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À Fukushima, on en était réduit à ça : jeter de la flotte, depuis un hélicoptère, sur les réacteurs. Avant ça, BP avait bien peiné avant de reboucher son trou au large de la Louisiane. Quand un volcan islandais éternue, c’est toute l’Europe qui s’enrhume. Et même dix centimètres de neige nous mènent au bord de la panique. Alors, est-ce que le système n’arrive pas à bout ? Est-ce que, avec toute notre technologie, on n’est pas en train de rentrer à toute blinde dans le mur écologique ? On ne serait pas les premiers à se suicider par l’environnement... Des Sumériens aux Mayas, des Anasazis aux Romains, dans Une Brève histoire de l’extinction en masse des espèces (Agone, 2010), Franz Broswimmer décrit ces civilisations disparues pour cause d’ « écocide ». à nous le tour ?

 

Michel Chevalet, sur i>Télé, nous cause de « turbines » , de « générateurs » , de « pressuriseurs » , de « tour aéroréfrigérante » , de « circuit primaire » , de « thermalisation des neutrons » , de « fission des noyaux » , de « fusion du cœur » , etc. On ne comprend rien à tout ce langage savant, mais cette image-là, on la comprenait bien : un hélicoptère qui, haut dans le ciel, lâchait des bonbonnes d’eau. Ça se passait au Japon, pourtant, à deux cents kilomètres de Tokyo, la « capitale du high-tech » , avec Sony, Sharp, Canon, Nikon, Toshiba, Yamaha, avec Tmsuk qui « invente le véhicule pour handicapés du futur » , avec Fujitsu qui « lance le téléphone F04-B pour afficher des vidéos, présentations et photos sur un mur » , avec le groupe informatique japonais NEC qui « travaille sur des lunettes à traduction instantanée » , etc.

 

Les yeux du monde étaient braqués sur Fukushima, un monde rempli d’ingénieurs, de chercheurs, de trouveurs, d’experts en à-peu-près-tout, de doctorants hyper pointus, mais au bout du bout, les voilà tout nus, réduits à ça : un hélicoptère qui, haut dans le ciel, lâche des bonbonnes d’eau.
Comme un vulgaire canadair pour un incendie de forêt.
Comme un gamin qui pisse sur les braises d’un feu de bois.
Le degré zéro de la technique.

 

Y avait eu BP, déjà. Vous avez oublié ?

Un problème de chasse d’eau, au large de la Louisiane, à 1 500 mètres sous l’eau, et 40 000 barils de pétrole qui s’échappaient chaque jour. On était, cette fois, carrément, dans la première puissance économique et militaire du monde, l’empire de la technologie, le pays de la Silicon Valley, et avec juste quoi, comme souci ? Un trou à reboucher. Durant deux mois et demi, ils ont tout essayé, tout déployé, des sous-marins, des barrages flottants, des bras robotiques, des entonnoirs d’avant-garde, quarante-neuf bateaux, avec la ribambelle des techniciens de haut vol, les meilleurs Géo Trouvetou de la planète qui menaient l’opération « Top Kill » pour finalement, impuissants, se déclarer « anéantis, littéralement dégoûtés » .

 

Eyjafjöll, aussi.

 

Mais si, vous savez, ce volcan islandais. Il éternue, et voilà toute l’Europe qui s’enrhume, toute son élite qui panique, ses avions qui sont cloués au sol, les vacanciers en colère, « les marchandises qui périssent » , « les pièces de rechange non acheminées » , un « scénario -catastrophe » , une perte de 150 millions d’euros pour les cinq premières compagnies aériennes, 650 millions de dollars pour l’économie américaine, etc.

 

 

dix centimètres de neige, cet hiver ?

 

Des « naufragés de la route » par milliers, les TGV à l’arrêt, les aéroports bloqués – et, au moment de Noël, un « impact sur les ventes entre 1 et 5 % pour la grande distribution » .

 

Tout ça, en à peine un an.

