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Décryptage de la bataille qui se joue dans l'espace triangulaire entre Damas, Kuneitra et Deraa.

 

Entamée après la mort en janvier de Jihad Imad Moughniyeh et du commandant iranien Mohammad Ali Allahdadi, l'offensive de l'armée syrienne dans le sud du pays se déroule dans une zone extrêmement sensible. Alors que les combats ont principalement lieu dans l'espace triangulaire qui relie les villes de Damas, Kuneitra et Deraa, la proximité des frontières libanaise et jordanienne, mais aussi de la partie du Golan occupé par Israël, conditionne, en partie, la stratégie des différents acteurs.


Soutenue par des soldats iraniens et par des combattants du Hezbollah, l'armée syrienne a lancé son offensive dans le sud pour « défaire les rebelles qui, à partir de cette zone, ravitaillaient la Ghouta orientale », une banlieue de Damas, explique Fabrice Balanche, spécialiste de la géographie politique de la Syrie et du Liban, à L'Orient-Le Jour. « Le sud de Damas était le point faible du régime. C'était le seul endroit où l'armée continuait à reculer », analyse quant à lui Thomas Pierret, maître de conférences à l'Université d'Édimbourg et spécialiste de l'islam sunnite et de la Syrie. Une information confirmée par M. Balanche qui précise que les rebelles ont avancé à Deraa pendant l'hiver et ont chassé l'armée de Kuneitra.


Concernant le soutien iranien, les deux spécialistes s'accordent à dire qu'il a pour objectif principal d'éviter l'effondrement du régime syrien et de contenir les rebelles. « Ce qui est intéressant, c'est que c'est la première fois que des médias pro-Assad ont parlé du fait qu'il y avait des volontaires iraniens sur le terrain. La proximité avec Israël donne aux Iraniens une source de légitimité pour cette intervention. L'ayatollah Khamenei a d'ailleurs émis une fatwa une semaine avant le début de l'offensive pour autoriser les départs vers la Syrie », souligne M. Pierret. « Aujourd'hui, le Hezbollah et les Iraniens affichent clairement leur drapeau dans la région », note pour sa part M. Balanche. Selon les deux experts, ce sont, sans aucun doute, les généraux iraniens qui commandent actuellement sur le terrain. L'armée syrienne est ainsi reléguée au second plan. « Il y a même eu une rumeur d'un soldat syrien exécuté par des Iraniens pour insoumission », ajoute M. Pierret.

 

Liens entre al-Nosra et l'ASL

Dans la banlieue sud de la capitale syrienne, les rebelles combattent « sous le drapeau de l'Armée syrienne libre (ASL) », selon M. Pierret. « Le front sud est particulier parce que les factions non islamistes y sont plus importantes qu'ailleurs et plus compétentes qu'ailleurs. C'est notamment lié à la nature du combat dans des régions militairement très difficiles, non seulement parce qu'elles sont proches de Damas, mais aussi parce que ce sont des régions plates.
Une autre explication vient du fait que cette zone se situe à la frontière avec Israël et la Jordanie. Or, la Jordanie est beaucoup plus sourcilleuse que la Turquie dans le contrôle de la frontière, ne serait-ce que pour des questions linguistiques et des aspects idéologiques. Le royaume hachémite cherche réellement à empêcher les islamistes de s'implanter dans la région. Et les bases d'entraînement des rebelles, financés par l'Arabie Saoudite et les États-Unis, se trouvent également en Jordanie. », analyse M. Pierret. M. Balanche est toutefois plus mesuré concernant l'allégeance des rebelles qui combattent dans la région. Ce dernier souligne qu'il existe des liens, surtout dans le Sud, entre le Front al-Nosra et l'ASL. Les armes qui sont données à l'ASL peuvent ainsi facilement se retrouver entre les mains d'al-Nosra. Concernant la présence de l'ASL dans la région, M. Balanche est également plus sceptique. « Quand on rencontre des réfugiés syriens, ils nous expliquent que c'est l'ASL qui combat dans leur région. Mais pour eux, tous les combattants qui ne sont pas affiliés à Daech (acronyme arabe de l'État islamique – EI) sont automatiquement affiliés à l'ASL, y compris des groupes comme Jaïsh al-islam ou al-Nosra. Cela crée évidemment la confusion. Aujourd'hui, l'ASL, à savoir les déserteurs de l'armée régulière ayant décidé de combattre le régime, ça n'existe plus. Soit ils sont morts, soit ils ont changé de groupe, soit ils sont réfugiés au Liban, en Jordanie ou en Turquie. Il reste à peine quelques centaines de combattants formés et financés par les Américains positionnés à des postes frontières clés. », explique M. Balanche.


