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Alors qu’une vague de froid couvre la France, plusieurs associations alertent les pouvoirs publics sur le sort de ces dizaines d’adolescents migrants refoulés de l’aide sociale à l’enfance et condamnés à la débrouille dans les rues de la capitale.

«Comment ça se passe ? Ils vont m’aider ici ? » L’inquiétude et la fatigue tiraillent le visage juvénile d’Ali Hamza. Depuis le 24 décembre et son arrivée à Paris, ce Pakistanais d’à peine seize ans affronte chaque jour les températures glaciales et dort chaque nuit dans le métro. Ali, dont toute la vie tient dans un sac de sport, n’est pas seul dans ce cas. Selon les associations, plus de 260 enfants migrants, âgés de douze à dix-sept ans, sillonnent actuellement les rues de la capitale. Sans solution d’hébergement pérenne.

Un manque de moyens 
et de volonté politique

Hier matin, ils étaient une centaine comme Ali à se presser, dès 9 heures, au 127, boulevard de la Villette, à l’ouverture de la Permanence d’accueil et d’orientation des mineurs isolés étrangers (Paomie). Une structure censée leur porter assistance et organiser la prise en charge par l’aide sociale à l’enfance (ASE), permettant une scolarisation et un placement en foyer d’hébergement. Mais faute de moyens et de volonté politique suffisante, de nombreux mineurs, pourtant en danger, restent sur le trottoir. « Dans les faits, la Paomie est là pour sélectionner les enfants (…) et surtout obtenir leur exclusion des dispositifs de l’ASE », déplore Brann du Senon, responsable du 115 du particulier. Face à la vague de froid qui déferle depuis ce week-end, son association et Droit au logement (DAL) ont décidé de se mobiliser. Lundi, elles ont fait pression toute la journée sur les services de la Mairie de Paris pour que ces enfants ne passent pas une nuit de plus à la rue. Les militants ont sollicité la Cour européenne des droits de l’homme et affrété deux camions aménagés en dortoir au cas où leur requête ne serait pas entendue. Finalement, un gymnase du 14e arrondissement leur a été attribué, en urgence, jusqu’à la fin de la semaine… Une trentaine de jeunes y ont passé la nuit de lundi à mardi. « La loi prévoit que ces mineurs soient pris en charge sans condition, s’indigne Nasser, un militant du DAL, qui les accompagne. Pourquoi les laisse-t-on à la rue ? Hier soir, on a dû payer le métro pour venir jusqu’à ce gymnase. Normalement, c’est à la mairie de s’assurer de leur transport. » Ce mardi matin, un bus a tout de même été affrété par la municipalité pour emmener les jeunes du gymnase jusqu’aux locaux de la Paomie. À l’intérieur, Taimoor, un Pakistanais de seize ans, est emmitouflé dans son écharpe. Il dort depuis deux semaines dans une station de la ligne 2 du métro. « Ma famille est restée là-bas, raconte Adeel, son inséparable compagnon d’exil. On n’a pas de nouvelles. Sans argent, c’est déjà difficile de trouver à manger. Alors pour communiquer avec le pays… » Quelques sièges devant eux, est assis Alphadjo. Il a dix-sept ans et vient de Guinée-Conacry. Il cherche refuge à Paris depuis le 9 décembre. « Chez moi, les écoles ont fermé à cause d’Ebola, confie le jeune homme d’une voix très douce. Je viens pour étudier. » La Paomie a refusé sa prise en charge par l’ASE car il n’avait pas l’original de son acte de naissance mais seulement une photocopie que son frère lui a envoyée par e-mail. Alphadjo est arrivé par la mer. « Quand on traverse, il ne faut pas avoir ses papiers sur soi, sinon on te renvoie directement au pays, explique-t-il. Et ça coûte cher de faire envoyer l’original par la poste. Mon père est agriculteur. Il n’en a pas les moyens. » Alphadjo attend qu’un autre Guinéen fasse le voyage et lui apporte les précieux documents. Le bus arrive devant la permanence d’accueil de la Paomie. Une soixantaine d’autres adolescents sont déjà massés devant la grille. Ils ont, pour la plupart, dormi dehors. À l’exception de vingt-cinq d’entre eux. Chaque fin d’après-midi, à 19 heures, l’association France Terre d’Asile, qui gère la Paomie, propose en effet une nuitée d’hôtel à quelques-uns. « C’est un jour oui, les autres jours non, soupire Alphadjo. On ne sait jamais. » Abiyou Tibe, l’agent de sécurité, est le premier interlocuteur des jeunes devant la permanence. Un œil bienveillant. « Ça fait deux mois qu’il est là tous les matins, s’inquiète-t-il en présentant un jeune Tunisien de moins de quinze ans à Nasser, le militant du DAL. Regardez ses chaussures et il n’a rien sur le dos. » Le jeune garçon est frigorifié avec ses souliers en toile et son sweat-shirt à capuche. « Ça fait huit jours que je dors dans des parcs ou des stations de métro, explique Kejvin Zebi, un Albanais de dix-sept ans. J’ai pourtant mon passeport. Ils m’ont dit d’attendre parce qu’ils s’occupent des plus jeunes en priorité. » La machine est huilée. Quand on arrive pour la première fois à la Paomie, on s’inscrit, on donne son nom et son origine ethnique, puis on attend plusieurs jours – parfois des semaines – pour être ensuite évalué. Suite à l’évaluation, on revient chaque matin en espérant faire partie de ceux qui seront orientés vers les services de l’ASE.

« On vient ici tous les jours 
et rien ne bouge »

Thomas, un employé de France Terre d’Asile, sort sur le perron. Il énumère les noms de ceux qui vont être accompagnés à « la crèche », le nom donné pour blaguer au centre d’hébergement de l’ASE. Les adolescents se sont agglutinés pour écouter les annonces. « Ceux qui sont déjà inscrits, qui doivent être évalués et qui sont bambaras ou peuls devront revenir vendredi, annonce Thomas. Les Soninkés, mardi. Les Arabes et les Afghans, mercredi et jeudi. » « Et les francophones ? lâche Keita, un jeune Malien inscrit depuis cinquante jours et qui n’a toujours pas été évalué. On vient ici tous les jours et rien ne bouge. Ils sont dans leur bureau avec leurs subventions et ils attribuent les prises en charge au compte-gouttes. » Thomas ne peut pas donner d’informations concernant les francophones et les anglophones. « On a reçu des indications de la mairie, dit-il énigmatique. Normalement, on respecte l’ordre d’arrivée. Mais en ce moment, c’est particulier. On nous demande de traiter en priorité les dossiers d’un groupe d’adolescents qui squattaient un gymnase dont ils viennent d’être expulsés. » Thomas rentre dans le bâtiment. Les nouveaux arrivés, comme Ali Hamza, effectuent leur première inscription. Puis, Abiyou reste devant pour gérer la cohue. Il laisse entrer les plus fatigués pour un simple moment de répit au chaud. Il parle avec les autres, leur prodigue des conseils et les met en garde pour qu’ils ne soient pas tentés d’aller traîner dans les quartiers où les trafiquants en tout genre sont avides de cette main-d’œuvre docile. « C’est triste, glisse Abiyou. Il faut raconter ce qu’il se passe ici, pour que ça change. »

ÉMILIEN URBACH
MERCREDI, 31 DÉCEMBRE, 2014
L'HUMANITÉ
Tag(s) : #Nouvelles du front

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