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Avec Philippe Marlière Professeur de sciences politiques à University College de Londres,  Philippe Corcuff Maître de conférences de sciences politiques à l’IEP de Lyon et Roger Martelli Historien, codirecteur de Regards.

. Une décision politique et une faillite démocratique par Philippe Marlière Professeur de sciences politiques à University College de Londres 

Un État de droit peut-il s’accommoder d’un état d’exception, attentatoire aux libertés, surtout quand les résultats de la lutte antiterroriste sont des plus insignifiants ? Pourquoi le maintien de la sécurité publique – nécessaire après les attentats de janvier et de novembre 2015 – n’a-t-il pas été assuré dans le cadre des lois antiterroristes existantes ? Pourquoi cette option n’a-t-elle pas été considérée par la représentation nationale ?

Il convient de replacer la décision de constitutionnaliser l’état d’urgence dans l’arc des réformes liberticides mises en œuvre ces dernières années : la loi relative à la rétention de sûreté adoptée sous Nicolas Sarkozy, la loi sur le renseignement du gouvernement socialiste et la loi future réformant la procédure pénale. Toutes ces décisions législatives renforcent les pouvoirs de police, des préfets et des procureurs – des institutions dépendantes du pouvoir exécutif – et réduisent les pouvoirs des juges judiciaires et des avocats.

L’état d’urgence, prolongé dans des conditions de grande confusion émotionnelle, est une décision politique : François Hollande espérait reprendre la main en divisant la droite et en rassemblant « la nation » derrière sa figure de « commandeur ». Le stratagème est en train d’échouer lamentablement, mais ces décisions liberticides ont été possibles du fait de la faillite démocratique des institutions chargées de garantir nos libertés : la grande majorité de la représentation nationale et des médias.

La France inquiète : depuis un an, le monde observe avec incrédulité cette dérive autoritaire. Est-ce cela la « patrie des droits de l’Homme », se demandent nombre de nos alliés ? Nous en sommes au stade d’une démocratie de façade : des élections libres sont organisées, la justice est indépendante et les droits constitutionnels sont, dans une large mesure, respectés. Pourtant, il apparaît clairement que les centres de décision s’éloignent du contrôle des citoyens. La responsabilité du gouvernement est écrasante : il a, d’une part, militarisé l’espace public, de l’autre, il capitule devant les exigences du Medef et de la Commission européenne. Où cette faillite démocratique peut-elle mener la France ? Il n’y a pas lieu d’être optimiste après que Manuel Valls a affirmé que l’état d’urgence devra être prorogé « le temps nécessaire de détruire Daech ». Il existe deux évolutions envisageables : d’une part, une véritable dérive autoritaire, semblable à la situation russe, hongroise ou turque, pourrait survenir. La France, qui connut le régime de Vichy et approuva l’usage de la torture en Algérie, a des précédents en la matière. Dans ce cadre, la compétition électorale et les libertés fondamentales seraient davantage restreintes, sans que le pays ne devienne une dictature. Nous n’y sommes pas encore, mais ce scénario n’est pas à écarter.D’autre part, la France pourrait se relever grâce à un sursaut démocratique et anti-autoritaire. Selon ce scénario, la vieille démocratie représentative serait renouvelée de fond en comble pour permettre au politique de reprendre le pouvoir face à l’économique. Nous substituerions alors au principe de gouvernement vertical, une approche plus horizontale du politique, reposant sur la parité généralisée, le non-cumul des mandats et la promotion de formes de participation délibératives qui impliqueraient la diversité des couches sociales et ethniques.

Une vision utopique ? Pas du tout. Seul ce scénario positif permettrait de rompre avec la spirale infernale de la violence d’État en réponse au terrorisme, qui détruit des vies innocentes et menace nos libertés.

Dernier ouvrage : La gauche ne doit pas mourir ! Le manifeste des socialistes affligés, Éditions Les Liens qui Libèrent, 2014 (avec Liêm Hoang-Ngoc).

