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“Poignée de cailloux jetés à la mer” dans le nord de la Norvège, l’archipel de Vega vit
en harmonie avec la nature, au rythme des migrations d’oiseaux nicheurs.

 

Je suis dans l’archipel de Vega, récemment inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO, dans le Nordland norvégien, à environ 150 kilomètres au sud du cercle polaire. Un navire me conduit aux confins du groupe d’îles. Seul sur le pont avant, j’affronte les éléments auxquels se sont habitués les gens d’ici au fil des ans. Mais nous sommes en été, et mon expérience n’aura rien à voir avec le combat singulier que livre chaque insulaire contre la tourmente. Chaque année, depuis des siècles, les tempêtes hivernales balaient les îles et cinglent les maisons de bois de Skjærvær et Hysvær. C’est justement pour voir ces rochers battus par les vents, peu avant que le plateau continental ne plonge vers les profondeurs abyssales de l’Atlantique, que je suis venu ici.
Vu d’avion, cet étrange monde insulaire fait penser à une poignée de cailloux négligemment jetés à la surface de la mer, non loin des rivages du Helgeland. Le long des côtes norvégiennes, le plateau continental se présente comme une plate-forme peu profonde constituée de roches primitives érodées par la glace et les vagues, et dont le plateau de Vega est la plus vaste éminence. L’archipel de Vega ne ressemble à aucun autre.


 
L’île de Søla surgit de l’océan



Ses 6 500 îles et îlots sont répartis sur plus de 1 000 kilomètres carrés de mer, et leur surface émergée est près de dix fois moindre. Les silhouettes volcaniques de l’île de Vega et de sa voisine Søla dominent la mer de plusieurs centaines de mètres. Le reste de l’archipel se compose d’une myriade de fragments rocheux peu élevés. Au loin, on aperçoit les falaises de la côte continentale.
Ces contrastes ne confèrent pas seulement une beauté saisissante à l’archipel, mais également des conditions propices à la diversité biologique. Les eaux côtières, peu profondes et bercées par le Gulf Stream, attirent quantité de poissons et de mammifères, tels le phoque gris et la loutre, ainsi que 110 espèces d’oiseaux nicheurs. Dix mille bernaches cravant font également halte sur ces îles pendant leur migration entre l’Ecosse et le Svalbard. Mais l’archipel de Vega est surtout réputé pour sa forte population d’eiders, l’une des plus denses de Scandinavie : 50 000 couples au minimum ont élu domicile sur les côtes du Nordland.

 

Eiders sur l'archipel de Vega

Des centaines d’habitations datant de l’âge de pierre ont été mises au jour sur les versants de Vega, où se trouvaient autrefois les plages. Il y a dix mille ans, la vie insulaire a donc attiré l’homme ici, après le retrait des glaces. Lorsque la pression de la glace s’est relâchée et que des terres ont émergé, il est allé s’installer sur les îles basses pour y chasser et y pêcher. Les chercheurs ont démontré que, sur de nombreux îlots, la présence humaine a été ininterompue depuis 1 000 à 1 500 ans.
Nous savons également que le commerce du duvet d’eider existait déjà à l’époque des Vikings. Dans la saga d’Egil, datée du Xe siècle, un fermier du nom de Torolv Kveldulvsson possède des “eggvær” qui lui fournissent du duvet et des œufs. Le commerce de la plume a pris de l’ampleur à partir du XVIe siècle, à l’époque de la Hanse. L’ensemble de la production transitait alors par la ville hanséatique [norvégienne] de Bergen.
Inga Næss me sert de guide privée dans les confins de l’archipel. Grande connaisseuse des traditions locales, elle dirige le musée de l’Eider de Nes, dans le nord de Vega. Les premières choses qu’on aperçoit en accostant à Skjærvær sont d’ailleurs des nichoirs en planches clouées. “Les femelles ne sont pas particulièrement regardantes quand elles font le tour du propriétaire avec le mâle, explique Inga Næss. La configuration du nichoir importe peu. La cabane peut avoir n’importe quelle forme, du moment qu’elle protège des intempéries et possède un trou pour l’entrée. Le paysage garde de nombreuses traces de l’ancienne ‘architecture eidericole’.”
La tradition ininterrompue de protection des volatiles a conduit ces derniers à agrandir leur territoire et à revenir nicher au même endroit. La récolte du duvet a lieu vers la fin du mois de juin. Les jeunes ont alors éclos et sont descendus à l’eau en rangs serrés derrière leur mère. Avant ce moment décisif, les insulaires marchent à pas feutrés, évitent soigneusement les nids, surveillent et protègent les eiders. Les enfants tapageurs sont priés de faire silence. La période de l’inspection des nichoirs et du début de la nidification est particulièrement délicate. “Pendant la période de nidification, on vivait différemment pendant quelques mois, tout était centré sur les canards”, raconte Inga.
Les habitants récupéraient les œufs et le duvet. Seule la première ponte était récoltée. Puis les insulaires déposaient dans les nids des œufs factices en bois, en remplacement des œufs prélevés. La femelle pondait alors généralement d’autres œufs avant la fin de la nidification. Sans ces leurres, elle aurait risqué, en le découvrant désert, de quitter son nid.


