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Le correspondant de The Economist est le seul journaliste occidental officiellement présent dans la capitale tibétaine. Il raconte ce qu'il a vu depuis le début des émeutes, vendredi 14 mars.


Dimanche 16 mars, après deux jours d'émeutes, les autorités chinoises ont repris le contrôle du vieux quartier tibétain de Lhassa. Des soldats armés et casqués patrouillent dans les ruelles étroites, tirant quelques coups de feu occasionnels. Effrayés, les habitants restent cloîtrés chez eux, certains n'osant même pas s'aventurer sur les toits de peur d'être pris pour cible.

Jusqu'à présent, les forces de sécurité semblent avoir fait preuve d'une certaine retenue dans ce quartier de la ville. Des rumeurs persistantes mais non confirmées circulent toujours sur le nombre de Tibétains tués par des soldats lors des opérations de répression de vendredi et samedi derniers. Le dalaï-lama, chef spirituel des Tibétains en exil, a avancé le chiffre d'une centaine de morts. Mais nous ne disposons d'aucune information fiable permettant de comparer cette opération au massacre de la place Tian'anmen en 1989 ou à la répression de la dernière révolte antichinoise qui avait éclaté au Tibet au début de la même année. Toutefois, le délai imposé aux dissidents par Pékin pour qu'ils se rendent expirant lundi, certains habitants craignent une vague d'arrestations massive.

Le 14 mars, après des heures de violences, les soldats se sont déployés dans la nuit autour du quartier tibétain. Le lendemain, certains résidents ont continué d'attaquer les derniers commerces chinois restés intacts. J'ai vu un groupe de personnes saccager le rideau de fer d'un magasin, pendant que dans une autre ruelle, des insurgés jetaient dans un grand feu ce qu'ils avaient pillé. Un nuage de fumée s'élevait au-dessus de la principale mosquée de la ville. Dans ce quartier de Lhassa, de nombreux Chinois appartiennent à la communauté Hui, une minorité musulmane qui contrôle l'essentiel du commerce de viande dans la ville.

Les émeutiers ont commencé à se disperser à mesure que les forces de sécurité progressaient dans la ville (la plupart apparemment membres de la police du peuple, une brigade antiémeute). Au début, certains résidents ont jeté des pierres sur ces troupes non armées, avant d'être repoussés par des jets de gaz lacrymogène. Plus tard, dans la journée de samedi, des soldats armés ont pénétré dans le quartier, tirant quelques coups de feu isolés. Certains sont passés par les toits des maisons accolées les unes aux autres. Un soldat est même apparu sur le toit de l'hôtel de votre correspondant, effrayant un Tibétain et deux Occidentaux cachés derrière un balcon.

Pendant la nuit, de nombreux Tibétains sont montés sur les toits, alertés par des rumeurs annonçant des représailles de la communauté Hui en relation avec les incendies du quartier de la mosquée (on ignore encore si le bâtiment lui-même a été endommagé). Certains avaient préparé des stocks de pierres à lancer sur les assaillants. La tension n'est retombée qu'avec l'annonce du bouclage du quartier hui par les forces armées.

Dimanche, les autorités ont semblé avoir repris le contrôle des rues, même si de rares coups de feu (tirés dans un but dissuasif ou punitif) se faisaient encore entendre dans quelques ruelles. De rares habitants osaient encore sortir dans ce quartier habituellement bondé. Preuve de la confiance de Pékin dans l'efficacité de ses mesures de sécurité, deux représentants du bureau des Affaires étrangères de l'administration tibétaine se sont rendus dans l'hôtel où réside votre correspondant et qui se trouvait au centre des combats. Les deux hommes ont proposé d'affréter un vol spécial pour ceux qui le désiraient mais n'ont donné aucune instruction de départ. The Economist reste le seul média étranger dont la présence est officiellement autorisée au Tibet – une autorisation demandée et accordée bien avant que ces troubles n'éclatent.

Pour éviter que les habitants ne meurent de faim ou épuisent leurs réserves de beurre de yak (une denrée de base pour les Tibétains qui s'en servent pour faire du thé), les autorités vont devoir rapidement annoncer qu'ils peuvent circuler en toute sécurité pour acheter des produits de première nécessité. Même dans ce cas, l'armée voudra tout de même maintenir une présence visible, et la tension ne devrait pas retomber avant un certain temps. De nombreuses manifestations hostiles à l'occupation chinoise ont éclaté dans ce que Pékin appelle la région autonome du Tibet, ainsi que dans certaines provinces avoisinantes à forte dominante tibétaine. Les incidents les plus graves se sont produits dans la province du Gansu, à Labrang, où se trouve l'un des plus grands monastères tibétains. Pour de nombreux Tibétains, la tenue des Jeux olympiques à Pékin en août prochain représente une occasion rêvée pour attirer l'attention du monde.

A Lhassa, les autorités craignent que des Tibétains ne viennent troubler une cérémonie prévue en mai pour le passage de la flamme olympique. Il serait fâcheux pour les autorités chinoises de devoir annuler cet événement ou de l'organiser sous contrôle de l'armée. Pékin aura pourtant du mal à se tirer d'embarras et espère surtout que les gouvernements occidentaux ne répondront pas à l'appel au boycott des Jeux lancés par les sympathisants de la cause tibétaine. Mais la Chine n'a guère d'inquiétude sur ce point.






Tag(s) : #Nouvelles du front

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