 

C’est comme si, notre système, qui paraît si solide, si intelligent, avec ses réseaux wifi, ses satellites, ses puces électroniques, eh bien, c’est comme si un rien, quelques flocons, un volcan qui pète, un séisme, suffisaient à le gripper, ce système. Comme s’il ne s’agissait que d’un colosse aux pieds d’argile, prêt à s’écrouler, d’un coup. Avec la technologie comme talon d’Achille. Elle qui fait notre force, notre puissance, en apparence. Mais dont nous sommes devenus dépendants pour chacun de nos gestes (pour écrire, même, tiens, à l’instant – sur ce clavier relié à une centrale).

 

À chacun de ces épisodes, j’ai songé à un livre : Une Brève histoire de l’extinction en masse des espèces (Agone, 2010). Et plus particulièrement, à un chapitre de ce livre, le deuxième, « les bévues écologiques de l’Antiquité » . L’auteur, Franz Broswimmer, un universitaire américain, y raconte comment des civilisations, sans doute les plus sophistiquées de leur temps, ont disparu – et en partie à cause, justement, de leurs sophistications. La question, en lisant ça, revient, lancinante : est-ce qu’on emprunte le même chemin, de l’ « écocide » au suicide ? Est-ce que, aveugles, amnésiques, on est condamnés à répéter la même histoire – mais au niveau global, désormais ? Est-ce que plus de technique, constitue la solution (pour une croissance propre, pour plus de sécurité, etc), ou au contraire le problème ?

 

 

La chute par le sel

 

 

Les Sumériens.Sud-ouest asiatique, 3700 à 1600 avant J.C.

 

 

C’était le « jardin d’éden » de la Bible, au départ, on suppose. Avec sa faune, ses moutons à longue queue dans les marais, ses oiseaux à chasser entre les fleuves. Avec sa flore, aussi, ses vignes, les grands jardins de Babylone qui donnent des légumes en abondance. Si cette culture s’avère prospère, c’est grâce, notamment, à l’irrigation. Qui sera la force, mais aussi la faiblesse, des Sumériens. Avec les bons rendements de ses terres, environ 10 % de la population est libérée des travaux agricoles. Dans les villes, naît une société hiérarchisée : une classe supérieure de prêtres et de guerriers, une classe moyenne de marchands et d’artisans. Et des intellectuels, aussi, sans doute : les Sumériens inventent la roue, cartographient des constellations célestes, mettent au point un système arithmétique (en base 60, d’où nos heures de 60 minutes, nos minutes de 60 secondes). Et pour nourrir ces bouches, pour payer leurs impôts, pour exporter, bref, pour que le système tourne, il faut que les paysans produisent en quantité. De plus en plus.

 

 

Mais, justement, l’inverse se produit : les récoltes de blé diminuent. C’est que les sols irrigués se salinisent. On passe donc à l’orge, plus tolérant au sel. Là encore, les moissons déclinent. On sur-irrigue pour compenser. On raccourcit les cycles de jachère – et le problème s’accentue. On déforeste, du coup, pour cultiver de nouvelles terres. Pour bâtir des maisons, également. En quelques siècles, les limites de l’expansion sont atteintes. Les rendements tombent de plus de 40 %. L’agriculture s’effondre – et la civilisation sumérienne avec.

 

À Koudougou3 600 ans plus tard (environ), je rencontre le père Maurice Oudet, missionnaire au Burkina Faso, en séjour à Paris. Et que me raconte-t-il ? « Nous rencontrons des difficultés avec la préservation des sols. Le système traditionnel fonctionne jusqu’à 30 habitants au kilomètre carré. à 60, si vous n’avez pas changé de système, c’est la catastrophe. C’est que vous avez, en fait, changé de système, mais sans le savoir : vous avez aboli la jachère. Avant, un terrain était cultivé trois années de suite, puis le paysan partait ailleurs. Maintenant, à Koudougou, il n’y a plus de jachère. » J’avais l’impression qu’il me causait de la Mésopotamie…

 

 

