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Interview réalisée par Rachid Laïreche (Libération le 18 décembre 2019)

Quelle est la suite, après la manifestation de mardi ?
La marée humaine du 17 décembre porte un message si puissant ! En France, l’idée de république sociale est enracinée. Macron peut comprendre que son heure est passée sur ce projet. Surtout après le départ calamiteux de son principal auteur, Jean-Paul Delevoye. Et le coût pour l’économie, et les salaires des gens, de ce projet provocateur est déjà considérable. Son devoir est de savoir s’incliner. Je crois que le pays ne lâchera pas prise. La lutte jusqu’au retrait du projet est désormais un thème à rebondissements.

Vous êtes favorables à une trêve de Noël ?
C’est au gouvernement de la faire en retirant son projet.

Comment qualifier l’ambiance du pays aujourd’hui ?
Le pays est passé d’un état d’ébullition sociale à un soulèvement général. Nous sommes dans la suite du processus de révolution citoyenne déclenché l’an dernier. Le terrain labouré par les gilets jaunes est à présent occupé par une revendication sociale soutenue par les syndicats et les secteurs organisés du salariat. Mais c’est la même chose. Au point de départ, les gens constatent que des besoins essentiels ne sont plus garantis. Puis la revendication de départ s’élargit et l’aspiration citoyenne devient dégagiste. La démission de Delevoye a conforté cette ambiance. La population devient peuple politique.

Quel est le rôle du politique au milieu de ce décor ?
Le syndicaliste défend surtout les travailleurs là où ils sont: un cheminot défend les cheminots, un prof les profs, etc. Nous, les insoumis, nous sommes bien sûr en première ligne dans l’action. Mais nous devons proposer une critique globale. Le projet de retraites à points porte une vision du monde. Nous proposons l’alternative. Eux: chacun pour soi. Nous : tous ensemble.

Depuis le début du quinquennat, vous faites de la pédagogie, mais politiquement, c’est Marine Le Pen qui récolte les bénéfices à chaque fois…
En effet, elle surfe. Ça ne durera pas. Car elle reste dans le cadre du système économique dominant. Et ce système entre en impasse écologique et sociale. Beaucoup ont compris que les modes de production, de consommation et d’échange sont la cause commune de nos misères sociales et du désastre climatique. Ce biais inattendu reconstruit une conscience du bien commun et de l’intérêt général. Le collectivisme est de retour. Il faut être patients et opiniâtres.

C’est pour dire ça que vous organisez un meeting ce mercredi à Paris ?
Oui, mes camarades ont pensé que c’était une bonne façon de présenter le sens profond de notre lutte contre la retraite à points. Dans un meeting, on a le temps d’expliquer. C’est utile car nous sommes dans un grand moment de l’histoire sociale du pays. Ce qui se passe est très profond et global. Il y a eu des marches dans le moindre chef-lieu. Les gens sont transformés par leur entrée en action. Après la manifestation du 17 décembre, la France n’est plus la même.

Au même moment, une partie de la gauche, dont votre parti, sera réunie pour un meeting commun à Beauvais. Cette union vous intéresse-t-elle ?
Oui. N’étions-nous pas au précédent meeting de ce format, fin novembre à Saint-Denis? C’est positif car cela signifie que tous ces gens sont d’accord pour lutter contre la réforme de Macron. Ce n’était pas gagné d’avance. L’action transforme ceux qui s’y impliquent. Les socialistes ont commencé par regarder passer le train, puis par monter dedans, et maintenant ils acceptent la destination. Mais cela doit être un soutien collectif et sans faille à la lutte. Une discussion sur un projet commun sur la retraite est un autre sujet. En pleine lutte, cela pourrait nous diviser inutilement. Car le PS et EE-LV sont pour un régime de retraite par points, le PCF et nous pour la retraite à 60 ans avec 40 annuités.

Vous êtes opposés au projet commun ?
Il faut des réformes. Les gens partent trop tard en retraite et trop pauvres. Parlons-en. Mais pas entre deux portes. Ce qui compte aujourd’hui c’est d’arracher au gouvernement le retrait global de sa réforme. On verra le reste après. Si on gagne, des contre-propositions prendront tout leur sens.
Photo Jérôme Bonnet pour Libération

Dans quel état se trouve La France insoumise ?
Le mouvement suit les hauts et les bas du pays. Quand la marée sociale est haute c’est une formidable machine de combat, quand le niveau d’activité baisse, son niveau baisse avec.

Votre mouvement est-il capable de se réinventer ?
La situation nous oblige à le faire. La dernière élection présidentielle n’a pas purgé la crise de la Ve République. Macron l’a aggravée en abusant comme jamais du régime de la monarchie présidentielle. Quand nous étions en tête, j’ai pris mes responsabilités en proposant une fédération populaire. La gauche traditionnelle l’a refusée. Elle a également refusé le soutien aux gilets jaunes. Alors, aux élections européennes, nous avons payé cash la division entre classes populaires et classes moyennes. Nous répétons partout que ce divorce est le problème central. La réconciliation se fera par le lien dans les consciences et dans l’action entre la crise écologique et la crise sociale.

