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Le parcours d'un ancien trafiquant d'armes syrien donne un aperçu de la vie des petits rouages qui permettent à la guerre de continuer.

 

Nous venions d’emprunter une route infernale pour sortir de Syrie. Pendant au moins une heure, nous avions grimpé et descendu les montagnes et traversé les bois en nous agrippant aux branches des arbres sous une chaleur torride.

Après avoir passé les barbelés de la frontière au beau milieu de cette région montagneuse, nous sommes descendus encore une demi-heure avant d’atteindre enfin la route principale, puis le passeur nous a amenés chez lui près de la frontière turque.

Ce soir-là, une fois en Turquie, après un voyage en bus d’Islahiye à Gaziantep, nous avons rencontré des réfugiés pour qui cette fuite infernale à travers les montagnes est une routine.

Malgré le cadre relativement modeste, Idris, sa femme Fatima, leurs enfants Rohan et Sivan, son frère Hasan et sa femme Ceylan, nous ont invité à rester avec eux et partager leurs histoires, qui sont comme un microcosme de la guerre civile syrienne.

 

La vie en Syrie

Avant le début du soulèvement il y a quatre ans, les frères Hasan et Idris travaillaient ensemble dans leur restaurant à Alep.

La femme d’Idris, Fatima, possédait un salon de coiffure. Quant à Ceylan, 17 ans, elle n’avait reçu presque aucune éducation. Son père l’avait retirée de l'école à l’âge de 12 ans car il ne voyait aucun avantage à acquérir une éducation alors que même les meilleurs étudiants ne pouvaient pas trouver d’emploi et que ceux qui abandonnaient leurs études pouvaient se faire de l'argent rapidement. Chaque fois que Ceylan voit Hasan consulter Facebook, elle est envahie de jalousie car elle-même ne sait pas lire.

Sivan, la fille d’Idris, a suivi le même chemin. Elle était sur le point de commencer l'école lorsque la guerre a débuté. Mais les écoles ont été bombardées. Suite au pilonnage du quartier de Cheikh Massoud à Alep, qu’Idris a pu observer depuis une colline, les deux frères ont vendu leur restaurant et sont retournés dans leur village, Kurdan.

Une fois à Kurdan, ils sont restés chez leurs parents ; douze personnes vivaient dans une même pièce. Il n’y avait pas d’école. Sivan avait presque huit ans et n’était jamais allée à l'école. Ils ont vécu une année entière sans eau ni électricité ni travail. Ils ont dépensé tout l'argent qu'ils avaient gagné en vendant leur restaurant. Puis un événement a mis leur vie en danger : Fatima a donné naissance à une petite fille, Rohan.

Idris a dû trouver un emploi car le bébé avait besoin de lait chaud et de couches. Hasan a alors eu une idée : les gens avaient peut-être besoin d’armes ? Ce jour-là, pratiquement un an après que les armes avaient détruit leurs moyens de subsistance, ces mêmes armes sont devenues leur nouvelle source de revenu.

 

Les petits rouages de la guerre d'autrui

« Au début, nous avons acheté des balles et des kalachnikovs aux soldats qui se battaient pour le régime puis les avons revendues aux rebelles qui les ont utilisées contre l'armée dirigée par le régime », explique Idris en coupant des légumes dans son appartement à Gaziantep.

« Les kalachnikovs coûtent environ 2 000 euros [un peu plus de 2 000 dollars], les soldats les vendaient à moitié prix. Eux-mêmes cherchaient une source de revenu pour subvenir aux besoins de leur famille car ils sont très peu payés. Au bout d’un certain temps, j’achetais des armes à toutes les milices et les vendais à n’importe quelle autre milice, même à la nouvelle milice kurde GPJ ».

Idris et Hasan sont ainsi devenus les petits rouages de la machine de guerre.

« Notre patron nous indiquait ce que nous devions livrer et où nous devions le faire. Je prenais les commandes et partais sans poser de questions. J’avais juste besoin de l'argent », dit Idris. « Nous gagnions environ 100 euros (100 dollars) pour chaque livraison effectuée entre Afrin et Alep (à environ 60 km). Je ne suis pas devenu riche en faisant cela, mais c’était assez pour garder ma famille en vie. Les patrons se font des centaines de milliers d'euros ; nous, nous étions seulement des employés ».

Passer les différents points de contrôle des milices avec des valises remplies d'armes s’est révélé difficile, mais Hasan et Idris ont décidé de prendre des mesures drastiques. Ne pas livrer revenait à ne pas gagner d’argent, chose qu’ils pouvaient difficilement se permettre.

