente.

1- L’organisation responsable de l’attaque contre l’Irak, appelée État islamique, n’est pas une guérilla ; c’est une combinaison entre un fanatisme fondé sur des idées archaïques et une force militaire composée de mercenaires.

2- Elle trouve son origine dans les forces armées irrégulières déployées par l’OTAN pour renverser le gouvernement libyen de Mouammar Kadhafi. Après avoir rempli leur mission, les mercenaires ont été emmenés en Syrie pour renverser le gouvernement de Bachar el-Assad. Après l’échec de cette tentative qui avait pour objectif d’en terminer avec l’unité nationale en Syrie, les forces se sont rendues en Irak.

3- Ces forces ont été armées par les États-Unis et jusqu’à aujourd’hui, leur rôle a été de remplir les objectifs géopolitiques du Département d’État. Il se peut que certains des combattants soient motivés et influencés par leur religion (l’islam). Mais cela n’a pas réellement beaucoup d’importance. C’est la stratégie employée par les États-Unis qui les pousse à agir ainsi. Si ces combattants croient faire autre chose (même s’il s’agit du contraire, comme lorsqu’il s’agit de combattre les infidèles), cela prouve l’efficacité des services secrets américains qui font faire aux autres ce qu’ils veulent, en leur faisant croire qu’ils agissent de leur propre initiative.

4- Le contexte dans lequel ces mercenaires attaquent la Syrie et puis l’Irak résulte de la signature d’un accord pour la construction d’un gazoduc qui proviendrait des grands camps gazifières iraniens, traverserait l’Irak et arriverait en Méditerranée en passant par la Syrie. L’Irak, qui avait été sous l’occupation des États-Unis et qui ne jouissait pas de la moindre indépendance, participait cependant à un projet qui modifiait radicalement la géopolitique du gaz et de manière contraire aux intérêts de Washington. Quelle irrévérence inadmissible !

5- Le gazoduc en question était destiné à répondre à la demande des Européens. Il offrait une alternative à la dépendance du vieux continent au gaz russe. L’Iran et la Russie ont les deux plus grandes réserves de gaz au monde. Dépendre de ces deux pays, hostiles aux États-Unis, ferait reculer la prépondérance américaine sur le vieux continent et augmenterait l’influence de ses ennemis. Les États-Unis cherchent à contrôler les routes qui transportent le gaz provenant du Moyen-Orient vers l’Europe afin de diminuer l’emprise de la Russie et d’avoir une position de force vis-à-vis de l’Europe.

6- L’ampleur et les conséquences du projet du gazoduc Iran-Irak-Syrie justifient, du point de vue américain, la mise en œuvre de tous les moyens pour le stopper. La géopolitique du gaz, et en particulier l’approvisionnement européen, est à l’origine des conflits syriens, irakiens et ukrainiens. Les États-Unis cherchent à manipuler ces pays afin que l’UE se tourne vers un fournisseur plus docile, comme le Qatar. De plus, ils encouragent la promotion du gaz de schiste et se proposent en tant qu’exportateurs.

7- Le premier objectif des mercenaires, armés par l’alliance dirigée par les États-Unis, a été de renverser le gouvernement syrien et de diviser le pays. De cette manière, on évitait le gazoduc en affaiblissant le chaînon syrien. Par ailleurs, cela permettait à l’alliance ennemie de s’approprier des réserves gazifières inexplorées sur la côte de la Méditerranée orientale. Cette tentative a été déjouée par l’armée syrienne sur le plan interne (avec la collaboration du Hezbollah libanais et du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan), et par la Russie sur le plan externe (en évitant le bombardement américain).

8- La création d’un califat par l’EI dans la zone centrale de l’Irak a pour objectif d’empêcher la construction par l’Irak du gazoduc en question. L’EI garantit au Département d’État ce qui lui semblait indispensable et qui n’était pas garanti par le gouvernement irakien de l’ex premier ministre Nouri Al Maliki. Par conséquent, on ne peut pas affirmer que les États-Unis aidaient le gouvernement irakien au détriment de l’EI. On ne sait pas de quel côté se trouve Washington dans ce conflit qui implique des acteurs et des intérêts qui se croisent. Il n’y a pas seulement deux camps dans ce conflit.

