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Après l’anglais et l’italien, «l’arabe est la troisième langue d’emprunt pour le français», révèle l’universitaire Jean Pruvost, auteur d’un fort savoureux «Nos ancêtres les Arabes, ce que le français doit à la langue arabe» (JC Lattès). Un auteur qui fait partager sa passion des mots dans les médias, notamment à la radio Mouv’, où il tient une chronique avec le pseudonyme Doc Dico. Entretien.

 

Comment avez-vous été amené à écrire ce livre ?
Il est né de l’intérêt manifesté par mes étudiants sur l’importance de la langue arabe pour la langue française. Parmi ces étudiants de toutes origines, il y avait des jeunes d’origine maghrébine pour qui c’était une découverte et que cela émouvait.

En quoi les Arabes sont-ils «nos ancêtres» linguistiques ?
L’influence de l’anglais a commencé au XVIIIe, s’est poursuivie au XIXe et est devenue très forte au XXe, notamment à cause des guerres mondiales. Celle de l’italien s’est surtout faite sentir au XVIe, pendant la Renaissance. La seule langue qui nous irrigue depuis le IXe siècle jusqu’à aujourd’hui, c’est l’arabe.

Les apports ont commencé à l’époque des croisades. Mais l’influence arabe s'est exercée via Cordoue à l’époque de l’Espagne musulmane au Moyen Age.

Vous pensez à quels types de mots ?
Des mots d’origine savante : «algèbre»«algorithme»«alchimie». Mais aussi d’autres d’ordre médical ou désignant des plantes médicinales dont les Arabes étaient des spécialistes, comme  « benjoin ».Ou des termes d’astronomie comme «zénith». On voit aussi apparaître «hasard», qui vient d’«az-zahr» (le dé), jeu de dés médiéval.

Par la suite, l’arrivée de mots arabes s’est faite grâce au commerce en Méditerranée, avec l’apparition de nouveaux produits et de nouvelles cultures. Parmi eux, on trouve «orange»«abricot»«jasmin»«lilas»«artichaut»«jupe»«coton»… «Orange» est passé par l’espagnol «naranja», venu de l’arabe «narandj». La déformation en «o» a été influencée par le nom de la ville d’Orange. Parfois, le français adapte des emprunts à sa propre consonance et les déforme: l’arabe «harsufa», passé par l’italien «articiocco», a ainsi donné… «artichaut» !

Et que s’est-il passé par la suite ?
L’intérêt a repris au XVIIe et aux XVIIIe grâce à la civilisation orientale, avec des termes véhiculés par la langue arabe. Il n’y a qu’à se référer à Montesquieu et aux « Les lettres persanes ». Au XIXe, les romantiques, tels Châteaubriand et Lamartine, se sont, eux aussi intéressés à l’Orient. « Les lettres persanes » de Victor Hugo sont truffées d’emprunts à la langue arabe. Et en arborant, en 1830, au moment de la première représentation d’ « Hernani »«un gilet de satin écarlate», selon la description de Hugo, Théophile Gautier ignorait sans doute qu’il faisait honneur à deux mots arabes, le «gilet» et le «satin» !

Dans les années 1830, la conquête de l’Algérie par la France a engendré une «reprise de contact avec le monde arabe», dixit le linguiste Albert Dauzat. Tant la colonisation que la décolonisation ont continué d’injecter des mots arabes en français à des doses plus ou moins importantes. On trouve ainsi du vocabulaire militaire : «gourbi»«nouba». Mais aussi gastronomique : «couscous»«merguez»«méchoui», termes qui n’étaient pas courant dans ma jeunesse.

On se rend ainsi compte de la symbiose entre l’histoire du Maghreb et celle de la France. Exemple : l’arabe maghrébin «Kläb» a donné «cleb», puis «clebs»(pour le chien), tellement intégré que dans les années 30, clebs prend le suffixe argotique «ard» et devient «clébard». Certains termes sont si courants qu’on ignore même parfois qu’ils viennent de l’autre côté de la Méditerranée, comme «bled».

Et aujourd’hui, où en est-on ?
Depuis les années 1990, le rap, qui témoigne d’un intérêt pour la prosodie, est un bon véhicule de mots d’origine arabe. Les groupes français sont issus des banlieues et composés notamment d’enfants d’immigrés, qui dans leurs textes font des emprunts à la langue de leurs familles. On trouve ainsi toutes sortes de mots et d’expression d’origine arabe. Exemple : «avoir le seum», pour être énervé, frustré, en colère, avoir le cafard, de l’arabe «semm», synonyme de «venin». On peut aussi évoquer «c’est la hass» (le bruit en arabe algérien), expression signifiant la honte, la prison, la galère. Ou le verbe «kiffer» (de «kif»), aimer, raffoler. Ou encore «mettre le dawa» (de appel, prédication, NDLR), mettre le désordre.

A l’avenir, beaucoup de ces mots seront peut-être oubliées. Ainsi au XVIe, on utilisait le nom italien «strada», qui désignait la rue mais a disparu. Et que l’on retrouve dans «autostrade» (synonyme d’autoroute), lui aussi oublié. Mais certains mots venus du rap resteront certainement dans la langue.

