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Shaima al-Sabbagh, 32 ans, a été tuée lors d’un rassemblement en hommage aux victimes de la révolution égyptienne. Rue89 a rencontré son ami Sayed, arrêté alors qu’il tentait de la secourir.

 

Sayed Abou el-Ala tente de sauver son amie Shaima al-Sabbagh, mortellement blessée le 24 janvier 2015 au Caire.

 

 

(Du Caire) La brutalité de sa mort contraste douloureusement avec la douceur de sa dernière action. Shaima al-Sabbagh a été tuée alors qu’elle voulait simplement déposer une couronne de fleurs en mémoire des victimes de la révolution égyptienne du 25 janvier 2011.

Poète et militante de gauche, elle venait de fêter son 32e anniversaire le 8 janvier. Originaire d’Alexandrie, Shaima se rendait régulièrement au Caire pour ses activités politiques.

Rue89 a recueilli le témoignage de son ami Sayed Abou el-Ala, un avocat de 31 ans :

« Les derniers mots de Shaima ont été : “Pain, liberté et justice sociale.” »

Il a les larmes aux yeux mais sourit lorsqu’il évoque la jeune femme, pleine d’énergie et de détermination.

Sur un cliché qui a fait le tour du monde, on le voit à genoux en train de la serrer par la taille. Elle a le visage et le dos ensanglantés. Touchée par des tirs de chevrotine, la militante vient de tomber au sol, il la relève pour la porter.

A ce moment-là, dit Sayed, il est persuadé que Shaima va s’en sortir.

Une simple marche pour ne pas oublier

La situation a dégénéré quelques minutes plus tôt. Leur parti politique, l’Alliance populaire socialiste, décide d’organiser un rassemblement à la veille du quatrième anniversaire de la révolution du 25 janvier 2011, pour commémorer ses victimes.

Pas de manifestation ni de slogan antirégime, une simple marche pour ne pas oublier.

Les activistes le savent ; aujourd’hui, manifester en Egypte est très risqué. Une loi adoptée en novembre 2013 interdit tout rassemblement non autorisé préalablement par le ministère de l’Intérieur. Des dizaines d’activistes laïques qui ont « osé » manifester ont été emprisonnés.

Les membres du parti se retrouvent donc sur la place Talaat Harb, à quelques pas de la place Tahrir. Ils préviennent dès leur arrivée les forces de l’ordre de leurs intentions : déposer des fleurs à Tahrir, en hommage à leurs « martyrs ».

Des « cartouches » ? Elle ne veut pas partir

Selon Sayed, cinq minutes à peine après le début du rassemblement, la police se met à disperser les manifestants, à coups de gaz lacrymogènes et de « cartouches ». Tous se mettent à courir… sauf Shaima :

« Elle ne voulait pas partir, elle a l’habitude de finir ce qu’elle a commencé. »

Sayed dit avoir tenté de lui faire prendre une décision « rationnelle », pas la décision « révolutionnaire ».

« Soudain, nous avons vu du sang sur son cou, ma main était sur son dos et le sang coulait. Elle s’est effondrée au sol. J’étais avec mon collègue Houssam, il a essayé de la relever mais la police l’en a empêché et l’a arrêté donc j’ai porté Shaima, comme on le voit sur la photo. »

S’en suit alors une course contre la mort.

Sayed arrêté, Shaima agonise sur le trottoir

Il quitte le trottoir situé devant l’agence Air France et traverse en courant, Shaima dans les bras. Sayed affirme que les policiers les ont poursuivis.

Avec des amis, il tente de convaincre les forces de l’ordre d’appeler une ambulance :

« C’est votre droit de nous attaquer, c’est votre droit de disperser la manifestation mais c’est votre devoir d’appeler une ambulance pour les manifestants. »

Les policiers ne répondent pas. Du sang sort de la bouche de Shaima ; Sayed réalise alors que son cas est très sérieux. Leur ami Mustapha prend le relais, il porte la jeune activiste pendant que Sayed court à la recherche d’une ambulance ou d’un véhicule mais personne ne s’arrête, pas même les taxis, effrayés par la présence policière.