9- Selon le PKK, l’attaque de l’EI contre l’Irak a été coordonnée par l’aile pro-impérialiste des Kurdes irakiens, avec Massud Barzani comme leader. Cette organisation révolutionnaire a mis en lumière les actions d’une réunion tenue le 1er juin 2014 à Amman, la capitale de la Jordanie, ce qui lève le doute sur le fait que L’EI aurait décidé d’attaquer l’Irak de son propre chef. L’attaque résulte d’un mouvement coordonné, avec l’appui des États-Unis et de ses alliés et la complicité interne des secteurs irakiens. C’est pour cela que la progression vers l’Irak a été rapide et n’a pas rencontré de résistance.

10- Cette interprétation est également soutenue par les déclarations de Al Maliki qui, même lorsqu’il était président, a accusé le gouvernement de la région kurde d’héberger à Erbil, la capitale, le quartier général de l’EI. Le président du gouvernement autonome kurde, Massud Barzani, a répondu à ces déclarations en qualifiant le premier ministre irakien d’ « hystérique ». Nous voyons donc que les massacres en Irak résultent d’un mouvement coordonné, avec le consentement de Washington.

11- Bien que les États-Unis bombardent l’EI, cela ne signifie pas que cette organisation n’est pas une invention américaine ; le fait qu’ils fournissent des armes à l’EI ne veut pas dire non plus qu’ils lui apportent une aide totale. Il existe un équilibre : si la Syrie menace d’exterminer ceux qui les attaquent, les États-Unis fournissent des armes à l’EI pour qu’ils puissent contrer cette tentative. Si par contre l’EI menace d’étendre ses forces plus que prévu, les chasseurs-bombardiers lui rappellent quelles sont ses limites.

12- L’Irak est actuellement divisé en trois régions : la zone sud, où gouverne ce qui reste de l’État irakien et où la communauté chiite est majoritaire ; la zone kurde au nord, dirigée par l’aile pro-impérialiste du peuple kurde ; et au centre se trouve l’État islamique, composé de sunnites fanatiques. La division garantit la soumission que le gouvernement irakien (celui de Al Maliki a été renversé il y a quelques semaines) ne garantissait pas. De leur côté, les chrétiens qui se trouvaient dans la zone sunnite ont été expulsés par cette force terroriste (l’EI) armée par les États-Unis.

13- Les lignes ci-dessus ont été écrites avant le discours de Barack Obama du mercredi 10 septembre où il a annoncé qu’il redoublerait l’implication des États-Unis en Irak. Comment doit-on interpréter cette mesure ? Intéressons-nous aux mots de B.Obama : « Ainsi, j’ai insisté sur le fait que les mesures supplémentaires prises par les États-Unis dépendront de la décision des Irakiens de former un gouvernement inclusif, ce qui a été le cas au cours des derniers jours ». L’attaque des mercenaires contre l’Irak a permis à la Maison blanche de changer le gouvernement de Al Maliki et d’en former un autre qui favorise les intérêts américains, d’après les mots du président. Il est clair que les États-Unis avaient la certitude qu’ils auraient ce gouvernement ; après l’avoir obtenu, B.Obama a prononcé son discours, annonçant la participation des États-Unis en Irak.

14- Deux autres raisons sont à l’origine de la participation au conflit. Premièrement, en entrant dans la zone kurde, l’EI n’a pas respecté les limites géographiques imposées en Irak. Deuxièmement, Chevron et Exxon-Mobil (deux compagnies pétrolières américaines) opèrent en Irak et il existe dans le sous sol irakien plus de 40 000 millions de barils de pétrole et 6 milliards de mètres cubes de gaz. La troisième raison (une futilité) est que la barbarie des djihadistes dépasse toutes les limites. Ils poursuivent les minorités religieuses et les expulsent du territoire ou les massacrent. Non pas que le Pentagone soit ébranlé par ces détails, mais il est parfois nécessaire de feindre. Rappelons que le Pape s’est montré affecté par le sujet, comme en témoignent les paroles qu’il a prononcées.

