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La ville est aujourd'hui libérée des djihadistes de l'Etat islamique. Combattants et médecins kurdes témoignent des longs mois de siège.

 

Il y a des moments où tout semble désespéré. Début octobre, Mohamed Arif soigne les blessés qui arrivent sans cesse des lignes de front. Les YPG, les milices kurdes syriennes, s’effondrent face aux combattants de l’Etat islamique, expérimentés, bien équipés, forts d’un été de victoires en Irak et en Syrie. Les djihadistes ont lancé l’attaque sur le canton de Kobané le 13 septembre. En trois semaines, ils se sont emparés de quelques 300 villages kurdes, provoquant la fuite de 200.000 personnes.

L’objectif est clair : en finir avec la présence kurde dans la région. Sans grands moyens mais motivés, les YPG sont un aiguillon dans le dos de l’Etat islamique. Les provinces kurdes syriennes, largement autonomes depuis septembre 2012, brisent la continuité du territoire des djihadistes, en pleine expansion.

Dans son hôpital qui tremble sur ses fondations, Mohamed Arif soigne tant qu’il peut. Ce cardiologue originaire de Kobané, formé en Tunisie, venait tout juste de rentrer en Syrie. Il a soigné les combattants comme il a pu, allant jusqu’à donner son propre sang.

"On a eu des jours à plus de 70 blessés. On n’avait pas de moyens pour suivre les patients. Il fallait faire les premiers soins puis les envoyer de l’autre côté de la frontière, sur des brancards. On était comme des soldats arrivant sur la ligne de front, sans armes", explique-t-il.

Les blessés peuvent parfois attendre plus d’une dizaine d’heures en attendant de passer. Certains meurent sur la frontière. En quatre mois de conflit, plus de 1.000 partisans kurdes ont été soignés dans les hôpitaux turcs.

Frappes aériennes

"Pour l’Etat islamique, c’était une guerre existentielle. Comme pour les Kurdes, d’ailleurs. Nous sommes les seuls à leur avoir résisté, en Irak, enSyrie… Bien sûr, les frappes aériennes ont aidé…" Les avions de chasse de la coalition menée par les Etats-Unis avaient commencé à frapper quelques jours plus tôt, le 27 septembre. Mais les djihadistes ralentissaient à peine.

"Au début, nous leur donnions des positions, mais les avions ne bombardaient pas", se souvient Mohamed Arif."

Le 5 octobre, les djihadistes entrent pour la première fois dans Kobané. Ils s’emparent d’un coup de la colline de Mishtenour, qui surplombe la ville. De cette position, ils pouvaient bombarder tout Kobané, un gros bourg dense de 40.000 habitants avant la guerre. De la colline de Mishtenour, les djihadistes allument d’immenses feux pour se camoufler aux yeux de la coalition.

La stratégie de l’Etat islamique se dessine : s’emparer du poste-frontière au nord de la ville pour isoler Kobané du reste de la Turquie, encercler les Kurdes, les réduire, les détruire.

Les dix premiers jours qui ont suivi cette attaque furent les plus durs, pour le médecin. Il faut travailler 24 heures sur 24, sans grands moyens, en changeant d’endroit sans cesse. En tout, trois hôpitaux kurdes ont été détruits. Pendant cette période, même les Américains reconnaissent qu’il reste peu d’espoir : "On fait tout ce qu’on peut pour arrêter la progression de l’Etat islamique, mais les frappes aériennes ne seront pas suffisantes pour sauver la ville. Il y aura des reculs. Il y aura des avancées. Il y aura des défaites", déclare John Kirby, contre-amiral, le porte-parole du Pentagone.

Camions suicide

Les djihadistes lancent leurs premiers camions-suicides sur le poste-frontière. Ces engins sont presque impossibles à arrêter, pour les Kurdes. Les djihadistes les équipent de lourds blindages, pour protéger le chauffeur. Arrivé sur sa cible, celui-ci déclenche des explosifs qui peuvent remplir une remorque entière. Ce genre d’attaque pulvérise des bâtiments entiers. Peu à peu, les Kurdes creuseront des tranchées à chaque carrefour, grâce à des pelleteuses blindées, pour empêcher ces véhicules d’avancer.

C’est ainsi que la résistance s’organise. Au sol, en l’air, et dans les couloirs des ministères. A Ankara, à Washington, à Erbil, on s’active. Les Kurdes irakiens songent à venir en aide à leurs compatriotes syriens. C’était inimaginable il y a peu, encore. Volontiers rivaux, les différents clans kurdes n’ont pas hésité à se battre entre eux à plusieurs reprises, notamment dans les années 1990. Des avancées politiques inédites se produisent. Le parlement turc autorise le passage de renforts peshgmergas sur son sol. Ce sont les combattants kurdes irakiens. Bien équipés mais moins expérimentés que les Syriens, ils sont chargés d’apporter l’artillerie lourde et les munitions. Après maintes tractations politiques, ils passent enfin le 29 octobre, à bord de leurs bus et de leurs pick-ups.

