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Un double attentat dans deux églises de Lahore a fait 17 morts et des dizaines de blessés. Les manifestations de colère qui ont suivi ont entraîné la mort de deux personnes lynchées par la foule. Une soif de vengeance inédite chez les chrétiens pakistanais.

Comme tous les dimanches matins pour l'office dominical, l'église catholique Saint-Jean et le temple Christ Church situés à 500 mètres l'un de l'autre sont pleins ce 15 mars. Près de deux mille habitants de Youhanabad, quartier chrétien situé à la périphérie de Lahore, sont venus y prier.

Il est environ 11 heures. En pleine messe, les fidèles de Saint-Jean entendent des coups de feu. Dans la rue, un homme a tiré tandis qu'un autre, ceinturé d'explosif, tente de pénétrer dans la cour intérieure de l'église en escaladant le mur d'enceinte. Selon divers témoignages recueillis par les médias pakistanais, Akash Masih, un adolescent d'une quinzaine d'année, membre de la petite équipe de sécurité de l'église chargée de surveiller l'entrée, se jette sur lui pour l'en empêcher et explose avec le kamikaze. Le souffle fait voler la porte du portail bleu qui mène à l'église. Les fenêtres éclatent, des dizaines de chaussures déposées par les fidèles dans des petits rayonnages à l'entrée de l'édifice s'envolent.

 

Une double attaque planifiée

Quelques centaines de mètres plus loin, se déroule au même moment une scène quasi-similaire à l'église du Christ, un temple de l'Eglise du Pakistan, qui regroupe depuis 1970 anglicans, méthodistes, luthériens et presbytériens et compte environ 1,2 millions de fidèles. Un homme armé s'approche de l'entrée du bâtiment en tirant sur ceux qui se trouvent sur son chemin. Un policier qui surveillait les lieux ainsi qu'un garde chrétien volontaire, Zaid Yousuf, sont tués sur le coup. Un autre assaillant se rue vers l'église dans l'intention de commettre un attentat suicide mais est arrêté par un homme, dont AsiaNews croit savoir qu'il s'agit de Sadiq Muhammad, un commerçant musulman dont la boutique est en face du temple. Plusieurs autres commerçants de la rue sont tués dans l'attaque. « Le tireur a agi comme un sorte de bélier, dégageant la voie pour le kamikaze qui arrivait par l'autre côté », a expliqué au World Watch Monitor Asher Wasim, un fidèle de l'Église du Christ qui arrive sur les lieux quelques instants plus tard.

Des équipes de premiers secours arrivent rapidement sur les lieux et l'on peine à percevoir l'étendue du drame. Il est 11h30, le site du journal pakistanais de référence, The Dawn, commence un suivi en direct des événements, nous permettant à distance d'en remonter le fil. Dans les minutes qui suivent, une vingtaine de blessés sont évacués vers l'hôpital général de Lahore, suivi par beaucoup d'autres. Un attroupement se forme autour de cet établissement, chacun cherchant à y retrouver des proches éventuellement touchés. Moins d'une heure après la double explosion, un rassemblement se forme sur les lieux des attentats. Une rumeur impossible à vérifier se répand et attise la fureur des fidèles en état de choc qui commencent à comprendre ce qui est arrivé : deux des trois policiers chargés de surveiller le lieu de culte était en train de regarder un match de cricket dans une échoppe toute proche lorsque l'attaque a eu lieu. Des chrétiens très remontés bloquent la rue principale du quartier de Youhanabad. 

Rumeurs et lynchage

Un homme, Naeem Saleem, qui se révèlera plus tard être un simple vitrier venu finir la pose d'une fenêtre dans une maison du quartier de Youhanabad, est pris à partie par la foule alors qu'il accroche le cadenas de sa moto. Est-ce à cause de cette moto qu'il est désigné comme l'un des tireurs ? Plusieurs témoins affirment en effet que les kamikazes et leurs complices sont arrivés en moto. La coïncidence est tragique pour l'homme qui devient le bouc-émissaire d'une foule enragée. « Il est verrier, pas terroriste, ne lui faites pas de mal », hurle l'un des manifestants qui se rend compte de la méprise, rapporte The Dawn. Mais il crie en vain et ce sont finalement deux hommes qui sont lynchés et brûlés sans que la police, elle-même victime de jets de pierre, ne puisse les sauver. Le clergé local condamne immédiatement cet acte. « Nous sommes très attristé par ce lynchage, explique ainsi le Fr. Nisad Jawed, du diocèse de Lahore, cité par AsiaNews. Cela complique évidemment le problème. Nous exhortons les manifestants à travers le Pakistan à protester de façon pacifique, à faire preuve de patience, de courage et de pardon. »