 

 

Mais le plus important était le duvet. Inga Næss me montre à quoi ressemble l’intérieur d’un nichoir quitté de fraîche date, dans lequel elle récupère une grosse pelote de duvet. Lorsque la femelle descend à la mer pour se nourrir, elle tapisse les œufs d’une couche de duvet qui suffit à les maintenir au chaud toute la journée. Les propriétés de ce matériau naturel sont fascinantes.
Inga me propose de tendre la paume de ma main juste au-dessus du duvet. Quelques secondes plus tard, je commence à sentir la chaleur se réfléchir sur ma main – un moyen rapide de se rendre compte des qualités isolantes incomparables du duvet d’eider. Puis elle saisit la boule de duvet dans ses doigts et la fait tourner dans tous les sens. Aucune plume ne s’en échappe, elles sont soudées les unes aux autres comme par une colle invisible. Inga en attrape quelques-unes et me les montre à la lumière. “Le duvet d’eider n’a pas de tige, seulement un axe central dur d’où partent les barbes. Au bout des barbes, il y a de petits crochets qui permettent au duvet de rester solidaire, ce qui n’est pas le cas du duvet d’oie. Il est aussi très résistant. Certains oreillers sont utilisés depuis plus de cent ans.”
Ces propriétés font du duvet d’eider un matériau exceptionnel. Un sac de couchage ou une couette garnis de duvet d’eider n’ont pas besoin de coutures transversales ou longitudinales pour maintenir le garnissage en place. Le duvet assure sa propre cohésion grâce à ses petits crochets. Les propriétés isolantes d’une couette en duvet d’eider sont de premier ordre. Son prix aussi, par voie de conséquence. Si bien que les habitants de l’archipel, qui veillent sur les eiders depuis des siècles, n’ont jamais eu les moyens de s’en offrir. Aujourd’hui, une couette en duvet d’eider peut coûter jusqu’à 40 000 couronnes norvégiennes [5 000 euros].
La matière première est souillée et doit être nettoyée avant de pouvoir être expédiée. La qualité et donc le prix ont toujours dépendu de la propreté du duvet. Le nettoyage s’effectue aujourd’hui à la machine, mais aussi encore à la main sur l’archipel de Vega. Le nettoyage manuel d’un kilo de duvet prend près d’une semaine. Ce qui, naturellement, contribue à la cherté astronomique du produit. La récente inscription de l’archipel au Patrimoine mondial de l’UNESCO incite les insulaires à perpétuer la tradition.
C’est ici, dans le vieux village de pêcheurs de Nes, dans le nord de Vega, que je passerai peu après la plus belle de mes soirées norvégiennes. Le vent est tombé pour la nuit, et le soleil couchant dépose un voile d’or à la surface de la mer. Le silence est compact. Je ne perçois rien d’autre que le bruissement léger des rames d’un canoë, occupé par un couple, qui trace un sillon sur le miroir doré de la baie. Il est minuit, mais il est hors de question que j’aille me coucher – pas question d’écourter le spectacle. Je constate avec surprise que le soleil ne disparaît pas derrière l’horizon après le douzième coup de l’horloge. A 150 kilomètres au sud du cercle polaire arctique, l’archipel de Vega connaît donc le soleil de minuit. Face au soleil rougeoyant d’un soir d’été, on oublie vite les redoutables tempêtes de l’hiver.

 

Le soleil de minuit sur le village de pêcheurs de Nes
 

Peter Hanneberg .  Reportage photo : Peter Hanneberg
Dagens Nyheter
Tag(s) : #Reportages

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