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L'attentat revendiqué par l'État islamique est une nouvelle tentative de déstabiliser la transition démocratique tunisienne, en poussant le gouvernement à sacrifier les droits et les libertés nouvellement acquis au nom d'une réponse sécuritaire. Mais en dépit des difficultés économiques, des lenteurs de la transition et des attentats, presque personne n’envisage un retour en arrière.

 

Tunis, de notre envoyé spécial. - Il y a comme une forme de résignation en Tunisie, depuis l’attaque du Bardo, mercredi 18 mars. Résignation à l’inévitable, c’est-à-dire aux attentats, qui ne sont malheureusement pas une nouveauté pour la société tunisienne. Résignation également au fait que rien ne sera offert gratuitement aux Tunisiens pour faciliter leur transition démocratique. Une transition lente et difficile depuis quatre ans, qui occupe tous les esprits, mais qui progresse pas à pas malgré les obstacles, dont l’assaut contre le musée et les touristes étrangers n’est que le dernier en date.

Cette résignation explique sans doute pourquoi, deux jours après l’attaque sanglante qui a fait 21 morts (dont trois Français) en plus des deux terroristes, aucune manifestation d’envergure n’a eu lieu dans le pays. Les quelques rassemblements qui se sont déroulés jusqu’ici dans tout le pays ont été sporadiques, souvent spontanés, mais peu mobilisateurs : quelques dizaines de personnes au pire, quelques centaines au mieux. Devant le Bardo, jeudi 19 mars, il y avait presque plus de journalistes étrangers que de manifestants pour déposer des gerbes et, de manière générale, affirmer que le terrorisme n’abattra pas la Tunisie.

Du coup, un certain nombre de militants syndicaux et associatifs essaient de transformer le défilé qui doit ouvrir le Forum social mondial (FSM,) mardi 24 mars, en grande marche contre le terrorisme et en hommage aux victimes du Bardo. Cet événement prévu de longue date, qui va voir converger des dizaines de milliers de militants altermondialistes de toute la planète, serait également un moyen de relayer la campagne spontanée qui a émergé sur les réseaux sociaux (#Iwillcometotunisia) visant à proclamer que « oui, nous allons continuer à venir en Tunisie ». Car ce que les Tunisiens redoutent plus que tout, c’est l’isolement, et le retour à l’enfermement morbide des années Ben Ali, où les touristes défilaient certes, mais où les échanges se limitaient à des flux économiques et migratoires sans réelle communication ou authentique partage.

« Il y a une symbolique très forte dans toutes ces attaques terroristes », rappelle Alaa Talbi, le directeur exécutif du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES). « Celle du Bardo est survenue deux jours avant la fête nationale de l’indépendance, un mercredi, jour où les bateaux de croisière font escale à Tunis. Elle s’est déroulée dans un musée, lieu de culture, jouxtant le Parlement, et contre des étrangers. Tout cela n’est pas le fruit du hasard ! Comme les meurtres en 2013 des militants politiques Chokri Belaïd et Mohamed Brahimi, l’un le 6 février, date anniversaire des mouvements étudiants de 1952, l’autre le 25 juillet, jour de la fête de la République. »

Pour la plupart des Tunisois croisés ces deux derniers jours, ces attaques, dans leur symbolique, ont pour objectif de déstabiliser la transition démocratique. « Les terroristes islamistes ne souhaitent pas un retour à la dictature des années Ben Ali, ce n’est pas cela leur but », explique un avocat venu déposer une gerbe devant le Bardo. « Mais ils souhaitent créer une situation de chaos dans le pays et alimenter la crise économique en faisant fuir les touristes, et ensuite en espérant une réaction violente de la part du gouvernement qui braquerait la population et les ferait passer pour des martyrs. » « Ils veulent nous pousser vers la peur et la violence », renchérit Taoufik Bouderbala, le président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme tunisienne et rapporteur de la commission d’investigation sur les morts durant la Révolution de 2011. « Beaucoup de gens ne veulent pas que nous réussissions en Tunisie. Nous sommes des ovnis dans le monde arabe. »

 

 

« Je ne crois pas à un grand basculement sécuritaire »

Comme dans tous les pays frappés par des attaques terroristes de grande ampleur ces dernières années (des États-Unis à la France en passant par l’Égypte), il y a toujours une frange de la population et du personnel politique pour appeler à une réponse musclée, dite « sécuritaire ». La spécificité tunisienne tient à la fragilité de ses nouvelles institutions démocratiques. La nouvelle constitution a un peu plus d’un an, le premier président et la première assemblée de représentants du peuple (ARP) ont été élus il y a quelques mois, le haut conseil de la magistrature vient à peine de s’installer, et la future cour constitutionnelle, chargée de veiller à ce que les lois respectent les libertés enchâssées dans la loi fondamentale, n’est pas encore créée… En revanche, la loi antiterroriste en vigueur est toujours celle votée en 2003 sous la dictature, qualifiée de « loi d’exception » par les associations de défense des droits humains.

 

« Je ne crois pas à un grand basculement sécuritaire. Je ne pense pas que nous allons revenir à un État policier avec une surveillance de la population, des atteintes à la liberté d’expression, etc. », estime Amna Guellali, la directrice d’Human Rights Watch en Tunisie. « Mais je crains tout de même que la lutte contre le terrorisme ne nous pousse vers des restrictions et des atteintes à la dignité humaine, notamment la torture, pratique qui continue d’exister dans la police, en particulier au nom de la lutte contre le terrorisme. »

Plusieurs élus du parti Nida Tounes, le mouvement du président Béji Caïd Essebsi, se sont fait remarquer ces derniers jours en clamant : « Pas de droits de l’homme pour les terroristes ! » Et dans les rues de Tunis, on peut parfois entendre ce même discours réducteur : « Il faut tous les éradiquer sans pitié ! Les terroristes et leurs complices », comme le clame un commerçant venu défiler dans le centre de la capitale avec un drapeau tunisien sur les épaules. « La société civile doit normalement jouer le rôle de garde-fou pour éviter le basculement dans le tout sécuritaire », poursuit Amna Guellali. « Elle a joué un rôle de premier ordre ces dernières années, mais elle est également politisée et elle peut être amenée à accepter que la lutte contre le terrorisme se fasse au détriment des droits humains. »

Le parti musulman Ennahda, qui participe au gouvernement bien qu’il soit arrivé en seconde position aux législatives, est fréquemment attaqué par le camp laïc qui le soupçonne d’accointances avec les islamistes, en dépit de son engagement répété dans le processus démocratique. « Nous défendons l’idée qu’il faut une loi antiterroriste qui ne soit pas une loi d’exception, qu’il faut lutter contre les injustices sociales, améliorer l’école et renforcer les capacités matérielles de l’armée et de la police. Il n’est pas question de sacrifier les droits et les libertés sur l’autel de la sécurité », explique Sayida Ounissi, une député d’Ennahda. « Mais notre position, qui était déjà difficile à faire entendre quand il y avait des attaques contre l’armée, est devenue encore plus délicate… »

Dans le même temps, la résignation qui semble avoir envahi les rues de Tunis est également une forme de résilience. En dépit des difficultés économiques, des lenteurs de la transition et des attentats, presque personne n’envisage un retour en arrière. « La peur est derrière nous depuis la Révolution », assure Taoufik Bouderbala. « La liberté est là et personne ne nous la confisquera. »

THOMAS CANTALOUBE

Tag(s) : #Nouvelles du front

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