Aux alentours de l'hôpital général et des lieux de la double attaque, les manifestants hurlent des slogans anti-gouvernement, clamant leur colère de ne pas avoir été entendus quand ils réclamaient plus de sécurité. D'autres habitants qui n'étaient pas dans les deux églises visées découvrent les images de l'attentat sanglant à la télévision et se joignent à la foule grandissante. Les autres lieux de cultes de la ville ont rapidement vent des événements et interrompent leur office. L'hôpital général de Lahore est saturé et les blessés sont désormais dirigés vers les autres hôpitaux de la ville. Le bilan humain s'alourdit minutes par minutes. À 12h on parle de 37 blessés et 3 morts, une heure après, 10 morts sont déjà identifiés ainsi que 50 blessés.

Alors que le quartier de Youhanabad s'embrase et que des manifestations spontanées ont lieu dans d'autres villes du pays, la machine officielle de réaction au drame se met en place et les communiqués tombent au fur et à mesure, à commencer par celui du Jamaat ul-Ahrar, issu du groupe terroriste taliban TTP, envoyé par mail aux rédactions pakistanaises, revendiquant l'attaque. « Ils frappent le fief du Premier ministre Nawaz Sharif et montrent qu'ils sont capables d'être nocifs même dans une région qui n'est pas dans leur zone tribale, commente Régis Anouil, rédacteur en chef de l'agence Eglises d'Asie. Par ailleurs, depuis l'attentat contre l'école de Peshawar, l'armée mène des opérations de lutte contre le terrorisme dans leur province d'influence, notamment au Nord-Waziristan. Ils sont contraints de frapper ailleurs. »

 

Les églises, cibles peu protégées

Nawaz Sharif, dont le propre frère est chef du gouvernement local du Penjab, publie un communiqué condamnant les attentats dans les églises. De son côté, le porte-parole du gouvernement provincial assure que des efforts sont fournis pour que les manifestants chrétiens arrêtent leur « émeute », mais il reconnaît que « l’émotion est vive parce que leurs églises ont été attaquées. » À ce moment là se mêlent déjà la condamnation de l'acte terroriste et celle de la réaction meurtrière de la foule hors de contrôle.

L’après-midi avance. l’archevêque catholique de Lahore, Mgr Sebastian Shaw, vient visiter les lieux du drame et rencontrer les témoins des explosions. « Nous avons demandé encore et encore que la sécurité des lieux de cultes soit renforcée, surtout durant l'office dominical. Le gouvernement a échoué à nous protéger. Les blessures de l'explosion de l'église de Peshawar (en 2013, ndlr) sont encore vives, nous vivons déjà le Calvaire », déclare l'évêque devant la presse réunie devant l'église Saint-Jean. Il annonce que les écoles seront fermées le lendemain.

À peu près au même moment, à Rome, à l'issue de l'angélus, le pape s'éloigne un instant du texte prévu pour s'émouvoir du double attentat : « C’est avec douleur, beaucoup de douleur, que j’ai été informé des attentats terroristes contre deux églises chrétiennes à Lahore, au Pakistan, qui ont causé de nombreux morts et blessés. Ce sont des églises chrétiennes et les chrétiens sont persécutés, nos frères chrétiens versent leur sang seulement parce qu’ils sont chrétiens. Je demande au Seigneur, j’implore le Seigneur, de donner la paix à ce pays et que cette persécution contre les chrétiens – que le monde cherche à cacher – s’achève enfin. »

Dans les rues de Youhanabad, les manifestations continuent, une station de bus est saccagée et la police devra utiliser canons à eau et gaz lacrymogène pour disperser les chrétiens excédés.