Extrait du livre : Dans ces premières civilisations, remarque Franz Broswimmer, « la structure sociale hiérarchique modifie les relations des hommes avec leur environnement. On maximise la production en augmentant la productivité des terres agricoles ou les surfaces cultivées. Accroître la superficie cultivée conduit à défricher des zones boisées, à assécher des marais, et à mettre en culture des terres marginales sensibles à l’érosion et à d’autres formes de dégradations écologiques. L’avènement de sociétés agricoles complexes distend et, souvent, affaiblit le lien entre les hommes et la nature. Celle-ci, normalement milieu de vie de l’agriculteur, devint pour le groupe dominant une sorte d’ensemble de ressources économiques à gérer et à manipuler. Cela est particulièrement vrai des civilisations où les classes dirigeantes sont citadines, comme dans l’Antiquité gréco-romaine. En effet les Grecs, et plus tard les Romains, ne réussissent guère mieux que les Sumériens à produire une civilisation écologiquement durable. »

 

 

La course au bois

 

 

Les Grecs. Méditerranée, 70 à 30 avant J.C.

 

 Ce qui subsiste aujourd’hui, comparé avec ce qui existait autrefois, est comme le squelette d’un homme malade. Toute cette terre grasse et molle s’étant épuisée, il ne reste que le squelette décharné du pays. » Une tristesse saisit Platon lorsqu’il regarde son pays. C’est qu’à Athènes, les 100 000 habitants souffrent – déjà – de l’encombrement, du bruit, de la pollution de l’air, de l’accumulation des déchets, des épidémies. Et dans les campagnes alentours, les forêts sont grignotées.

 

Pourquoi faire ? La guerre, surtout. Les arbres sont transformés en armes, ou en navires. Dès le milieu du Vème siècle avant J.C., l’Attique est largement déboisée — et les Grecs vont s’en aller, plus loin, toujours plus loin, chercher cette ressource. Comme d’autres le pétrole. Les diplomates athéniens mènent une politique extérieure agressive : à la Macédoine, région forestière, ils font signer des accords avantageux – et quand leurs partenaires refusent, ce sont de nouvelles batailles. Des colons, ou des religieux, sont envoyés sur les côtes boisées d’Italie. Vers la Sicile, le général Alcibiade tente un raid pour accéder à de nouvelles forêts : l’expédition échoue mais, avant la fin de l’Antiquité, les hautes futaies de l’île seront néanmoins rasées. Et derrière, en Grèce, rien ne repousse : les chèvres, ces « sauterelles à cornes » , dévorent le moindre arbuste...

 

Extrait du livre : « Le déclin d’Athènes, conclut Franz Brozwimmer, peut donc être lié à son incapacité à entretenir l’écosystème forestier. De grandes parties de ces régions sont maintenant des déserts stériles, la plupart des cités anciennes sont abandonnées, et la population locale actuelle ne garde bien souvent qu’un bref souvenir conscient de son passé social et écologique. Certes, les conflits civils, la guerre, la famine et la maladie ont contribué à la disparition des civilisations anciennes, mais l’appauvrissement de leurs ressources biologiques est l’une des causes principales de leur déclin. La pénurie d’eau et le changement climatique ont dans nombre de cas donné le coup de grâce. »

 

 

La mondialisation du blé

 

 

Les Romains, Méditerranée, -500 à 500.

 

 

Des ours, des lions, des léopards, des hippopotames... Pour les jeux du cirque, toute la faune est dévastée. Un vrai massacre : l’empereur Titus inaugure le Colisée avec des combats de gladiateurs qui durent trois mois, et plus de 9 000 animaux tués. Record battu par l’empereur Trajan : pour célébrer sa conquête de la Dacie (la Roumanie actuelle), 11 000 bêtes sauvages sont saignées. Et bien sûr, pour chaque fauve qui arrive dans l’arène, ce sont des douzaines, ou des centaines d’autres, qui périssent en amont, lors de la traque ou du transport. Pour le peuple, donc, des jeux et du pain. Et du luxe pour l’élite : à cause de leur ivoire, les éléphants d’Afrique du Nord sont éliminés. Peu importe, on fera venir des cornes depuis l’Asie, depuis Java. Se déroule alors, sans doute, la plus importante extermination des grands mammifères.

