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Un Indien de la tribu Kayapo
 
 



Son arc en bandoulière, Nêjamrô avance dans la forêt. L'Indien Kubenkokre, du peuple Kayapo, traque un singe ou des oiseaux, proies faciles pour ses flèches couronnées de plumes rouges. Les plus gros gibiers, chevreuil, sanglier, tapir, tatou, Nêjamrô a l'habitude de les chasser à la carabine, et en groupe, pour ne pas perdre l'animal qui, blessé, se sauverait. "Je préfère les flèches parce que je n'en manque jamais, à la différence des cartouches, qu'on ne peut pas fabriquer nous-mêmes", explique cet Indien robuste dans un bon Portugais. Aujourd'hui, Nêjamrô est rentré à la tribu en chantant, un coati, sorte de raton laveur, sur l'épaule.

 

 

Nêjamrô habite le bout du monde, ou presque. Son village se trouve à 216 km de Guaranta do Norte, dans l'Etat du Mato Grosso. Pour rejoindre la bourgade, il faut une heure d'avion, quatre jours de canoë à moteur ou dix jours de marche à travers la forêt amazonienne. Cet éloignement a préservé la vie traditionnelle des neuf cents Indiens Kubenkokre, qui habitent la réserve Mekragnotire, un territoire de 50 000 km2 aux confins de l'Etat du Para. L'électricité, l'eau courante, le portable et Internet ne sont pas encore arrivés, la tribu vit au rythme du soleil.

 

Disposées en cercle à l'ombre de manguiers, les quarante-cinq maisons au toit en paille et aux murs en torchis abritent de grandes familles pleines d'enfants. L'intérieur est sombre et sobre : entre les hamacs, quelques ustensiles de cuisine et des vêtements. Ces Indiens ont abandonné la nudité de leurs ancêtres pour des shorts et tee-shirts, des robes et des tongs. Ils peignent encore leur corps, en noir et rouge. La tranquillité des lieux est émaillée de rires d'enfants, de cris de perroquets et de petits singes apprivoisés. Le quotidien tourne autour de la recherche de nourriture. Aux hommes la chasse et la pêche, aux femmes la cueillette.

 

Dans les clairières, les Indiennes, souvent chargées du dernier-né, récoltent du manioc, du maïs, des bananes, des coeurs de palmier. Leurs paniers, portés sur le dos et équilibrés par une lanière passée sur le front, servent aussi au transport des bûches. Nice Santana, l'infirmière du poste de santé maintenu par la fondation gouvernementale Funasa, admire leur courage : "Elles viennent souvent nous trouver pour soulager leurs douleurs lombaires."

 

Les enfants jouent au foot avec des balles de tissus noués, nagent dans la rivière, s'entraînent au tir à l'arc, loin du regard préoccupé d'un adulte. Ils vont aussi à l'école. "Ils arrivent déjà éduqués, vifs et attentifs, souligne leur institutrice, Antonia Gimenes, une quadragénaire de Guaranta qui enseigne en portugais. En six ans, je n'ai jamais vu un élève se battre ou se disputer." Quatre Indiens de la tribu assurent des classes en kayapo, l'une des 180 langues orales qui ont survécu à la colonisation, aujourd'hui transcrite pour être préservée. Les adultes fréquentent aussi l'école, pour être alphabétisés et découvrir le Brésil et ses institutions. La nature est encore généreuse, mais les Kubenkokre sentent que leurs ressources sont fragiles. "Avant, le gibier et les poissons étaient abondants, mais le mercure des orpailleurs, qui s'aventurent encore sur nos terres, a tout changé, se désolent les anciens. Les poissons sont plus rares."

 

La civilisation se rapproche, et les relations, établies pour la première fois il y a quarante ans par un contact amical entre l'un des chefs kayapo, le cacique Bep'ôti, et les célèbres anthropologues Orlando et Claudio Villas Boas, ont modifié certaines moeurs. Le besoin d'argent s'est installé pour satisfaire de petits, mais désormais indispensables, achats : des hamacs (qu'ils ne tressent plus), des vêtements, des perles, des savonnettes et des brosses à dents depuis que l'hygiène est enseignée, des hameçons, des cartouches, et même du diesel pour le groupe électrogène qui, certains soirs, alimente... un écran de télévision raccordé à un lecteur DVD. Sous le manguier, dans le silence de la nuit, les enfants se pressent au premier rang, les femmes et leurs bébés derrière, les hommes debout. Fascinés par les images qui défilent, ils découvrent le film d'épouvante Anaconda, les aventures d'un samouraï, ou, plus apprécié, un ancien documentaire sur les Kayapo.

