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Malgré la probabilité énorme de trouver la mort sur le chemin de l'exode, ils sont des milliers d'E à fuir chaque année la dictature militaire. Nombreux meurent en mer en tentant de rejoindre l'Europe.

 

"Ceux qui espèrent une démocratie multipartite peuvent aller sur la lune" : on ne peut être plus clair ! Il y a encore quelques années, le régime érythréen et son président à durée indéterminée Issayas Afeworki ne voyaient pas d'un si mauvais œil le départ d'une partie de sa population. Il s'agissait alors des plus insatisfaits, des plus susceptibles de vouloir mener une action pour renverser le pouvoir. 

Mais la dictature militaire et sa conscription "ouverte" – entendez sans fin -, la misère économique et l'arbitraire quotidien poussent désormais les jeunes gens à l'exil par milliers : en octobre 2014, un rapport de l'ONU évoquait la fuite de plus de 200 Erythréens par jour en direction de l'Ethiopie voisine. Tellement massif que, même pour la dictature, cet exode est devenu un problème.

Or ce sont ces Erythréens en fuite qui remplissent pour partie les navires qui dérivent vers les côtes italiennes. Sur les 10.165 migrants arrivés par mer en Italie depuis janvier 2015, 906 provenaient d'Erythrée, selon l'Organisation internationale pour les migrations. Ils étaient nombreux, semble-t-il, sur le bateau qui a fait naufrage au large de la Libye dans la nuit du samedi 18 au dimanche 19 avril, emportant par le fond quelque 800 personnes. 

 

La dictature d'Issayas Afeworki

Un peu plus de 20 ans après son indépendance, ce pays dont la surface est comparable à celle de l'Angleterre mais qui compte 5 millions d'habitants, est devenu un immense camp de travail forcé. Il est souvent comparé à la Corée du Nord - l'extravagance de son leader en moins. Les rafles, les emprisonnements arbitraires, la torture y sont monnaies courantes.

A sa tête : Issayas Afeworki. Lui-même et sont parti, le Front populaire pour la démocratie et la justice (FPDJ), dirigent le pays depuis son indépendance en 1993. Léonard Vincent, auteur des "Erythréens" (Editions Rivage), résume ainsi le personnage dans une interview à "l'Obs" : 

"Un gangster contrôlant un système mafieux (…) qui considère que l'Erythrée est sa propriété, sa vie, sa chose."

Leader originaire des hauts plateaux du centre du pays, issu d'une classe populaire, l'homme fort d'Asmara "a été formé en Chine où il a tout appris pendant la Révolution culturelle", précise le spécialiste. 

"C'est un combattant en sandales, un héros mythique venu tout droit des années 1960-70, un leader, un chef militaire, un survivant en guerre."

S'appuyant sur un régime d'exception mis en place après le déclenchement de la guerre avec l'Ethiopie, qui fait quelque 100.000 morts entre 1998 et 2000, Afeworki a littéralement coupé l'Erythrée du reste du monde : impossible d'entrer ou de sortir du pays pour la plupart des habitants. Aucune presse indépendante n'est évidemment autorisée dans le pays, ni aucun accès pour la presse étrangère.

 

Une population asservie

Comme le dénonçait encore en 2014 Amnesty international, c'est une population entière qui est asservie au profit de l'Etat mafieux. Le service militaire rendu officiellement "à durée indéfinie", embrigade de force la population entre 16 ans et environ 40 ans. Dans l'un de ses derniers rapports, l'ONG explique :

" Une fois leur formation militaire accomplie, les jeunes travaillent pour des entreprises publiques sous le contrôle de l’armée et du FPDJ, les plus éduqués comme enseignants, pendant parfois plus de dix ans, quasi gratuitement. Les travaux d’intérêt général, particulièrement éprouvants, ne donnant droit à aucun supplément."

Une extension du service militaire assimilable à une forme de mise en esclavage de la population.

En fait, le système ne tient que grâce à l'aide de la diaspora. Amnesty explique :

"Ceux qui ne peuvent compter sur leur famille à l’étranger sont condamnés à la misère ou à la fuite."

Un paradoxe. Car, grâce à ces envois de fonds, ainsi qu'à "une taxe que beaucoup dans la diaspora versent à l'État", explique de son côté l'International Crisis Group, les émigrés aident à soutenir ce système auquel, eux, ont réussi à échapper…

 

Tortures

Le régime est d'une violence inouïe. Selon la rapporteuse spéciale de l'ONU, Sheila B. Keetharuth :  

"Les Érythréens fuient les violations systématiques et généralisées des droits de l'homme, à savoir la conscription forcée illimitée, mais aussi les exécutions extrajudiciaires, les disparitions forcées, les arrestations et détentions arbitraires, la torture et les conditions de détention inhumaines, ainsi que la répression politique."

Quelque 10.000 prisonniers politiques croupiraient dans les geôles d'Afeworki. Ce qu'on leur reproche ? D'avoir une activité politique, des croyances religieuses, un comportement qui aurait déplu, une tentative de fuite… Il existe ainsi plus de 300 camps de détention dans ce petit pays. Dans un précédent rapport, Sheila B. Keetharuth a décrit l'effroyable pratique des enlèvements :

"Les détenus sont arrêtés la nuit, ou enlevés, leurs yeux sont bandés et on leur fait faire un tour en voiture avant que des agents en civil les interrogent. Ils sont jetés dans la cellule d’une prison souterraine ou d’un autre endroit de détention secret. Eux comme leur famille ignorent où ils ont été emmenés."

Dans les camps, ceux qui ont tenté de fuir font l'objet des pires tortures. Interrogés par plusieurs ONG, des migrants racontent leur calvaire. Ils ont subi la technique du "ferro" : poings attachés derrière le dos, jeté au sol visage contre terre, le prisonnier est frappé à coups de bâton ou de fils électrique. La technique de "l'hélicoptère" : pieds et poings liés dans le dos, allongé sur le ventre, le prisonnier est exposé durant des jours et des nuits à la chaleur brûlante des journées et au froid mordant des nuits dans le désert. Ou encore la technique de "Jésus Christ" : suspendu par les bras en forme de crucifixion et enduit de sucre, le prisonnier est à la merci des insectes durant plusieurs jours…

La question pour les milliers d'Erythréens qui prennent la route chaque mois malgré le risque d'enlèvement, de torture et de mort qui jalonnent le long périple qui les attend, n'est plus, généralement, "pourquoi partir ?" mais "comment rester ?". Qui ne le comprendrait pas ?

Céline Lussato

Tag(s) : #Nouvelles du front

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