 

Dire que, aux premiers temps de la République, on ne pouvait pas tuer un cerf dans l’enceinte d’un temple, par peur de contrarier les divinités ! Les Romains considéraient la nature comme l’espace sacré des dieux – et ils s’efforçaient de leur plaire, en plantant des arbres par exemple. Puis la pratique religieuse s’estompe. Les philosophies stoïcienne et épicurienne prévalent. Les cieux se vident, et l’homme devient maître de son destin. Avec un état puissant qui fait reculer ses limites : de l’écosse jusqu’à la Turquie, de l’Espagne jusqu’à la Palestine... La longueur des voies romaines égale alors la distance Terre-Lune ! De quoi aller chercher du bois au Liban, de l’étain jusqu’au détroit de Gibraltar...

 

Les cieux se vident.

 

 

Pour le blé également, les zones de production s’éloignent. C’est que l’environnement se dégrade : les forêts sont rasées pour la combustion, pour les mines, les fonderies, la métallurgie… Les ruines romaines ne trônent-elles pas, d’ailleurs, aujourd’hui encore, dans des paysages eux aussi en ruines ? C’est que les paysans sont enrôlés comme soldats, que les agriculteurs financent les dépenses militaires – et ne peuvent donc investir, par exemple, dans l’irrigation. Et comme, à l’occasion, les généraux pratiquent la « guerre environnementale », détruisent les ravitaillements de l’ennemi alentour, ses ressources naturelles, ses récoltes, voilà que les grains sont cultivés en égypte, puis en Sicile, puis au Maroc. Toujours plus loin. C’est le principal monument que les Romains laisseront à la postérité, moins célèbre que le Capitole : les déserts de l’Afrique du Nord. Alors que, avec ses zones humides, fertiles, elle avait rempli les silos de l’Empire. Après la faune, la flore aussi est ravagée...

 

Telle une junkie, Rome est alors dépendante des importations alimentaires croissantes – qui provoquent des crises économiques. Et elle se trouve, en plus, accroc à une consommation ostentatoire. Malgré les tensions sociales, malgré le déficit, son élite ne renonce jamais à son opulence : de l’or, de l’argent sortent des caisses, vers l’Inde, contre des épices, de la soie. En faillite, les empereurs ne peuvent plus offrir les traditionnelles distributions de nourriture, ni payer leurs militaires : l’armée cesse alors de protéger efficacement les frontières, permettant les « incursions barbares ».

 

Extrait du livre : « Tout comme les Sumériens incapables d’ajuster leurs réalisations culturelle et sociale au cadre écologique existant, analyse Franz Broswimmer, les Romains eurent à payer le prix fort pour leur surexploitation à courte vue de l’environnement. Le déclin et la chute finale de l’Empire romain résultent de la combinaison de plusieurs facteurs parmi lesquels les formes intrasociales d’exploitation (l’esclavage), l’expansion militaire et fiscale, la dégradation de l’environnement, notamment l’érosion des sols et la déforestation, et les invasions étrangères. Tous ces paramètres contribuent finalement à la disparition de l’Empire. Comme le note prudemment A. M. Mannion, “ il se peut que les questions environnementales aient été à la racine de ces processus ”. »

 

 

Quand le bâtiment va...

 

 

Les Anasazis du Chaco, Nouveau-Mexique, 700 à 1300

 

On n’a pas fait mieux jusqu’aux gratte-ciel du XIXème siècle : dans le canyon Chaco, sur cinq étages, les Anasazis construisent des bâtiments de 200 mètres de long sur 100 mètres de large ! Des « grandes maisons » qui comptaient jusqu’à huit cents pièces. Il a fallu sept siècles à ces Indiens pour établir ces 10 000 hameaux agricoles, près d’une centaine de villes, un réseau routier, des canaux d’irrigation. Durant deux siècles, cette civilisation a prospéré. En quelques décennies, pourtant, elle s’est effondrée. Que s’est-il passé ?

