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Depuis la fin du mois de décembre 2014, on a pu voir des manifestations régulières dans différentes villes d’Allemagne, emmenées par une toute nouvelle organisation, Pegida, professant un racisme d’un nouveau genre (en Allemagne tout du moins), que les médias allemands appellent le racisme du « milieu », au sens du milieu (et non des extrêmes) de la société. Ce mouvement n’est pourtant pas né d’hier, et il accompagne une libération de la parole raciste en Allemagne, qui n’est pas sans rappeler la France « moisie » qu’on entend depuis les années Sarkozy et qui fait chorus au Front national. Alors que, après l’énorme mobilisation de ce week-end en hommage àCharlie Hebdo, l’opinion française risque d’être tenté par le tout-sécuritaire et la chasse au musulman, l’exemple allemand, qui fascine notre extrême droite hexagonale, est intéressant à avoir en tête pour anticiper tout mouvement analogue…

 

Qui sont-ils ?

 

Pegida, ce n’est pas une marque de saucisse, ce sont les Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes, les Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident. Si, en français, ce nom semble tout droit sorti des fantasmes de l’extrême droite la plus radicale, il recouvre en allemand un « mouvement de citoyens » qui affirme s’appuyer sur une image « chrétienne » de l’être humain (ce que les églises allemandes condamnent très vivement par les voix de plusieurs responsables religieux allemands).

L’objectif de ce mouvement qui dépasse largement le cadre des organisations d’extrême droite traditionnelles est de se servir de la peur qu’engendre le terrorisme « islamiste » pour professer une hostilité marquée aux immigrés et aux demandeurs d’asile.

 

Pas nés d’hier

Si on veut comprendre ce mouvement, indépendamment des personnalités qu’on trouve en son sein (tel Lutz Bachmann, son dirigeant, fabricant de Bratwurst (saucisses à griller), un temps émigré en Afrique du Sud pour échapper à la justice allemande), il faut remonter en 1992, à l’époque du pogrom de Rostock. C’est là qu’on voit (pas pour la première fois) une foule d’Allemands moyens applaudir à l’incendie volontaire d’un foyer de réfugiés vietnamiens, en faisant, pour certains, un salut nazi. Tandis que la police (soi disant mal organisée depuis la réunification) tarde à arriver sur les lieux, les badauds regardent le bâtiment brûler, dans lequel des réfugiés et des demandeurs d’asile, avec leurs soutiens, montent sur le toit pour échapper aux flammes.

C’est ce phénomène de racisme populaire qu’on retrouve aujourd’hui dans Pegida, organisé via Facebook et les autres réseaux sociaux, teinté de populisme (contre « l’establishment » et les politiques traditionnels, contre les médias qui mentent), et n’hésitant pas à reprendre de nombreux mots utilisés par les nazis en leur temps : contre les Volksverräter (les traîtres au peuple, mais peuple au sens communauté nationale ou race ?), contre la Lügenpresse (la presse qui ment) et ce qu’ils nomment Überfremdung (la submersion du peuple allemand par les étrangers), terme très prisé de Goebbels… S’ajoutent à cela des mots d’ordre empruntés au mouvement des Montagsdemonstrationen (Manifestations du lundi) de Leipzig qui précédèrent la chute du Mur (« Wir sind dasVolk », auquel Pegida donne un sens populiste), et reprirent en 2014 à Berlin en particulier, pour la paix, contre la politique impérialiste des États-Unis. Ces Montagsdemos rassemblaient tout le monde et n’importe qui, mais surtout des adeptes de la théorie du complot… et bien sûr des fachos. À l’occasion de ces manifs, des ponts ont été jetés entre des personnalités prétendûment de gauche et d’extrême droite (comme Jürgen Elsässer, personnalité à qui il faudrait dédier tout un article, si on s’y intéressait…).

Un deuxième point important au regard du développement de Pegida, c’est l’état du droit d’asile en Allemagne, justement depuis les pogroms de Rostock en 1992 (et les très nombreux meurtres racistes perpétrés dans les années 1990 dans toute l’Allemagne : Mölln, Solingen, Hoyerswerda…). En effet, alors que le droit d’asile est inscrit dans la Loi fondamentale allemande depuis 1949, en mémoire des opposants au nazisme qui fuirent l’Allemagne hitlérienne, il a subi de nombreuses modifications depuis 1992, proposées par le gouvernement Kohl de l’époque (coalition chrétienne-démocrate et libérale) et appuyées par l’opposition social-démocrate. Les antifascistes et les associations antiracistes déclarèrent solennellement à cette époque que le droit d’asile avait été, pour ainsi dire, supprimé, au vu des multiples restrictions qui lui avaient été ajoutées.

