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EUGÉNIE BARBEZAT
 
Eldorado Gold, multinationale canadienne, voulait passer en force pour exploiter une gisement à ciel ouvert. S’appuyant sur un large mouvement d’opposition, Syriza vient de stopper ce projet délétère pour l’environnement et l’avenir économique de la région.

Chalcidique (Grèce), envoyée spéciale.C’est en empruntant une route nationale en piteux état que l’on se rend en Chalcidique. Troisième plus importante destination touristique du pays, cette péninsule, située à l’est du golfe de Thessalonique et prolongée par trois presqu’îles bordées par la mer Égée, est un bijou de nature préservée, réputée pour ses plages, mais aussi pour la qualité de ses fruits et légumes, ses poissons, son miel et ses fromages, qui s’exportent dans tout le pays. En arrivant vers le village de Skouries, on voit qu’une grande artère goudronnée fl ambant neuve a été taillée à fl anc de montagne. Aucun panneau de signalisation n’indique sa destination. Et pour cause, cette route de 8 kilomètres, construite avec des deniers publics, est à usage privé. Elle conduit au site de la mine qu’est en train de creuser la multinationale canadienne Eldorado Gold : une exploitation de cuivre et d’or à ciel ouvert. 

L’exploitation controversée aurait été la première du genre en Chalcidique, où les 317 km2 de concessions minières incluent deux mines souterraines, le site actif de Stratoni et celui d’Olympiada, qu’Eldorado Gold voulait remettre en fonction, parallèlement à la nouvelle mine à ciel ouvert de Skouries. Pour cette dernière, il était prévu d’évider la montagne, créant un vaste cratère d’un diamètre de 700 mètres – d’après l’entreprise ; dans les faits, beaucoup plus. Dans un second temps, serait creusée une mine souterraine de 800 mètres de profondeur.

Face à la mobilisation populaire, 
une répression policière brutale

Avant que l’arrivée d’Alexis Tsipras au pouvoir ne marque un coup d’arrêt au projet, cette mine a constitué une source de conflit avec les populations locales, notamment parce que la montagne visée, le Kakavos, abrite les plus importantes réserves en eau douce de toute la région (voir encadré). Or, sans aucune concertation, et sous pression d’élus locaux intéressés, l’ancien gouvernement Samaras avait approuvé, en juillet 2011, « l’investissement » Eldorado Gold. En dépit de la très forte contestation de la communauté locale et des résultats des études d’organismes scientifiques ­indépendants tels que la chambre technique de Grèce-département de Macédoine et le conseil de l’environnement de l’université de Thessalonique, qui avaient émis des avis négatifs. En mars 2014, plus de 4 km2 de forêt publique ont donc été cédés, sans contrepartie financière officielle, à l’entreprise en vue du creusement de la mine de Skouries. Protégée par une loi constitutionnelle, la forêt primaire ne peut être détruite en Grèce. Qu’à cela ne tienne… En plein mois d’août 2014, une loi ad hoc a été votée au Parlement selon une procédure express afin d’autoriser le déboisement. Aussitôt après, Eldorado Gold a entouré son site de fils de fer barbelés pour en décourager l’accès, et l’arrachage des arbres a commencé. À ce jour, 3 000 hectares de forêt primaire ont déjà été totalement détruits, comme en témoignent les souches déracinées qui jonchent le site. « Les forestiers locaux ont refusé de déraciner les arbres, l’entreprise a fait venir des ouvriers extérieurs pour le faire », explique Georgios Zoumpas, président du conseil municipal d’Ierissos, le chef-lieu du canton qui compte 90 % d’opposants à la mine et où l’on peut lire sur une affiche : « On ne vend pas notre avenir pour une poignée d’or. » De l’or dont ils ne verront pas la couleur car les règlements nationaux de l’industrie minière ne prévoient pas de droits d’exploitation pour les sites, ni de redevances à l’État. La promesse de créer 2 500 emplois, sur huit ans, dans une région où le chômage est massif, ne suffit pas à convaincre les agriculteurs, éleveurs, ­pêcheurs, apiculteurs qui risquaient de ne plus pouvoir travailler à cause de la pollution irréversible de l’eau, de l’air et des sols engendrée par une exploitation de si grande ampleur. D’ailleurs, à proximité des anciennes exploitations, l’eau chargée en métaux lourds et en arsenic n’est plus potable.