Pour l'heure, la triade armée syrienne/pasdaran/Hezbollah n'a pas réalisé d'avancée spectaculaire, à part la prise de quelques villages, assure M. Pierret. Mais d'après lui, les objectifs réels de l'offensive sont différents des objectifs annoncés. « L'objectif est certainement d'éloigner le danger de Damas plutôt que de reprendre tout le Sud. Je ne suis pas sûr que l'Iran ait envie de reprendre tout le Sud et je ne vois pas trop ce qu'il en ferait. Les combattants sous commandement iranien chercheront à récupérer la zone à la frontière libanaise et à arriver jusqu'à la ligne d'armistice avec Israël », ajoute-t-il. Pour sa part, M. Blanche estime que les combattants loyalistes ont les moyens de réaliser les objectifs annoncés et de reprendre tout le Sud.

 

(Repère : Quelles sont les principales villes aux mains de l'EI en Irak et en Syrie ?)

 

Al-Nosra ou le Hezbollah ?

 

Reste un acteur qui n'a toujours pas été évoqué et dont l'importance stratégique est capitale : Israël. Alors que l'Iran, via ses canaux médiatiques, accuse l'État hébreu de soutenir les jihadistes du Front al-Nosra, les deux experts s'accordent à dire qu'il y a des liens entre les deux acteurs, peut-être un pacte de non-agression, sans pour autant parler d'alliance. « Des combattants sont soignés en Israël, mais ce n'est pas une preuve de soutien. L'État hébreu a eu des contacts avec des unités rebelles, mais sa démarche doit être comprise dans une logique d'établir une zone de sécurité, note M. Pierret. Al-Nosra ne fonctionne pas de façon pyramidale comme l'EI. C'est plutôt un ensemble de petits groupuscules, donc Israël a pu avoir des liens avec un groupuscule sans pour autant en avoir avec toute l'organisation. L'objectif de l'État hébreu est d'affaiblir le régime syrien, le Hezbollah et les jihadistes, de les laisser se battre entre eux. »


En attendant, le dilemme de l'État hébreu est le suivant : lui est-il préférable d'avoir al-Nosra ou le Hezbollah à sa frontière ? « Le Hezbollah est plus rationnel et beaucoup plus puissant militairement qu'al-Nosra. Pour cette raison, je ne serais pas loin de penser que les Israéliens préféreraient avoir al-Nosra à leurs frontières », analyse M. Pierret.
« J'en ai discuté avec un chercheur israélien, et pour eux, ça reste un point d'interrogation. Il ne m'a pas clairement dit qu'Israël préférerait avoir le Hezbollah plutôt qu'al-Nosra à sa frontière, mais j'ai compris qu'il était plus facile de combattre l'ennemi qu'on connaît que celui qu'on ne connaît pas. Le Hezbollah est une structure organisée, au contraire d'al-Nosra. Il est plus facile de négocier avec Hassan Nasrallah qu'avec tous les chefs d'al-Nosra », explique quant à lui M. Balanche.

 

Al-Nosra, à l'heure de la rupture avec el-Qaëda ?
 

Des informateurs proches de la branche d'el-Qaëda en Syrie, le Front al-Nosra, indiquent depuis mercredi que le groupe jihadiste va prochainement rompre ses liens avec l'autorité centrale d'el-Qaëda, dans la logique de devenir plus fréquentable et de recevoir, en contrepartie, un financement plus important de la part des pays du Golfe, particulièrement le Qatar. Interrogé sur la crédibilité de l'information, Fabrice Balanche, spécialiste de la géographie politique de la Syrie et du Liban, demeure très prudent. Il rappelle tout d'abord que le label « el-Qaëda » ne rapporte plus grand-chose au moment où « Daech a le vent en poupe ». « Malgré cela, pour rompre leur lien, il leur faudrait de réelles garanties en retour de la part des pays du Golfe. Or actuellement, il y a une rupture de confiance entre le Front al-Nosra et les pays du Golfe. Les jihadistes se disent : pourquoi commenceraient-ils à nous soutenir maintenant, alors qu'ils nous ont instrumentalisés auparavant ? » Dans tous les cas, l'expert souligne que, même en cas de rupture, les jihadistes sur le terrain ne changeraient certainement pas d'idéologie. La décision, si elle est prise, sera essentiellement d'ordre symbolique et n'entraînera pas nécessairement de grands changements sur le terrain.

 

 

 

Les enjeux de la bataille pour le Sud syrien
Tag(s) : #Nouvelles du front

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