 

Myopie sociale

 

La société du Chaco est divisée en deux classes : les travailleurs agricoles, vivant dans les fermes, travaillant dur. Et les élites, dans les pueblos, au sort bien meilleur : dans ces « grandes maisons », les probabilités pour qu’un enfant atteigne l’âge de cinq ans sont trois fois plus grandes que dans les fermes voisines, et les adultes mesurent 4,6 centimètres, en moyenne, de plus que leurs congénères des campagnes. Cette hiérarchie porte en elle les germes de la destruction : comme s’ils étaient myopes, les décideurs citadins n’aperçoivent plus l’importance vitale de l’agriculture. Les forêts de pins et de genévriers sont rasées pour bâtir les pueblos. Les terres cultivables sont repoussées toujours plus loin – mais les paysans se trouvent bientôt à court. Une sécheresse survient, qui ébranle l’organisation.

 

Stimuler l’économie

 

À cette crise, quelles réponses apportent alors les dirigeants ? « Des routes, des rites et des bâtiments. » Dans une fatale frénésie, pour « stimuler l’économie », les habitants du Chaco édifient leurs plus grandioses constructions. Des centaines de milliers de pins sont coupés pour les charpentes. On transporte d’immenses troncs, longs d’une dizaine de mètres, sur 30 à 50 kilomètres depuis des forêts éloignées. On bâtit 650 kilomètres de quasi-autoroutes (jusqu’à neuf mètres de large !). L’élite pueblo répond à la crise en surconstruisant. Sans se rendre compte que, sans les petits paysans pour produire le maïs, leur société n’est plus viable.

 

Une seconde sécheresse intervient : elle leur est fatale. Leur société se croyait toute-puissante ? Elle était, en réalité, fort vulnérable. Alors que, durant plusieurs millénaires, les agriculteurs avaient subi les aléas de la météo sans conséquences, voilà que, entre 1150 et 1200, la communauté sombre dans les guerres civiles, dans la violence exacerbée. Et s’effondre.

 

Extrait du livre : « Les habitants du Chaco ne disparurent pas par manque de pueblos, ni de turquoises, ni d’aras qu’ils appréciaient, remarque Franz Broswimmer, mais parce que leur modèle de croissance exagérée ne pouvait être maintenu. Au final, leurs besoins croissants en eau, maïs, viande et combustible ne purent être couverts. Les civilisations montantes créent souvent de vastes réseaux d’infrastructures et produisent des quantités remarquables d’objets manufacturés dans une période relativement brève. La structure sociale hiérarchique des Anasazis du Chaco facilita les excès de leur expansion sociale et écologique. Il s’agissait d’extraire un maximum de produits sans tenir compte des dangers à long terme. La disparition de la civilisation du Chaco peut être imputée précisément à leur incapacité à s’adapter aux conséquences d’une croissance rapide. »

 

 

Les statues de la fertilité

 

Les Pascuans, Pacifique sud, de 700 à 1700

 

« Nous avons d’abord, depuis quelque bonne distance, considéré ladite île de Pâques comme sablonneuse. La raison en est que nous avions compté pour du sable l’herbe desséchée, le foin ou la végétation roussie et brûlée, parce que son apparence dévastée ne pouvait donner d’autre impression que d’une singulière pauvreté et d’un complet dénuement. »

 

Débarquant sur l’île, en 1722, les explorateurs européens croient voir ça : un désert. Une flore si clairsemée, juste des arbustes, des herbes, des joncs, que les navigateurs ne trouvent même pas du bois pour se chauffer au cours des hivers frais, humides et venteux. Les animaux rencontrés n’étaient pas plus grands que des insectes, sans même une seule espèce d’escargot ou de lézard. Et pourtant, autrefois, avant ce paysage morne, la nature était abondante, le sol couvert de palmiers, les eaux pleines de poissons, le ciel animé d’albatros, de fous, de frégates, de hérons, de perroquets... Jusqu’à l’arrivée des Polynésiens.