 

Jours de colère

La nuit ne suffit pas à apaiser leur colère. Dès le lendemain, ils redescendent dans la rue armés de bâtons et portant de grands crucifix alors que trois compagnies de paramilitaires ont été déployées avec ordre de faire preuve de retenue, rapporte Eglises d'Asie. Preuve du climat délétère qui règne dans tout le pays, le Premier ministre Nawaz Sharif est contraint d’annuler sa participation à l’inauguration prévue de l’autoroute Multan-Faisalabad tant est forte la mobilisation des manifestants. À l'entrée de Youhanabad – les manifestations ont largement débordé de cette « enclave » - un incident met le feu aux poudres. La conductrice d'une voiture noire, apparemment affolée, renverse cinq manifestants et en tue deux. L'accident déformé en attaque délibérée se répand à l'intérieur et à l'extérieur du quartier chrétien de Lahore. « Cela va mal tourner, témoigne Saleem à l'un des reporters de The Dawn. Nous ne serons en sécurité qu'à l'intérieur du quartier ». De fait, dans un mouvement de panique, la foule qui manifestait à l'extérieur reflue rapidement vers l'intérieur. Dans Youhanabad, cet afflux massif créé le sentiment d'une menace et d'une invasion de l'extérieur. Les gens courent dans les rues, se réfugient dans les magasins et il faudra plusieurs heures pour que la situation revienne à la normale. Au moins un manifestant décède dans ce chaos, portant le nombre de mort à trois pour la seule journée du 16 mars.

Mercredi 17 mars, ambiance tendue. Une cérémonie œcuménique réunit des centaines de chrétiens pour l'enterrement de la plupart des 17 victimes de l'attentat contre l'église Saint-Jean et le temple de le temple du Christ. Dans le pays, la réaction violente des chrétiens a surpris. « Selon moi, c'est vraiment une première, estime Régis Anouil. J'ai vu des chrétiens manifester pour réclamer justice mais le plus souvent par des sit-in pacifiques. Je ne peux pas vraiment l'expliquer, mais on est dans le contexte d'un pays violent, où là population ne se sent pas protégée et où l'on en vient à se fait justice soi-même. »

 

Un désir de vengeance inédit

Au Pakistan, les chrétiens font l'objet de deux types de violences. D'une part, des attentats massifs d'origine terroriste, comme celui visant l'église de Peshawar le 22 septembre 2013 qui avait fait 80 morts. D'autre part, des brimades quotidiennes, du harcèlement, des persécutions, liées le plus souvent à des accusations de blasphème. « Il n'est pas rare qu'une foule s'en prenne ainsi à un quartier chrétien, brûlant des dizaines de maisons. Le dernier fait marquant est l'histoire de ce couple lynché et brûlé dans le four d'une briquetterie dans la campagne du Pendjab. Pour les chrétiens, dont la plupart sont très pauvres et surendettés, le sentiment d'impuissance est fort », souligne le rédacteur en chef d'Eglises d'Asie.

Comme l'agence des Missions étrangères de Paris le souligne, les éditorialistes pakistanais s'emparent du sujet de cette vengeance inhabituelle pour une communauté habituée à courber l'échine. « C’est l’incapacité de l’Etat et de ses élites – corrompues – à protéger depuis des années les vies, les biens et les droits fondamentaux des citoyens, qui a abouti à augmenter la méfiance des gouvernés envers les gouvernants, jusqu’au point où deux hommes soient lynchés par une foule en colère à Youhanabad. », suggère le Pakistan Today. Sur le site internet de The Dawn, le chercheur américain Michael Kugelman va plus loin. Pour lui, « cette réaction pourrait marquer le début d’une nouvelle phase dangereuse mais tristement prévisible de conflits intercommunautaires, qui attisera les tensions dans un pays déjà divisé et qui pourrait, un jour, l’amener au bord de la guerre civile. »

Devant la foule silencieuse réunie pour les funérailles des victimes, les paroles de Mgr Shaw, l'archevêque de Lahore, prennent tout leur sens face à cette nouveauté de la vengeance : « Nous n’avons pas besoin et nous ne voulons pas d’une guerre civile. Nous, chrétiens, sommes des hommes de paix. Nous ne laissons pas la douleur troubler notre regard. Il faut qu’il soit toujours celui du Christ et de son Evangile. Quel avenir voulons-nous construire pour le Pakistan ? Un avenir d’harmonie et de réconciliation. » 

Ces paroles suffiront-elles pour apaiser la rue chrétienne ? Dans le cycle de colère, c'était au tour des proches des deux hommes lynchés de venir dès le lendemain réclamer justice sur Ferozepur Road.

LAURENCE DESJOYAUX 

 

Tag(s) : #Nouvelles du front

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