. Les vannes de l’arbitraire sont ouvertes  par Philippe Corcuff Maître de conférences de sciences politiques à l’IEP de Lyon 

En 2015, les attentats de Charlie hebdo et de l’Hyper Cacher, puis ceux du 13 novembre ont légitimement bouleversé le sentiment d’humanité de ceux qui sont attachés à une éthique d’émancipation. Les fondamentalismes islamistes sont des ennemis de l’émancipation sociale. Ceux qui à gauche ne l’ont pas compris, en relativisant ces crimes au nom de considérations géostratégiques dérisoires ou de comparaisons macabres, ont contribué au délabrement confusionniste des gauches. Ceux qui, après avoir enlisé la gauche de gouvernement dans un social-libéralisme patronal, ont aussi mis un doigt dans le recul des libertés publiques et dans l’islamophobie d’État, avec la constitutionnalisation de l’état d’urgence et de la déchéance de nationalité, ont, quant à eux, cancérigèniser durablement la notion même de gauche. Il est presque fini le temps des années 1980 où les noces du mitterrandisme et du marché, avec leurs dégâts sociaux, se légitimaient par quelques concessions dites « libérales-libertaires » aux luttes émancipatrices post-1968. Le social-libéralisme se fait de plus en plus sécuritaire et autoritaire dans une forme de retour à un certain « ordre moral ». Le premier ministre, Manuel Valls, ne cache ainsi pas ses sympathies pour les nouvelles humeurs idéologiques « néo-réacs ».

C’est dans ce cadre déboussolant pour les valeurs progressistes qu’intervient la deuxième reconduction de l’état d’urgence. Son efficacité pour combattre le djihadisme reste pourtant à démontrer. Vraisemblablement parce que sa logique principale ne se situe pas là. Il s’agit plutôt de stimuler les peurs et les demandes de protection au profit de la sacralisation des institutions étatiques et, à leur sommet, de l’« homme d’État providentiel », qui espère sauver sa petite peau politicienne pour la prochaine échéance présidentielle. Peu importe si les vannes de l’arbitraire sont ainsi ouvertes en fragilisant les quelques acquis démocratiques de nos régimes représentatifs professionnalisés.C’est là que l’on a besoin de redécouvrir la part libérale, au sens politique, de l’histoire du mouvement ouvrier contre des penseurs critiques comme Jean-Claude Michéa ou Frédéric Lordon, qui tendent fallacieusement à amalgamer libéralisme politique (limitation réciproque des pouvoirs et développement de droits individuels et collectifs) et libéralisme économique (idéologie du marché-roi). Il y a une actualité de Montesquieu dans De l’esprit des lois (1748) : « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Un des premiers textes politiques de Marx, en mai 1842, ne consistait-il pas en une défense de la liberté de la presse contre la censure ? On pourrait dire des choses semblables quant à la présence d’un héritage critique du libéralisme politique chez Proudhon ou Bakounine.

Face aux périls réels incarnés par le djihadisme, la prolongation de l’état d’urgence paralyse les indispensables résistances citoyennes. Nombre de réactions spontanées en janvier et en novembre 2015 avaient largement mis en avant le respect laïc de valeurs multiculturelles et plurireligieuses, contre les xénophobies portées tant par les fondamentalismes que par l’extrême droite. Cela invitait à la multiplication au sein de la société d’expériences alternatives du « vivre ensemble », dans la reconnaissance du poids des inégalités et des discriminations, et de formes d’auto-organisation démocratique sur lesquelles on pose, à l’inverse, un couvre-feu étatiste. Cela impliquerait pour les gauches, si elles veulent encore avoir un sens émancipateur, de s’extirper du profond brouillard éthique, intellectuel et politique qui les encercle de tous côtés.

 Derniers ouvrages parus en 2015 : Mes années Charlie et après , avec des dessins de Charb, Éditions Textuel et Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte, Éditions du Monde Libertaire.