 

Qui aura la plus grosse

 

Que du bonheur, pour ces arrivants, à l’origine : il suffit de se baisser pour pêcher. Ou pour cultiver l’igname, la patate douce, et le taro à l’intérieur des terres. C’est là que réside le peuple, avec un poulailler, un four, un potager entouré de pierres, une fosse à ordures dans chacune des habitations. Toutes ces choses utilitaires, bruyantes, voire puantes, étaient interdites près des côtes, réservées à l’aristocratie et à la religion – les deux se confondant. Là, en bord de mer, les grandes maisons ont la forme de pirogues renversées. Et on y trouve également les statues : 397 toujours debout, la plupart hautes de quatre à six mètres, pesant plus de dix tonnes – qui tournent le dos à l’océan. 396 autres, encore, renversées, au cou délibérément brisé. Et 97 encore, abandonnées sur la voie depuis la carrière…C’est, semble-t-il, que les chefs bataillaient à qui aurait la plus grosse – tout comme nos milliardaires d’aujourd’hui concourent pour leurs yachts, leurs villas, leurs plus hautes tours.

 

 

Le dernier palmier

 

Cette rivalité ostentatoire a réclamé, bien sûr, une débauche d’énergie : durant les trois siècles de cette folle construction, les besoins alimentaires ont augmenté de 25 %. Et il a donc fallu intensifier l’agriculture sur les hautes terres. Mais pire que tout, ces œuvres réclament du bois – à la fois pour les transporter et pour fabriquer les cordes qui les tireront. Les forêts sont dévastées, il ne leur reste même plus un tronc pour fabriquer une embarcation – et fuir le désastre en cours… Lorsqu’un navire français approche de l’île, en 1838, le capitaine note dans son rapport : « Tous les indigènes ne cessaient de répéter avec agitation le mot “ miru ” et se désespéraient de voir que nous ne le comprenions pas : ce mot désigne le bois qu’utilisent les Polynésiens pour fabriquer leurs pirogues. C’était ce dont ils avaient le plus besoin. » Et la plus haute montagne de l’île se nomme « Terevaka », qui se traduit par : « L’endroit où l’on peut faire des pirogues ». C’était avant la grande curée. Les arbres abattus, l’érosion des sols s’installe. Et bientôt la famine. D’où le cannibalisme – avec cette pire insulte, ancêtre de « nique ta reum » : « La chair de ta mère est coincée entre mes dents. »

 

 

L’imposture

 

Comment réagit l’élite, alors ? Par un changement de stratégie ? Au contraire, en s’enfonçant dans la même logique : les chefs et les prêtres prétendaient communiquer avec les Dieux. Grâce à cette architecture colossale, grâce à des cérémonies gigantesques, ils attiraient sur l’île les faveurs des cieux. Si la prospérité fuyait, si les rendements diminuaient, c’est – justement – que la foi des fidèles fléchissait. Qu’il fallait donc une architecture encore plus colossale, des cérémonies encore plus gigantesques, pour ramener la fertilité ! Et l’on découvre alors, dans les ateliers, une statue haute de 21 mètres (un immeuble de cinq étages !), lourde de 270 tonnes, qui ne sera jamais déplacée…
C’est l’ultime soubresaut.
L’imposture finit par se voir. Et cette classe dirigeante fut éliminée par des militaires. La guerre civile se répandit. Les habitants s’en prirent à l’ancien culte, démolirent des statues. La civilisation s’effondra. Puis l’arrivée des Européens, avec les maladies qu’ils apportaient, avec l’esclavage ensuite, ne firent qu’ajouter du désastre au désastre…

 

 