« J’emmenais ma femme et mes enfants avec moi car les familles éveillent moins les soupçons », explique Idris. « Lors d’un passage à un point de contrôle, ils ont crié que notre maison avait été bombardée et que nous étions en train de fuir. C’était angoissant car les soldats pouvaient me tuer devant mes enfants »

Parfois, ça se passait mal.

« A un point de contrôle gardé par Jabhat al-Nusra [le Front al-Nosra], ils ont pris mon passeport et ont vu que j’étais kurde ; ils m’ont battu pendant des heures ».

« C’était terrifiant, confie Fatima. Je déteste les armes, et [notre fille] Sivan a tout vu, des centaines de fusils ».

Finalement, c’en était trop. Au bout d’un an, les choses devenaient trop difficiles et l’argent gagné ne suffisait plus à  justifier les risques encourus.

« Tout le monde s’était mis à vendre des armes. Je voyais tous les dirigeants des principales milices s’adresser à un seul homme dans le nord d'Alep », explique Idris.

« Les petits vendeurs ont été exclus du trafic. Nous avons traversé la frontière illégalement à travers la montagne, à la recherche d'un emploi. »

 

Un rêve inaccessible

Alors que les familles avaient toujours considéré la fuite comme un ultime recours, elles ont tout de même fini par fuir pour la Turquie, au nord. Les deux frères sont partis les premiers et ont trouvé un travail dans une pizzeria.

Durant leurs premiers jours à Gaziantep, les deux frères dormaient au restaurant, à même le plancher. Au bout de quelques semaines, ils ont pu louer un petit appartement dans le même immeuble et ont fait venir leurs familles.

L'afflux de près d’un million de réfugiés syriens a créé des opportunités d’affaires pour les promoteurs immobiliers. Où que vous regardiez, de nouveaux bâtiments s’élèvent de terre, mais ils sont exigus et de bien mauvaise qualité.

« A notre arrivée, nous ne disposions même pas de chaises ou de lits. Maintenant, Rohan et Sivan dorment sur des matelas », précise Fatima.

Rohan est une enfant joyeuse. Sivan est beaucoup plus timide. Elle s’isole souvent et se maquille devant un miroir.

Fatima aussi n’est plus ce qu’elle était. Autrefois fière maîtresse de maison habituée à côtoyer beaucoup de monde dans son salon de coiffure, elle est désormais isolée, accomplissant impassiblement ses tâches ménagères.

« Quand j’étais enceinte, c’était encore plus difficile », dit-elle.

Fatima et Ceylan se souviennent des humiliations subies à l'hôpital public avant la naissance de leur bébé. « Ils m’ont fait attendre à l'entrée pendant deux heures. Les infirmières sont comme des machines, dépourvues de sentiments. Je me sentais complètement seule. Accoucher sans la présence de votre famille à vos côtés est un triste événement », raconte Fatima.

L'histoire de l’autre côté de la frontière, en Turquie, n’est pas bien différente. Ceylan est enceinte, elle s’évanouit fréquemment. Y aura-t-il des complications ? Ceylan l’ignore.

« Hier, je suis allée à l'hôpital pour enfants, mais ils ne nous ont pas laissé entrer. Dans l'hôpital suivant, nous avons dû attendre une demi-heure, et quand nous avons finalement pu parler à un médecin, il nous a dit d'aller à l'hôtel de ville d'abord, pour demander une carte d'identité pour réfugiés », relate Ceylan.

Elle possède désormais une carte émise par l’AFAD, l'agence turque d’aide humanitaire qui fournit des abris aux réfugiés syriens. La carte devrait leur permettre l'accès aux hôpitaux publics.

« Mais même avec cette carte, ils refusent toujours de nous fournir des soins », affirme Ceylan. « Les patients turcs qui arrivent après nous sont traités en priorité. Je veux accoucher dans une clinique privée, mais cela nous coûtera 500 euros [510 dollars] », ajoute-t-elle.

Cela équivaut au revenu mensuel de la famille, même lorsque Hasan travaille 84 heures par semaine au restaurant.

« Un travailleur turc gagnerait deux fois plus. Aujourd'hui, je fais des pizzas pour 500 euros [510 dollars]. Je suis la machine et le patron encaisse l’argent », affirme Hasan.

« Nous avons déjà demandé une augmentation de salaire mais il nous a ri au nez. Nous travaillons ici illégalement, sans contrat, du matin au soir, douze heures par jour, sept jours par semaine et sans vacances.

