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L’histoire, conçue comme l’étude du passé, n’est jamais restée dans les monastères. Les pouvoirs, même les plus républicains, en ont fait un large usage, qu’il s’agisse de tracer un récit qui leur faisait la part belle ou de fortifier le sentiment d’appartenance de leurs sujets ou de leurs citoyens. Les liens étroits entre les historiens républicains et les gouvernements de la IIIe République dépassent les affaires de réseau pour souligner les affinités entre le progrès par la raison démocratique et les croyances dans les vertus de la science positive, dans la méthode historienne pour contribuer à l’amélioration de la conscience publique. Il y a donc toujours eu des usages politiques de l’histoire, des usages publics de l’histoire, dont les commémorations sont l’aspect le plus visible. Ces commémorations dépassent aujourd’hui les grands moments du récit national pour saisir des dimensions plus conflictuelles, délicates, douloureuses ou spécifiques de l’histoire et de l’histoire de France en particulier. Il en est ainsi de l’esclavage et de ses abolitions : C’est une des premières cérémonies (10 mai 2007) à laquelle participa – silencieux pour une fois – le nouveau Président de la République Nicolas Sarkozy, en présence de l’ancien, Jacques Chirac.

A côté de l’histoire entendue comme une discipline et un savoir, il y a les mémoires qui charrient autant de passé, mais autrement : mémoires des communautés, des groupes, Harkis, pieds-noirs, anciens du FLN et tant d’autres... Des mémoires qui racontent leur propre passé, pleines de subjectivités, souvent de blessures. Pleines d’histoires aussi. Les historiens de métier n’ont en rien à s’opposer à ces mémoires. Elles peuvent devenir leur matériau de travail, susciter des interrogations originales, amener à des dialogues fructueux. Ils ont en revanche à rester vigilants sur les prétentions à la vérité historique qui s’expriment dans l’espace public. Non pas qu’ils détiennent la vérité. Les historiens du XXIe siècle n’ont plus cette croyance, qui avait sa noblesse. Ils savent que les faits n’existent pas dans l’absolu, qu’il ne suffit pas de se pencher dans les documents pour les ramasser tout prêts à être racontés. Ils savent le poids des mises en récit, des points de vue, de leur propre manière d’écrire et de raconter. Mais ils savent aussi que leur savoir-faire, leurs pratiques, le regard collectif des uns sur les autres amènent à des discours sur leur passé qui sont de la vérité de leur ordre, qui ont une certaine assurance, qui tendent à circonscrire ce qui a pu se passer.

Dès lors plusieurs choix s’offrent à eux. Soit garder pour soi ces résultats, c’est la politique de la tour d’ivoire de la science, difficile sans doute à justifier pleinement lorsqu’on vit dans une société qui vous salarie et qui demande à savoir. A l’opposé, on peut s’afficher expert, siéger dans les commissions officielles, commenter pour donner un avis autorisé, bref servir d’historien organique, partager avec le pouvoir les mêmes mots et les mêmes questions. Il n’est pas sûr que ni la science, ni la réflexion critique y gagne beaucoup. Les questions de l’historien ne sont pas celles des gouvernants. On peut enfin, c’est par exemple la position du Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire, proposer un dialogue critique entre les « savants » et les « profanes », proposer que les connaissances acquises dans le monde savant soient discutées dans l’espace public, aider les citoyens à se forger leur propre avis sur le passé, donner des outils à chacun pour lire les usages du passé avec la distance qu’il sied, avec les instruments critiques qui permettent de voir clair, ou de prendre position si besoin est.

Cette vigilance critique s’impose particulièrement aujourd’hui où le passé national est sans cesse mis à contribution par le Président de la République. Le Président Bling-Bling fait en effet de l’histoire bling-bling, clinquante, voyante, pas bien profonde. L’histoire bling-bling a un sens (le national), une direction (des Gaulois à Sarkozy) et une volonté (pas de repentance).

Cette histoire bling-bling se marque d’abord par des mises en scène dans des lieux choisis comme symboliques de combats valorisants ou de la mémoire nationale : Verdun, le maquis des Glières (juste avant le second tour des Présidentielles, le 4 mai 2007) puis après le difficile second tour des municipales le 18 mars 2008), la cascade du Bois de Boulogne (Nicolas Sarkozy se rend dans ce lieu où des résistants furent fusillés le jour de son investiture le 16 mai), sans que rien ne justifie particulièrement la présence présidentielle.

L’histoire bling-bling c’est ensuite le grand mélange où tout s’entrechoque comme dans une boîte de nuit où les néons tournent à plein : des grands noms (Jaurès ou Jeanne d’Arc), des grands événements (les Croisades ou la Seconde Guerre mondiale), le tout mélangé sans hiérarchie, sans contexte, sans souci d’explicitation. Evidemment les enjeux sont là politiques, bâtir de l’unanimité, comme un parti unique de la mémoire nationale, faire comme si les clivages n’existaient plus, comme si l’histoire n’était pas le fruit de tensions, sujettes à interprétations difficiles, incertaines parfois.

L’histoire bling-bling est, on s’en doute, une histoire pipole. Les grandes figures sont valorisées, louées, mises en scène. Guy Môquet le premier, qui fut transformé en icône nationale chargée de valeurs, plus ou moins consensuelles, hors de tout contexte historique, de tout effort de compréhension de ses engagements propres. La mort du dernier poilu, Lazare Ponticelli a fait l’objet d’une mise en scène grandiloquente et militarisée, édulcorant le personnage, sans souci de transformer le moment en réflexion civique.

L’histoire bling-bling, c’est enfin une histoire dont les discours s’effacent aussi vite qu’ils sont apparus, un présent dévorant d’icônes et de flashs. Il n’y aura plus de singularisation de Guy Môquet l’année prochaine, mais un hommage aux jeunes de la résistance... de même, aussitôt annoncé le projet de parrainage d’un enfant victime de la Shoah par un élève du primaire est déjà abandonné en tant que tel.

L’histoire bling-bling est une histoire de consommateurs, pas une histoire de citoyens. L’histoire bling-bling brille mais n’éclaire pas. L’adhésion contre la réflexion.

Nicolas Offenstadt

Tag(s) : #Nouvelles du front

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