« Cette mine à ciel ouvert est beaucoup trop importante pour notre petite région, s’inquiète Georgios Zoumpas. Si ce projet aboutissait, nous n’aurions aucun avenir, car il ­compromettrait toute production agricole locale et mettrait en danger la santé des hommes pour finalement obtenir une très faible quantité de minerai. En plus, il faut savoir qu’un gisement est une ressource finie ; une fois qu’ils n’auront plus rien à en tirer, d’ici une quinzaine ­d’années, les Canadiens partiront, laissant la région ruinée à tous points de vue. Ce n’est pas ce que nous voulons pour nos enfants », ajoute-t-il.

En effet, les chiffres fournis par Eldorado Gold ont de quoi alarmer : ils prévoient un rejet pouvant aller jusqu’à 3 100 tonnes par heure de poussière chargée en produits toxiques (métaux lourds, arsenic et cyanure) qui, propulsée dans l’air à 700 mètres d’altitude… ­retombera inévitablement sur les terres agricoles et les villages alentour. Toujours à propos de pollution atmosphérique, il faudra acheminer, par camions, le minerai vers le port de Thessalonique, d’où il sera expédié en Chine pour y être raffiné… Une intensification de la production engendrera un trafic incessant, polluant et dangereux. Et pour stocker les déchets, les digues seraient érigées à flanc de montagne, mais un glissement de terrain ou une tempête les entraîneraient immanquablement directement dans la mer ! Prête à tout pour stopper le désastre annoncé, la population s’est donc mobilisée : des réunions publiques de ­sensibilisation font salle comble dans les 
16 villages affectés par le projet. Malgré la pression des ouvriers, rétribués par Eldorado Gold pour intimider les opposants, et une répression policière particulièrement brutale, des comités de soutien ont été créés jusqu’à Thessalonique, où les soirées de solidarité aux opposants au projet ont rassemblé plusieurs milliers de personnes. Face à l’amplification du mouvement de refus de la mine, les forces de police sont devenues de plus en plus agressives : dans les villages de la vallée, les MAT (unités de rétablissement de l’ordre) laissent des blessés sur le carreau à chaque manifestation. D’importants moyens policiers sont aussi déployés en permanence pour sécuriser les installations d’Eldorado Gold… ce qui n’a pas empêché, le 17 février 2013, qu’un incendie s’y déclenche. Cet événement servit de prétexte à la police anti-émeute, lourdement armée, pour effectuer des perquisitions chez les suspects et interroger 150 résidents du village ­d’Ierissos en les forçant à fournir un échantillon d’ADN. Des arrestations illégales ont suivi, comme en témoigne Ioannis Stathoris. Âgé d’une quarantaine d’années, ce père de trois enfants, à la tête d’une fromagerie qui emploie 20 personnes, a passé quatre mois en prison, accusé à tort d’avoir été présent sur les lieux lors de l’incendie sur le chantier de la mine. « En réalité, j’étais chez moi, de multiples témoins l’attestent, mais pour la police, cela ne compte pas, affirme-t-il. J’ai été convoqué au tribunal, où l’on m’a passé les menottes et placé en détention préventive dans la foulée. Sur le coup, je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. »

