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« Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? » s’est demandé le sociologue Laurent Mucchielli après avoir laissé passer la vague des commentaires sur les attentats de janvier. 

 

Directeur de recherches au CNRS et fondateur de l’Observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux (ORDCS) à l’Université d’Aix-Marseille, Laurent Mucchielli a attendu une dizaine de jours avant de commenter les événements du début d’année et leurs conséquences. Dans le texte publié sur son blog, il articule sa réflexion autour de la question « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? », à la suite de laquelle il interroge différents aspects de la situation : politiques sécuritaires, guerres extérieures menées quasi clandestinement par l’État français, nature de l’information délivrée par les grands médias, conséquences du passé colonial de la France et rapport à l’immigration, processus de ghettoïsation, etc.

Néanmoins, c’est à se projeter dans l’avenir qu’il invite afin d’enrayer « les cercles vicieux de la stigmatisation et de la contre-stigmatisation » et la violence qui « naît de l’impossibilité d’exprimer autrement le conflit ». Pour cela, il invite à juger les discours et les actions de nos gouvernants « au regard de l’idéal d’une société offrant à chacun un minimum de place et d’existence sociales dignes ». Ce qui ne peut advenir sans « redonner du pouvoir politique à ceux qui en sont privés », à commencer par les habitants des quartiers populaires aujourd’hui « seuls, isolés, muselés ».

Regards. Vous avez écrit que le rôle des intellectuels était d’apporter des éléments de débat collectif plutôt que de commenter l’émotion…

Laurent Mucchielli. Au lendemain des attentats, tout le monde était encore dans le spectacle, en particulier télévisuel, des attentats. Cette mise en images a beaucoup contribué à façonner et à diffuser l’émotion. Dans ce moment de sidération, on ne peut pas réfléchir au-delà de l’émotion, les débats sont mus par celle-ci et par l’illusion qu’il suffit de regarder l’image pour comprendre.

 

« On ne peut pas demander aux habitants de mettre en œuvre des politiques qui ont été conçues sans eux »

 

Beaucoup de débats essentiels n’étant pas portés dans l’espace public, vous faites le constat d’un grave déficit démocratique : par quoi le caractérisez-vous ?

Il est certain que nous vivons une crise de la démocratie. De la démocratie représentative, d’abord, avec près de la moitié des électeurs qui ne votent plus. Cette crise a aussi une dimension sociale, dans la mesure où les abstentionnistes sont toujours plus nombreux, et constituent même l’écrasante majorité des électeurs dans les quartiers populaires. Que des pans entiers de la population ne soient plus représentés par personne dans une démocratie représentative, cela pose un problème majeur, qui témoigne d’une fracture globale entre les classes populaires et les élites – qu’elles soient politiques, économiques ou médiatiques.

Comment réintégrer dans le fonctionnement démocratique ces populations qui en sont exclues ?

Sur le plan des administrations et du fonctionnement de l’État, il faut sortir de la situation actuelle, qui consiste en la mise en œuvre de toutes sortes de dispositifs d’aides pour les quartiers populaires – qu’on les appelle politiques de la ville ou autrement – qui échouent toujours à obtenir la participation des habitants. On ne peut pas demander aux gens de mettre en œuvre des démarches qui ont été conçues sans eux. Ce constat de l’échec de la participation des habitants aux politiques de la ville est établi depuis aussi longtemps qu’il existe des rapports d’évaluation. On ne commencera à sortir du problème qu’en comprenant qu’il faut établir les diagnostics, construire ces démarches, définir leurs orientations… avec les habitants et à partir de leurs besoins.

 

« Ceux qui regardent vers le passé nous tirent vers le bas, nous empêchent de penser »

 

Sur le plan plus strictement politique de la représentation des citoyens, quels sont vos constats ?

Ces quartiers populaires ne sont représentés par personne, défendus par personne, et restent hors du jeu politique. Les ramener à la table de la démocratie, c’est au moins entendre tous les points de vue avant de passer au vote. Même si chacun est différent, plus ou moins bien habillé, parle avec plus ou moins d’aisance, au moins aura-t-il pu s’exprimer. Aujourd’hui, quand on passe au vote, les quartiers populaires sont éliminés. Il faut accepter de redonner un peu de pouvoir aux quartiers populaires, et à leurs habitants le droit d’imposer parfois des décisions. Cela signifie qu’il faut leur libérer des places dans le système électif, c’est-à-dire que ceux qui sont en place lâchent un peu de leur pouvoir – ce qu’ils refusent absolument aujourd’hui, à plus forte raison parce que ces quartiers ne votent plus.

Vous soulignez que « la France n’a pas réglé les conséquences de son passé colonial et entretient un impensé de son rapport à l’immigration », mais vous insistez sur la nécessité de penser l’avenir à partir du présent. La France peut-elle se projeter dans cet avenir sans mener le réexamen de son histoire récente ?

Le problème n’est pas de réexaminer l’histoire, de faire repentance, de se tourmenter sur le statut postcolonial de notre société. Il réside dans le fait que la France est de facto multiraciale et en partie multiculturelle, mais qu’elle ne s’assume pas comme telle – pour plusieurs raisons, dont une immigration massive pensée de manière uniquement économique, sans politique d’intégration. Mais quelles que soient ces raisons, ceux qui regardent vers le passé nous tirent vers le bas, nous empêchent de penser et de comprendre que notre modernité ne peut se fonder que sur les réalités actuelles. En référer, par exemple, depuis des points de vue divergents, au passé colonial ou à la loi de 1905 sur la laïcité conduit à se casser la tête contre ces réalités – comme celle de l’islam – en cherchant dans le passé une vision de ce que la France devrait être, au lieu de la prendre telle qu’elle est en 2015. C’est-à-dire de prendre les Français tels qu’ils sont pour construire une modernité avec eux. Une partie d’entre eux étant musulmans, cela signifie notamment qu’il faut mener cette construction avec l’islam, et non contre. C’est à ce changement de mentalité qu’il faut parvenir.

Tag(s) : #Nouvelles du front

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