15- La présence des mercenaires de l’EI se révèle également utile en Syrie. Dans le même discours, le président américain explique que « de l’autre côté de la frontière syrienne, nous avons augmenté l’aide militaire à l’opposition ». B.Obama admet donc qu’il compte fournir des armes à des groupes irréguliers ! Il déclare qu’il veut maintenant combattre « le monstre » qu’il a créé. Il continue en disant : « cette nuit, j’ai demandé au Congrès de nous accorder des forces et des ressources supplémentaires afin d’équiper et former ces combattants. Dans la lutte contre l’EILL, nous ne pouvons pas nous fier au régime d’Assad ».

16- Il y a encore quelques jours, l’opposition syrienne était formée par les mêmes personnes qui sont actuellement combattues en Irak. À qui Obama peut-il bien fournir des armes ? À un autre secteur de ce que les États-Unis appellent « l’opposition syrienne » et qui est formée en réalité par d’autres groupes issus d’une force militaire et mercenaire. Ce qui distingue ce secteur, ce n’est pas son caractère modéré ou démocratique ; en raison de la lutte pour le pouvoir, ce secteur s’oppose à l’EI. Ainsi, la Maison blanche continuera de fournir des armes à un groupe qui combattra dans le même temps l’EI et le gouvernement de Bashar Al Assad. Nous voyons donc que l’EI est toujours utile et sert d’excuse pour armer d’autres groupes qui continueront à harceler la Syrie. De deux hypothèses, celle-ci serait encore la moins grave. Une autre théorie : l’EI, considéré utile pour les États-Unis, ne serait-il pas celui qui reçoit les armes en Syrie tout en étant combattu en Irak ?

17- Une question qui reste à clarifier est de savoir quels efforts déploiera la Maison blanche pour combattre l’EI ; va-t-elle chercher à le détruire rapidement ou préfère-t-elle continuer de se servir de l’EI ? En principe, tout porte à croire qu’elle choisira la deuxième proposition. Il y avait une ambiguïté dans le discours même d’Obama : « Ensemble avec nos amis et alliés pour affaiblir et, en dernier lieu, détruire le groupe terroriste connu sous le nom de EILL ». Son affaiblissement, et non pas sa destruction, permettra aux États-Unis de se servir de l’EI contre ses adversaires en cas de besoin. La balance penchera entre l’une ou l’autre option en fonction des concessions et des garanties qu’ils obtiendront des différents acteurs en jeu dans la région, principalement du gouvernement irakien.

18- La deuxième question, fortement liée à la première, est de savoir si la Maison blanche permettra la reconstitution de l’unité nationale irakienne ou si elle préfèrera maintenir l’équilibre instable d’une division de facto. Même avec un gouvernement pro-américain, l’option la plus probable est la deuxième, étant donné qu’elle offre plus de garanties, elle va en accord avec la stratégie de redessiner le Moyen-Orient et elle permet de jouer la carte de la division officielle, si besoin est.

19- Le perdant de cet épisode (et uniquement de celui-ci) de la défaite irakienne est l’Iran. Celui-ci n’a plus l’appui du gouvernement d’Al Maliki à Bagdad et le sunnisme fanatique (l’Iran est majoritairement chiite) dispose d’un fragment de territoire nécessaire pour la construction de gazoducs dirigés vers la Méditerranée. Rappelons que l’un des investisseurs de l’EI a été le Qatar, en concurrence directe avec l’Iran, en tant que producteur de gaz.

20- Le ministre russe des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, a résumé avec ironie la situation : « Nous sommes solidaires avec le peuple irakien et les dirigeants irakiens qui doivent rétablir la paix et la sécurité dans leur pays, mais les actions de nos camarades occidentaux donnent lieu à beaucoup de questions ».

L’instabilité de la situation et le changement constant d’alignements opposés montrent que ce contexte n’est pas définitif et que de plus en plus de questions surgiront encore. Peut-être que la prochaine étape sera de commencer le démantèlement de l’Arabie saoudite.

Source : Rebelion
Traduit de l’espagnol par Muhammat Asa pour Investig’Action

 

 

Tag(s) : #Nouvelles du front

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