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Carlos Latuff, vous avez représenté le Premier ministre d’Israël, Benyamin Netanyahou, tordant le cadavre d’un enfant palestinien, avec des bulletins de vote qui sortent et tombent dans une urne. Que répondez-vous à ceux qui vous accusent d’antisémitisme ?

Carlos Latuff : Sur la liberté d’expression, discutons justement des raisons pour lesquelles on ne peut pas dessiner Netanyahou sans être traité d’antisémite. Ce dessin m’a valu d’être désigné comme la troisième personnalité la plus antisémite du monde [par le Centre Simon Wiesenthal, basé à Los Angeles, en 2012]. Beaucoup de mes dessins ont été censurés et interdits en Europe, au Canada et aux États-Unis pour avoir critiqué l’apartheid israélien. Or, s’attaquer à Netanyahou, c’est s’attaquer à la politique menée par Israël, mais certainement pas s’attaquer aux juifs ou au judaïsme. Si les dessins peuvent permettre de soulever quelques questions, c’est un premier pas. Les dessins que je fais, en particulier au sujet de la Palestine, ne sont pas professionnels : je n’en tire pas profits, je refuse d’être payé pour ces dessins. Les Palestiniens peuvent les utiliser librement. En espérant que ces dessins puissent créer une conscience sur la cause palestinienne. Les artistes ont une responsabilité.

Khalid Gueddar, dans votre pays, le Maroc, vous avez reçu de nombreuses pressions contre votre travail...

Khalid Gueddar : Au Maroc, il y a trois grands tabous : le sexe, la religion et la politique. J’ai été interdit de travailler pendant deux ans. Les autorités m’ont demandé de quitter le Maroc, de retourner en France. J’ai refusé. En 2009, j’ai été condamné à quatre ans de prison avec sursis à cause d’un simple dessin sur un cousin du roi Mohammed VI. C’était la première fois qu’on dessinait un membre de la famille royale. Heureusement, avec le printemps arabe, l’équation a changé. La constitution a été modifiée, la sacralité du roi du Maroc supprimée. Désormais, on peut le dessiner. Le défi, maintenant, c’est de passer du principe à l’action... Mais c’est une question de temps.

Craignez vous pour votre vie ?

Carlos Latuff : Faire des dessins sur les violences policières au Brésil, contre [le président] Al Sissi en Égypte, ou pour dénoncer l’État islamique, peut vous mettre dans la ligne de tir. En tant que caricaturiste, il y a beaucoup de sujets potentiellement dangereux. Être tué pour avoir donné son opinion, c’est malheureusement le monde dans lequel on vit. A vrai dire, si je dois être tué pour des dessins soutenant la Palestine, je l’accepte car cela revient à mourir pour quelque chose en lequel je crois. Mais être tué pour avoir fait des dessins sur Mahomet... Si nous devons mourir pour quelque chose, il faut que ce soit pour une cause importante. Tous – journalistes, caricaturistes – pouvons être dans la ligne de tir à un moment donné selon les critiques émises. Mais nous avons besoin de rejoindre des causes plus importantes que de se moquer des musulmans.

Khalid Gueddar : La liberté d’expression ne doit pas avoir d’autres limites que les lois du pays qui sont là pour la protéger. Quand j’ai une idée, je la couche sur le papier. Je ne me demande pas comment elle sera reçue. Je le fais parce que je crois que c’est la vérité pour moi. Parfois, peut-être, j’ai tort. Mais c’est de la satire : on se moque de tout et on passe un message qui peut être politique, social. Il faut faire ce métier par amour. Il y a des risques. Nous avons été condamnés au Maroc. Les dessinateurs et journalistes de Charlie Hebdo sont morts. Mais le dessinateur est pour moi le soldat de premier rang qui reçoit la première balle dans la bataille. Un dessin peut changer beaucoup de choses.

Recueillis par Simon Gouin et Sophie Chapelle

Des caricaturistes dans « la ligne de mire » des censeurs se retrouvent à Tunis
Tag(s) : #Liberté d'expression

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