C’est le choc des cultures. Les peshmergas, pro-américains, conservateurs, fraternisent difficilement avec les YPG, plutôt anarcho-libertaires, éprouvés par des années de guerre civile syrienne. Il fallait un homme pour faciliter les échanges. C’est le docteur Azzedin Tamo, originaire de Kobané mais émigré au Kurdistan irakien dans les années 2000. Son oncle ? Saleh Muslim, le leader du PYD, le parti aux commandes dans le Kurdistan syrien. Le docteur sourit quand on parle de choc des cultures : "A chaque nouvelle ère, une nouvelle politique. Les Kurdes sont connus pour leurs divisions. Mais face aux attaques, ils prouvent maintenant qu’ils peuvent s’unir." Plus de 150 peshmergas prêtent main-forte aux YPG. Leur artillerie lourde répond aux mortiers djihadistes. Les Kurdes syriens restent en première ligne. C’est avant tout leur terre.

Une guerre de bombardements et de snipers

L’Etat islamique cesse d’avancer. Le tournant se produit au mois de novembre. Le 8, les djihadistes font un appel à leurs camarades d’Alep pour renforcer des rangs clairsemés. Les meilleurs combattants, notamment étrangers, de l’Etat islamique, s’étaient engagés dans cette bataille. Ils commencent à douter. Les Kurdes, eux, progressent. Ils commencent à marcher sur la colline de Mishtenour, au-dessus de la ville. Le combat change de nature : c’est une guerre de bombardements et de snipers. On se tient à distance. Le 29 novembre, dans la dernière tentative sérieuse de reprendre le poste-frontière, les combattants de l’Etat islamique font sauter quatre camions, faisant trembler tout Kobané. Le combat déborde même en Turquie. Mais les Kurdes tiennent bon. Et des renforts arrivent.

Reber Celal est l’un d’entre eux. C’est un commandant de 24 ans. Originaire de Kobane, il a été formé au combat dans les camps d’entraînement du PKK, dans le Kurdistan syrien. Il a été au feu. Il a fait la bataille du mont Sinjar — Shengal, en kurde. C’était au mois d’août. Sous une chaleur d’enfer, dans une poussière épaisse et pénétrante, les combattants du PKK ont ouvert un corridor à travers les lignes des djihadistes. Les Yézidis étaient piégés sur les sommets du mont Sinjar, qui émerge au milieu d’une plaine infestée de combattants de l’Etat islamique. Grâce au PKK, 50.000 Yézidis s’échappent. Les partisans verrouillent les entrées du mont Sinjar. Et de là-haut, ils se placent en résistance, sur une sorte de Vercors kurde.

C’est donc un commandant expérimenté qui arrive au mois de décembre.

"Les combats étaient plus durs à Kobané. Ils avaient des mortiers, des camions-suicides. Ils ont envoyé leurs meilleurs combattants contre nous".

Reber Celal commande 300 hommes. Il tient la position de la colline de Mishtenour, et sera chargé de sa reconquête. Avec le temps, la communication entre les troupes au sol et l’aviation s’améliore. "C’est bien plus efficace que l’artillerie", reconnaît Celal. Au prix de destructions immenses, la résistance des djihadistes se brise. La ville est en passe d’être reconquise. Mais il faut couper les lignes d’approvisionnement des combattants de l’Etat islamique. C’est l’objectif de la conquête de Mishtenour. "Nous avons formé quatre compagnies. Les deux premières, devant, pour fixer les djihadistes. Deux autres compagnies les ont encerclés. Les combats on été terminés en deux jours. Nous avons eu quelques blessés. Nous avons tué 28 combattants", raconte Celal. Le 19 janvier, les Kurdes contrôlent la colline. Les djihadistes tentent de contre-attaquer, sans succès. Un de leurs commandants, le Sultan al-Safri al-Harbi, est tué dans les combats. Ils ne contrôlent plus que 10% de la ville. Les routes d’approvisionnement sont coupées. C’est la fin.

Le 26 janvier, Kobané est libérée des combattants djihadistes. Les Kurdes ont tenu, mais la ville est détruite, par endroits presque rasée, à 70%. C’est, semble-t-il, le prix à payer pour expulser les combattants de l’Etat islamique. Et il reste encore quelque 300 villages à reconquérir.

Mais l’heure est pour l’instant à cette première victoire. Le docteur Mohamed Arif a pu prendre une douche. Il sourit. Il a les mains dans les poches. Il n’y a aucun blessé dans son hôpital. C’est la première fois depuis quatre mois.

A Kobané, Samuel Forey 

Tag(s) : #Nouvelles du front

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