« Des membres des familles de ministres du gouvernement de l'opposition syrienne mangent ici tous les jours. Ils se sont enrichis grâce à la corruption. Une richesse qu'ils on réussi à amasser grâce à la révolution qui nous a consumés », ajoute-t-il.

 

Une diatribe, mais avec le sourire

Cela ressemble bien à une diatribe, mais Hasan garde le sourire. Il dit qu'il a besoin de sourire pour éviter de se transformer en machine. « Au diable la révolution, au diable la liberté. Je déteste ces mots s’ils signifient que ces gens ont de l'argent à gaspiller alors que nous, nous n’en avons même pas pour nous soigner », s’exclame-t-il.

« Ces mots nous ont coûté notre pays, nos maisons, nos emplois et notre éducation. Nous, les réfugiés, payons pour leur guerre avec nos vies détruites. »

La boucle est bouclée : hier, les frères fournissaient des armes, aujourd’hui, ils en paient le prix.

Hasan est empli de rage. Qu’ils vendent des armes ou des pizzas, Hasan et Idris ne peuvent s’empêcher de penser qu'ils ne font qu’aider d’autres individus à s’enrichir.

Les familles craignent aussi que leurs enfants ne puissent échapper à ce cercle vicieux.

« Elle [Sivan] a 10 ans et n’est jamais allée à l'école. Nous n’avons pas l'argent pour payer ses frais d'inscription. Si jamais un jour elle va à l'école, elle sera une adolescente parmi les tout-petits », déplore Fatima.

Mais il y a aussi quelques bons moments en Turquie. Lorsque Fatima emmène Sivan à la piscine, celle-ci redevient une enfant.

« Demain nous allons à la piscine », crions-nous le matin suivant. Rohan se tient à la porte en sautant de joie. Sur le chemin qui nous mène à la piscine, elle observe les grands immeubles, les voitures et les gens, toutes ces nouvelles choses du monde extérieur à voir, loin de leur appartement. A la piscine, on ne peut l’arrêter. « Je suis très heureuse aujourd'hui », s’exclame-t-elle. La piscine est si proche, et pourtant si loin.

Son père, Idris, exprime le même émerveillement enfantin lorsqu’il regarde des vidéos de bébés et d'animaux sur internet. Il garde également un petit canard dans son appartement dans la grande ville pour maintenir un lien avec la nature. Cela contraste avec le fait qu’autrefois il était un trafiquant d'armes et que la nécessité de subvenir aux besoins de ses enfants l'avait poussé à détruire la vie d’autres enfants.

L’un des plus célèbres musiciens kurdes, Bave Selah, est un ami de la famille. En visite chez Idris, il explique : « Le sang de nos enfants sur les balles est comme le produit qui fait briller l'or, il fait gagner de l'argent ».

« Toutes les vieilles chansons parlent de la vie à la campagne, du lien entre l'homme et la nature. Les enfants et les animaux sont encore proches de l'âme de la terre, telle qu’elle existait bien avant que la race humaine n’apparaisse. La haine ne les a pas encore affectés », dit-il.

« Mais des millions d'enfants syriens ont vu en une seconde plus de haine que la plupart des gens durant toute leur vie », ajoute-t-il.

 

L’ultime souper

Lors de notre dernier repas ensemble, nous avons osé poser la question suivante : y a-t-il une porte de sortie, un avenir pour les enfants ? Cette question taraude Hasan et Idris jour et nuit.

Ils expliquent que l'appartement et le travail sont juste des solutions temporaires, jusqu'à ce qu'ils puissent trouver mieux, mais cette solution temporaire a déjà duré plus d'un an.

Fatima a un frère qui vit en Allemagne et une sœur qui vit au Danemark. « Ils nous parlent des écoles là-bas, et en discutant avec eux via Skype, j’ai vu à quoi ressemblent les maisons. Si quelqu'un me proposait de partir maintenant, je partirais même en pyjama », dit-elle.

« Idris partira peut-être tout seul en Europe et nous le rejoindrons plus tard. Mais pour cela, il a besoin d'économiser suffisamment d'argent. »

Hasan pourrait retourner travailler à Dubaï, mais seulement sans sa famille. Or pour lui, c’est hors de question tant que Ceylan est enceinte.

Le quotidien de ces familles à la dérive se poursuit entre routines mécaniques et moments d’espoir, comme pour des millions de réfugiés syriens en attente d'une solution qui tarde à venir.


- Roni Hossein et Annemiek Poelman ont également contribué à ce reportage.

 

 

 

Le récit d'un trafiquant d’armes syrien
Tag(s) : #Nouvelles du front

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