Collusion entre l’ancienne municipalité et la multinationale

Ioannis, issu d’une famille de popes où l’on votait traditionnellement à droite, explique que ces événements et le fait d’avoir passé des mois enfermé dans une cellule de 9 m2 avec 5 autres prévenus ont changé radicalement sa manière d’envisager les rapports sociaux : « J’ai compris que l’action collective était la seule issue possible et aujourd’hui Syriza m’inspire confiance », confie-t-il, très ému par la solidarité qui s’est organisée autour de sa famille pour que son entreprise puisse continuer à fonctionner et par le respect que lui ont témoigné d’autres détenus : « J’étais considéré comme un prisonnier politique », sourit-il. À sa sortie, plus déterminé que jamais, il a poursuivi la lutte aux côtés de ceux qui avaient installé des « postes frontières ­citoyens » à l’entrée des villages, pour empêcher l’intrusion de la police. Toujours en attente de son procès, il se dit confiant : « Le mouvement social a changé les consciences, c’est ce qui a porté Syriza au pouvoir. Maintenant, tout cela va changer. Mais il faut convaincre ceux pour qui la mine est le moyen d’obtenir un salaire… Il faut leur trouver du travail ailleurs. »

Le développement économique de la ­région, c’est justement le programme de Yannis Mixos, le tout nouveau maire ­d’Ierissos, qui a pris ses fonctions en septembre 2014. Ce natif de la région, qui dirigeait une entreprise de développement de logiciels informatiques à Athènes, ­explique son engagement comme une évidence : « Mon père était mineur, il est mort à cinquante-huit ans d’un cancer du larynx, et je me souviens qu’il tenait absolument à ce que je fasse des études pour avoir un destin différent. Aujourd’hui, en tant que maire, je veux donner un destin différent à ma région. Stratoni, mon village natal, avait déjà failli être rasé par un autre projet d’extension de la mine d’or, il y a quinze ans. À l’époque, j’étais déjà engagé et, à la suite de notre action, la Cour suprême a fait arrêter le projet. Cette fois, c’est encore plus sérieux, donc je suis revenu pour agir sur le terrain. » Mais la tâche n’est pas aisée, et à son arrivée à la mairie, l’édile découvre l’ampleur des relations intimes qui liaient l’ancienne équipe municipale, favorable à la mine, et l’entreprise Eldorado Gold. « Quand j’ai pris mes fonctions, j’ai découvert que six employés à plein-temps de la mairie étaient en fait payés par l’entreprise Eldorado Gold. En plus, l’entreprise payait directement certains fournisseurs de la commune… Et 3 millions de subventions annuelles étaient versées par la multinationale », raconte-t-il. Mais, avec une décontraction qui n’a d’égale que sa détermination, le jeune maire fait face : « Nous avons mis un terme à ces pratiques. Alors, évidemment, c’est très difficile de faire fonctionner la commune avec un budget amputé de presque 50 % et un quart du personnel en moins, mais beaucoup d’administrés qui refusaient de payer leurs impôts locaux pour s’opposer à l’ancienne municipalité le font maintenant. Et nous avons fait le pari, avec le soutien d’une large majorité des habitants, de nous battre pour chercher d’autres voies de développement propres et dignes pour notre commune. » Il évoque notamment l’écotourisme et affirme avec fierté : « Notre or, ce sont nos ressources halieutiques et les produits locaux de grande qualité que nous allons faire labelliser. »

Mais, souligne Georgios Tsirigolis, professeur à l’université, originaire d’Ierissos et membre du comité contre la mine de Thessalonique, « les richesses sont aussi culturelles : le mont Athos, tout proche, draine beaucoup de touristes “religieux” et les ruines antiques et le canal de Xerxès sont d’un grand intérêt pour les amateurs d’histoire. Cette région est la terre natale d’Aristote, on peut imaginer en faire un pôle universitaire qui drainerait des chercheurs et des étudiants du monde entier, et pas simplement en été, c’est potentiellement un atout d’envergure internationale ».

BRAS DE FER POUR ARRÊTER LES BULLDOZERS

Pour rendre effective la décision de gouvernement de porter un coup d’arrêt à ce projet, la mobilisation citoyenne se poursuit. En effet, malgré des documents officiels en exigeant la suspension, datés du 25 février, les travaux se poursuivent sur le chantier de la mine à Skouries. Eldorado Gold compte sur ses appuis de longue date au sein de la police et de la justice pour tenter de passer en force. Des manifestations nationales sont prévues afin d’exiger l’arrêt immédiat des travaux et de soutenir la décision du gouvernement. 

Tag(s) : #Nouvelles du front

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