Sayed est encore sous le choc :

« Les policiers ont refusé d’appeler une ambulance et ils ont empêché quiconque d’aider Shaima. »

Dernier coup de massue pour le petit groupe : Sayed et ses amis sont jetés dans un fourgon de police alors que Shaima agonise à terre. Le jeune homme est dépité :

« Leur ordre était de tous nous arrêter et de laisser Shaima seule sur le trottoir, mourante. »

Pendant sa détention, il est obsédé par le sort de son amie : « A-t-elle été emmenée à l’hôpital ? Est-elle en vie ? »

Il apprend sa mort au bout de 24 heures, lorsqu’il est relâché. Celle qu’il a rencontrée lors d’une manifestation place Tahrir en février 2012, courageuse, drôle et créative, n’est plus de ce monde.

Plainte contre l’Intérieur

Depuis que leurs chemins se sont croisés, ils ne se sont pratiquement plus quittés, allant de manifestations en réunions politiques, débattant de longues heures de l’actualité du pays mais aussi de culture car Shaima était spécialiste et grande amoureuse de la « culture populaire » égyptienne.

Tous ses amis le disent, elle aimait profondément l’Egypte et les Egyptiens, militait pour le droit des ouvriers et passait de nombreuses heures à aider les plus démunis.

Séparée de son mari, elle laisse derrière elle un fils de 5 ans, Bilal, qu’elle appelait affectueusement « Bibou ». Sayed tient à la main l’un de ses recueils de poésie : « Elle sera toujours à mes côtés. »

Son parti, l’Alliance populaire socialiste, a porté plainte contre le ministère de l’Intérieur. Selon Sayed, Shaima a été « assassinée » :

« Le ministère de l’Intérieur ne permet à personne de le contester et il ne supporte pas qu’une femme égyptienne se mette en travers de ses balles. »

D’après le photographe de la scène, les policiers ont tiré sans mise en garde mais n’ont pas visé Shaima en particulier.

Elles défilent contre le ministre « voyou »

Le parquet a ouvert une enquête mais le ministre de l’Intérieur, Mohamed Ibrahim, a nié l’utilisation d’armes pour disperser les manifestants. Il a toutefois déclaré :

« S’il est prouvé qu’un de mes officiers ou soldats est responsable de cet accident, je m’engage personnellement à le faire juger. »

Le 29 janvier, quelque 100 femmes ont manifesté à l’endroit même où Shaima a reçu les balles. Sous le nez des policiers, elles ont scandé : « L’Intérieur est un voyou » (ou, traduit, « les policiers sont des voyous »). Elles ont réclamé le limogeage du ministre Ibrahim.

Manifestation après la mort de Shaima, le 29 janvier 2015 au Caire (Sonia Dridi/Rue89)

Des pro-régimes ont commencé à les chahuter, les policiers ont conseillé aux manifestantes de s’en aller. Au bout d’une heure, pour éviter tout débordement, les femmes se sont dispersées.

Shaima est devenue l’icône d’une révolution piétinée. Jusqu’à Paris, où un « happening » de solidarité a été organisé place de la République, reproduisant le geste de Sayed avec Shaima, (Photo en bas de page).

Au nom de la « stabilité »

Mais le geste de Sayed témoigne de la solidarité qui s’est nouée entre les révolutionnaires égyptiens. Une véritable famille s’est formée, de plus en plus rejetée par ses concitoyens, obsédés par le tout-sécuritaire.

Les révolutionnaires sont considérés par beaucoup comme des « inconscients » et des « provocateurs » alors que le pays lutte contre le terrorisme.

Les Frères musulmans sont accusés de tous les maux du pays. Face à la peur des islamistes, de nombreux Egyptiens sont prêts à abandonner certains droits démocratiques, au profit de la « stabilité ».

Mais les activistes laïques comptent bien continuer à se battre pour tenter de construire un avenir meilleur, malgré le danger : « Ce pays n’avancera pas sans une réforme profonde du régime policier », conclut Sayed.

Sonia Dridi

Egypte : comment Shaima, l’icône révolutionnaire, a été abattue
Tag(s) : #Nouvelles du front

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