C’est pour ça que vous proposez à Yannick Jadot de faire un contrat de gouvernement, ou bien c’est juste pour le tester ?
Je voulais voir sa réaction puisqu’il a dit qu’il ne se sentait pas incompatible avec François Ruffin…

Peut-être que c’est avec vous qu’il est incompatible ?
S’il y a un problème de personne, on change de personne. Où est le problème ? Ni lui ni moi ne sommes indispensables.

Mais beaucoup de députés insoumis poussent pour votre candidature à la prochaine présidentielle…
Je les en remercie. Tout dépendra de l’état du pays dans deux ans. Aujourd’hui c’est prématuré. Pour l’heure, je dois continuer de jouer mon rôle de paratonnerre : quand la foudre tombe, c’est sur moi. Tant mieux. Les beaux arbres continuent de pousser. Notre ambition est très élevée : nous voulons gouverner. Nous formons une nouvelle colonne vertébrale pour notre famille. Les coups pleuvent parce que nous sommes crédibles. Et notre force est plus solide maintenant qu’elle n’est plus incarnée par une seule personne. Nous montrons de nombreux visages et talents. C’est un motif de fierté. Et une force.

Dans l’une de vos dernières notes de blog, vous évoquez la défaite du travailliste Jérémy Corbyn au Royaume-Uni avec des mots durs, en pointant notamment sa «synthèse»…
Sa défaite est d’abord une frustration énorme. Ce n’était pas rien de gagner au Royaume-Uni. Corbyn a cherché le point d’équilibre interne à son parti. C’est une erreur : prendre ses repères de cette façon, c’est aller dans le mur. Car les tensions à l’intérieur d’un parti ne reflètent pas celles de la société. Il a fini par dire qu’il voulait un nouveau référendum sur le Brexit. Pourquoi ? Le problème, ce n’est pas le vote du peuple britannique, mais celui des parlementaires qui refusent de l’accepter.

À la place de Corbyn, quelles propositions auriez-vous faites ?
J’aurais discuté le contenu de l’accord de sortie sur le social et la coopération. Il ne l’a pas fait. Le pire est qu’il ait dit qu’il ne se mêlerait pas du nouveau référendum. A quoi sert un dirigeant sans avis sur l’avenir de son pays ? Prendre position créé toujours une conflictualité. Mais c’est le prix pour construire une conscience populaire solide.

Dans la même note de blog, vos propos sur Corbyn, l’antisémitisme et le Crif ont déclenché une polémique…
Chaque semaine, les macronistes prennent un mot pour me dénigrer en boucle. Tout ça est pitoyable. Le Crif de Francis Kalifat pratique un communautarisme borné. Il se comporte comme une succursale du Likoud. Mais il n’est pas représentatif. Au fond, que me reproche-t-il ? D’avoir dit que le pilonnage électoral de Corbyn sur le thème de l’antisémitisme était inacceptable ! Et que moi, je ne me laisserai pas faire !

Mais ce n’est pas la première fois qu’une polémique naît entre vous et le Crif…
En effet. Il y a un lourd contentieux. Le Crif a fait expulser onze élus LFI en écharpe de la marche d’hommage à Mireille Knoll [octogénaire juive tuée en mars 2018, ndlr]. Cela ne sera jamais pardonné sans excuses. La veille, nous avions appelé Francis Kalifat pour garantir notre sécurité. Il fait le contraire en lâchant sur nous sa milice. Contre l’avis de la famille Knoll. De quel droit ? Cette façon d’inventer des antisémites qui n’existent pas est intolérable ! Tout le monde sait que j’ai d’innombrables raisons de ne pas l’être. Je crois en l’égalité absolue entre tous les êtres humains. Kalifat ne trouve rien à redire quand Emmanuel Macron reçoit à l’Elysée un membre de l’action française. Ses indignations sont sélectives. Il doit être clairement dénoncé comme un manipulateur. Je le fais.

Aujourd’hui, vous ne croyez toujours pas en Macron, moins en la justice depuis votre procès et votre condamnation et moins en la police depuis la naissance des gilets jaunes… Vous croyez en quoi ?
Macron piétine l’Etat républicain. La doctrine d’emploi de la police est désastreuse. Elle conduit à des violences inadmissibles contre la population. Désormais des fonctionnaires sont autorisés à tirer dans la figure de Français, à les mutiler. Et leur syndicat est autorisé a menacer les juges et les partis politiques. C’est une dérive autoritaire glaçante. La justice ferme les yeux. La confusion des genres règne. Dans notre procès, ceux qui nous ont auditionnés pour l’enquête se sont retrouvés dans les parties civiles. Tout cela est d’une tristesse totale pour quelqu’un qui aime son pays. Demain au pouvoir nous créerons une commission «Justice vérité» pour mettre à plat tous les abus de pouvoir et les crimes du régime macroniste.

Tag(s) : #Nouvelles du front

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