Extrait du livre : « On se prend à imaginer ce que put être l’état d’esprit du Pascuan qui abattit le dernier palmier au moment précis où il l’abattait, note Jared Diamond (Effondrement, Gallimard, 2006). Comme les forestiers modernes, s’est-il écrié : “ Du travail, pas des arbres ” ? Ou : “ La technologie va résoudre nos problèmes, il n’y a rien à craindre, nous trouverons des substituts au bois ” ? Voire : “ Nous n’avons aucune preuve qu’il n’existe pas de palmiers ailleurs sur l’île de Pâques, il faut chercher encore. Votre proposition d’interdire la coupe des arbres est prématurée et motivée uniquement par la peur ” ? Des questions similaires se posent pour toute société qui a sans le savoir endommagé son environnement. »

 

La classe consommatrice planétaire

 

 

Et nous ? 1950 à ?

 

« Afin d’attirer des sociétés comme la vôtre, nous avons renversé des montagnes, rasé des jungles, asséché des marais, détourné des fleuves, déplacé des villes, tout cela pour que vous et votre entreprise puissiez plus facilement faire des affaires ici. » Cette publicité, le gouvernement philippin l’a fait paraître dans le magazine Fortune, à l’intention des « investisseurs ».

 

Et en effet, pour son « insertion dans le marché mondial », ce pays a beaucoup rasé : dans les années cinquante, les forêts couvrent 50 % du territoire des Philippines. À la fin des années 1990, ce chiffre est tombé à 18 %, la plus grande partie du bois étant exportée vers le Japon. Idem pour ses côtes, hier riches en poissons : des 500 000 hectares de mangroves, il en subsiste moins de 30 000 à la fin du siècle. On a préféré convertir ces milieux naturels en élevages de crevettes pour les marchés étrangers. Cette « révolution bleue » – qui vaut pour la Thaïlande, le Vietnam, le Mexique, etc – bouleverse jusqu’à l’agriculture traditionnelle : l’infiltration d’eau salée menace de faire baisser la productivité des rizières adjacentes. Dans certaines régions, les approvisionnements en eau douce ont baissé si brusquement que les autorités locales ont imposé un rationnement.

 

 

Massacre planétaire

 

 

Est-ce qu’on ne croirait pas, sous nos yeux, voir le même processus que chez les Sumériens, les Anasazis, les Mayas ? à une différence près, « la modernité a permis à l’écocide de s’échapper de son cadre auparavant localisé, et d’en faire pour la première fois un phénomène vraiment mondial ». Avec, pour agents de cette démolition, notamment, ces « multinationales qui figurent parmi les institutions les plus antidémocratiques et les plus irresponsables. Ces entreprises font partie intégrante de notre modernité écocidaire. De bien des façons, les compagnies transnationales façonnent l’avancée de l’écocide en étouffant, banalisant ou légitimant avec succès leurs pratiques sociale et écologique destructrices. Leur organisation profondément antidémocratique joue un rôle-clé dans la ligne de conduite et la politique de capitalisme mondial qui mènent notre planète au bord de l’effondrement social et écologique. »

 

 

Démocratie écologique

 

 

L’écocide porte atteinte à la nature, mais ses causes ne sont pas « naturelles ». Bien sociales. Dans toutes les civilisations disparues, c’est une organisation qui n’a pas su – ni voulu – réorienter ses modes de production, de reproduction, et de consommation. C’est une élite qui n’a pas accepté de renoncer à son statut, à ses privilèges, maintenant sa « cupidité, sa goinfrerie et sa gabegie ostentatoires », son « penchant compulsif pour la guerre », son « désir de s’approprier une part croissante du surplus » – et pire que tout : son « aveuglement ».

D’où l’insistance de Franz Broswimmer sur « la démocratie écologique » : notre oligarchie à nous ne fera pas mieux. Elle nous emmènera plus vite, plus loin, dans la même direction. C’est-à-dire dans le mur. À moins que nous ne lui reprenions les commandes…

 

 

Par François Ruffin Fakir

 

 

Tag(s) : #Nouvelles du front

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