. Urgence du commun, pas de la guerre  par Roger Martelli Historien, codirecteur de   Regards 

Qu’il faille arrêter l’état d’urgence est une évidence. Il est dangereux, parce qu’il nourrit un état d’exception qui érode les libertés. Il est inefficace, parce qu’il n’écarte pas le risque qu’il prétend conjurer. Il est contre-productif, parce qu’il attise les braises au lieu de les éteindre.

Il faut donc mettre fin à ce monstre juridique et se garder de toute constitutionnalisation de son exercice. Mais si l’on ne veut pas que le même processus se reproduise périodiquement, on devrait aller au-delà. Il convient d’abord de comprendre ce qui est au cœur de la légitimation de « l’urgence ». Sa base est dans l’affirmation sans cesse répétée depuis au moins janvier 2015, à gauche comme à droite : « Nous sommes en guerre ».

Ce n’est pas nouveau. Tout a commencé le 11 septembre 2001, quand s’effondrent les Twin Towers, à New York. Une semaine après, le Congrès des États-Unis propose de mettre en place une juridiction d’exception. Un mois plus tard encore est adopté le Patriot Act, qui officialise les notions « d’état de guerre » et de « guerre globale contre la terreur ». Dès cet instant, les États-Unis n’ont eu de cesse que leur logique s’étende à l’échelle planétaire. Quinze ans plus tard, nous y voilà plongés. Efficace cette politique ? Les sources américaines elles-mêmes suggèrent que, depuis 2001, les actes terroristes ont augmenté de 6 500 %, pour moitié en Afghanistan et en Irak. Quant à la « guerre contre le terrorisme », elle aurait causé entre 1,3 et 2 millions de morts en Afghanistan, en Irak et au Pakistan. Deux millions de terroristes ? Allons donc !

La seule justification de l’état de guerre n’est ni militaire, ni même géostratégique. Elle est avant tout idéologique. Depuis 1993, on nous a habitués – à l’instigation de Samuel Huntington – à l’idée que la guerre froide avait laissé la place au « choc des civilisations » et que l’antagonisme principal du moment était celui qui oppose « l’Occident » – toujours là celui-là – et « l’Islam ».

On y ajoute la conviction que le problème principal de nos sociétés n’est ni dans la manière capitaliste de conduire la « mondialisation », ni dans le couple infernal de la concurrence et de la « gouvernance ». Non : notre problème tiendrait à que nous sommes en passe de ne plus être chez nous, que nous nous laissons submerger et que, ce faisant, nous perdons « notre identité ». Voilà le fond de l’affaire. Ce qui est en jeu dans la société n’aurait rien à voir avec la question de l’égalité, mais avec celle de l’identité. Or ce thème n’est pas né par génération spontanée. Il a été formalisé par l’extrême droite dès la fin des années 1960, il a gagné la droite depuis et, pire encore, il commence à gangrener la gauche.

Se sortir de l’état d’urgence, c’est aussi se débarrasser de cette idée-là. Le monde est instable parce qu’il est travaillé par la croissance des inégalités. L’incertitude gagne, parce que la démocratie est malade. Le ressentiment déferle parce que la volonté publique s’affaiblit et que la citoyenneté s’anémie. Si la planète se laissait dominer par la peur des nantis et le ressentiment des délaissés, notre avenir serait bien sombre. S’il y a urgence, ce n’est pas à nous défendre contre « l’autre », pour protéger « notre identité ». C’est plutôt à reprendre, dans les conditions de notre temps, le combat pour l’égalité, la citoyenneté et la solidarité. Ne laissons pas libre cours au ressentiment et cherchons les causes véritables de nos maux. Ne succombons pas au vertige du repli, des frontières et des murs. Notre horizon est celui du commun, pas celui de la guerre.

 Dernier ouvrage : L’Identité, c’est la guerre, Éditions Les Liens qui Libèrent (à paraître le 2 mars).
Faut-il redouter la prolongation en cours de l’état d’urgence ?
Tag(s) : #Nouvelles du front

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