Autant d’éléments qui montrent que le français est une langue constituée de nombre d’emprunts, dont il est bon de connaître l’histoire et qu’il ne faut pas mépriser. Une histoire qui n’est pas finie : de manière continue, la langue arabe poursuit son imprégnation dans la langue française.

Laurent Ribadeau Dumas


«Nos ancêtres les Arabes. Ce que le Français doit à la langue arabe», Jean Pruvost, JC Lattès, collection Le goût des mots, 8,10 euros.

 

Calligraphie arabe signifiant le mot "VIE".

Calligraphie en arabe signifiant le mot "VIE".

 

Il y a les mots: orange, café, gilet, coton, jupe... Mais il y a aussi des formules qui, même si elles n'ont pas l'air comme ça, viennent de l'arabe. Nous les prononçons au quotidien, dans nos conversations les plus banales. Elles décrivent des états d'esprit ou des traits de caractère. 

Ce sont des termes qui ont voyagé, issus d'une langue «véhiculée par les croisades, les conquêtes arabes, les échanges commerciaux en Méditerranée», raconte Jean Pruvost dans son éclairant ouvrage Nos ancêtres les Arabes (JC Lattès). Le Figaro vous propose un tour d'horizon de ces expressions françaises qui viennent de l'arabe.

Il est complètement maboul, lui!

On qualifie le dérangé de «maboul». L'expression, quelque peu familière, vient de l'arabe mahbul qui signifie «fou» ou «sot». Le mot a transité par l'argot d'Afrique en 1830, explique Jean Pruvost, «avant de prendre un essor certain en langue française, immortalisé dans la poésie française, au point d'en avoir fait oublier leur origine». Le lexicologue cite en exemple une chanson de Léo Ferré, Jolie Môme, née à la fin de l'année 1960: «T'es tout' nue Sous ton pull Y'a la rue Qu'est maboule... Jolie môme». Un premier couplet qui «fait partie de notre patrimoine poétique». 

● Arrêtez de faire les zouaves!

Comme le rappelle Le Trésor de la langue française, «faire le zouave» signifie «crâner, faire le malin» ou encore, 

excentricités». Le mot vient «directement de l'arabe maghrébin zwawa, nom d'une confédération de tribus kabyles de la région du Djurdjura en Algérie, où l'on recrutait traditionnellement des soldats», note Jean Pruvost. Leur uniforme demeura le même de 1830 à 1962, une «chéchia assortie d'un glang et large pantalon, le sarouel». 

● Il est un chouïa grand ce pantalon...

Cette formule, «un chouïa», quelque peu familière est attestée en français dès 1866. Elle vient de l'arabe maghrébin suya, signifiant «un peu» ainsi que de l'arabe classique saysan, «petit à petit». Jean Pruvost précise qu'au XIXe siècle, ce terme «relevait d'une interjection souvent redoublée et ce faisant synonyme de ‘‘doucement''».Le sens qu'on lui donne aujourd'hui s'installe au moment du retour des Français d'Algérie.

● C'est kif-kif bourricot

L'expression, «qui joue sur la similitude entre l'âne et le bourricot», est attestée dans le numéro 5 du Père Duchesne illustré, en 1879. Elle est issue de l'argot militaire des faubouriens revenus d'Algérie. «Kif-kif en arabe maghrébin signifie ‘‘exactement comme'', ‘‘c'est la même chose''». Mais à l'origine, le mot provient de l'arabe classique kayfa, «comme» ou «ainsi que». À ne pas confondre avec le terme «kif» emprunté à l'arabe kayf , signifiant «bien-être» et utilisé pour décrire la sensation provoquée par une drogue.

● C'est ma «zouze»

Ce mot d'argot désigne «une jeune fille en principe jolie» et est «d'intégration récente dans la langue française», précise Jean Pruvost. L'étymologie révèle que le terme vient de l'arabe algérien zudj qui signifie «deux» ou «seconde personne d'un couple». Charmant, n'est-ce pas? «On peut regretter l'existe de son homonyme masculin», note le lexicologue. Alors, pour pallier cette absence, évoquons le «fanfaron» qui vient de l'arabe farfarsignifiant «bacard», «léger» et est attesté en langue française dès 1609.

● Quel drôle de lascar!

L'origine exacte est incertaine. «Théoriquement, note Jean Pruvost, le terme est emprunté au persan laskhardésignant à la fois l'armée et le soldat». Mais d'autres étymologistes évoquent une origine arabe: el ashkar, «le blond» ou el hascar, «le militaire». Le mot a voyagé! Car il passe dans la langue hindoustani «langue commune parlée dans le nord de l'Inde» caractérisant «les matelots embarqués par les Portugais voguant notamment sur l'océan Indien». Ainsi, le Littré évoque toujours le «nom donné dans la mer des Indes orientales aux matelots indiens tirés de la classe des parias», au XIXe siècle. Des bateaux portugais puis anglais, le «lascar» finit par entrer dans la langue française. Chose intéressante: le terme a eu une connotation valorisante «au moment de la Commune avec les ‘‘lascars'' de Montmartre», ces derniers désignant «le corps de francs-tireurs».

 

 

Tag(s) : #On nous cache tout

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