Le plus flagrant, ce sont les conditions déplorables dans lesquelles les demandeurs d’asile sont traités : parqués dans des foyers situés loin des agglomérations, ils reçoivent des aides délivrées sous forme de bons alimentaires, et ont une obligation de résidence dans le land où ils sont hébergés, ce qui équivaut à une interdiction de voyage, y compris sur le territoire allemand. Récemment, les mouvements de protestation des demandeurs d’asile et de solidarité ont poussé les Allemands à s’interroger sur ces conditions d’accueil, et des foyers décentralisés ont vu le jour, c’est-à-dire que des appartements en ville (à Berlin par exemple) ont été mis à disposition de demandeurs d’asile.

C’est une des raisons avancées par Pegida dans leurs appels à manifester : cela peut paraître dérisoire, mais cela en dit long sur la capacité d’accueil et d’ouverture de la société allemande et sur le développement séparé qui prévaut depuis les années 1950 et l’accueil des premiers Gastarbeiter, les travailleurs « invités », originaires de Turquie principalement.

 

Pas seul

Dans leur croisade islamophobe, puisqu’ils se réclament tant de l’Occident et des valeurs chrétiennes, Pegida n’est pas seul : on a pu voir à peu près au même moment (octobre dernier) les Hooligans Gegen Salafisten (HoGeSa, Hooligans contre les salafistes) manifester dans les rues de Cologne ou de Hanovre, et tenter de s’imposer dans les rues de Hambourg. Le pedigree des manifestants de HoGeSa n’est pas le même que celui des manifestants de Pegida, et, de fait, leurs initiatives sont plus vite réprimées ou interdites par l’État allemand, plus à l’aise avec des extrémistes avérés qu’avec une foule raciste. Pourtant, les recoupements et les proximités entre les deux organisations sont prouvées (voir l’enquête de la Zeit au sujet de Siegfried Däbritz).

Dans le sillage de Pegida, on retrouve désormais non seulement les publications de la nouvelle droite, sans surprise, telles Junge Freiheit ou Blaue Narzisse, mais aussi l’AfD, nouveau parti néo-conservateur, qui a tout à gagner à se rapprocher d’un tel mouvement et même à essayer d’en prendre la direction, comme c’est le cas à Leipzig.

Parti de Dresde, Pegida a fait des émules dans d’autres villes allemandes, avec des noms qui pourraient prêter à sourire (Bogida, Dügida, Kögida, Legida et Bärgida respectivement à Bonn, Düsseldorf, Cologne, Leipzig et Berlin) si on ne retrouvait pas à chaque fois des personnalités du mouvement Pro (tenant de l’islamophobie), de HoGeSa et des partis d’extrême droite radicale tels le NPD et Die Rechte, mais aussi les Identitaires allemands.

 

Après les attentats de Paris

Quelques heures après l’attaque meurtrière perpétrée sur les journalistes de Charlie Hebdo, le Facebook de Pegida affichait le communiqué suivant : « Les islamistes, contre lesquels Pegida manifeste depuis maintenant 12 semaines, ont montré aujourd’hui en France, qu’ils ne sont pas solubles dans la démocratie, mais qu’ils misent sur la violence et la mort ! Nos politiciens veulent pourtant nous faire croire le contraire. Devons-nous attendre qu’une telle tragédie se produise en Allemagne ? Mme Orosz et M. Tillich [respectivement la maire CDU de Dresde et le ministre-président CDU de Saxe) veulent-ils toujours manifester contre Pegida samedi ? » (Facebook de Pegida, 07.01.2015, 15.33)

L’intention de Pegida était claire : instrumentaliser la peur des attentats islamistes en Allemagne. En fin de compte, ce sont 35 000 personnes qui ont manifesté ce samedi contre Pegida à Dresde, dans un sursaut dont on espère qu’il sera suivi dans les jours qui viendront. Depuis le 7 janvier cependant, un Bagida s’est monté en Bavière, tandis que Pegida prétend vouloir se distancier des initiatives emmenées dans les autres villes par le mouvement Pro ou les partis d’extrême droite radicale.

En France, Pegida fait rêver les Identitaires, qui ont envoyé un des leurs à Cologne. À Lyon d’ailleurs, un mouvement un peu différent, mais dont les emprunts à Pegida sont évidents, veut se monter pour profiter des rassemblements en hommage aux victimes des attentats de Paris. Ils s’appellent LUCIDE (Luttons Unis contre l’Islamisation de l’Europe), et se sont rassemblés dès le 8 janvier sur la place des Jacobins où ils prétendent avoir été 400 et s’imaginent, folie des grandeurs aidant, être10 000 dans très peu de temps !!

On note également des velléités d’imitation du côté de Riposte laïque que ces manifs géantes font rêver, mais cela remonte à avant les attentats de Paris. Pegida a exactement le même fond de commerce qu’eux, avec la spécificité française de la laïcité en moins. Mais au bout du compte, c’est la même islamophobie qui préside à l’appel à se rassembler le 18 janvier, la preuve étant que les cathos intégristes de Chrétienté-Solidarité se joindront à eux et que Bernard Antony a appelé ses ouailles à aller à ce rassemblement.

La Horde

Tag(s) : #Nouvelles du front

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