 

Au temps du chef Bep'kum, l'illusion du gain facile les avait incités à accepter des orpailleurs et des exploitants d'acajou sur le sol Mekragnotire. Ils ont travaillé dur pour ces aventuriers. Mais les conséquences néfastes de la cohabitation ont obligé les autorités brésiliennes à interdire ces commerces inéquitables.

 

L'incompréhension domine les échanges entre ces deux mondes. Les Indiens ne comprennent pas l'interdiction qui frappe leur artisanat orné de plumes. Brasilia a signé la Convention sur le commerce international des espèces menacées (Cites), qui interdit ce commerce, en ignorant les populations indigènes. Les oiseaux aux magnifiques plumages, toucans et perroquets, sont capturés au moment des fêtes rituelles pour confectionner les coiffes traditionnelles, les cocars. Ils ne sont pas toujours tués, ils peuvent vivre les ailes coupées. "On nous accuse de tuer les animaux sauvages, mais nous ne sommes pas des prédateurs, explique Kadjy-re, le chef charismatique des Kubenkokre. C'est pour nous alimenter et pour nos rituels, alors que les Kuben (les Blancs) détruisent et polluent la forêt. Sans la forêt, nous ne pourrions plus chasser pour organiser nos fêtes. La forêt, c'est notre maison."

 

Alors, le soir, dans l'obscurité de la Maison du guerrier, seule construction en dur au centre du village, les hommes, jeunes et vieux, se réunissent et discutent, en fumant. Dans cette agora permanente, ils ont imaginé des activités qui leur assureraient une certaine autonomie, en respectant la nature. Leur premier projet a été la production d'huile de noix du Brésil. Une huile rare, recherchée par l'industrie cosmétique. Avec des fonds provenant notamment du Parti vert de Belgique, une fabrique artisanale a été édifiée à la lisière du village. Un pressoir et un filtre permettent de produire 50 litres par jour à la saison, en mars. Le cacique Ytumti dirige ce projet : "C'est une bonne occupation pour la tribu. Et des noix, il y en aura toujours. J'ai fait travailler 95 personnes."

 

En 2005, 1 500 litres ont été vendus, à 15 dollars le litre (10,28 euros), à la firme anglaise Cognis. Chaque participant à la cueillette a touché un pécule. Mais l'huile de 2006, stockée dans un hangar en ville, attend toujours preneur. En 2007, la fabrique est restée silencieuse. "Les acheteurs exigent des certificats de qualité, garants d'une exploration aux normes écologiques", explique à Sao Paulo Erinaldo Silva, de l'ONG Amigos da Terra, contactée par les Indiens. La certification prendra un an, au désespoir des Kubenkokre.

 

Ytumti a d'autres produits "ultra-bio" à proposer. Du miel sauvage, l'açai, un fruit énergétique prisé par les surfeurs, du caoutchouc. Mais la tribu est trop éloignée des grands centres, des associations, et si peu préparée aux démarches bureaucratiques. "Introduire une logique de marché peut avoir son revers, tempère Erinaldo Silva. La demande est faible et la concurrence va s'installer entre tribus." "Il faut absolument leur apprendre à se défendre face aux Blancs, les former à gérer l'argent qu'ils ne savent pas encore valoriser", estime Eduardo Leroux, un Franco-Brésilien ami de la tribu depuis quinze ans. L'association Mebengokre, qu'il a créée avec sa femme Renata pour soutenir des projets, ne trouve pas le financement nécessaire.

 

Prochainement, les Kubenkokre pourraient avoir à gérer un petit pécule : le fruit de l'indemnisation gouvernementale octroyée pour "compenser" le goudronnage de la route 163 qui relie Cuiaba à Santarem. Cet axe à travers la forêt est l'objet d'une polémique. Il facilitera l'écoulement du soja, du bétail et de la canne à sucre pour l'éthanol des gros fermiers du Mato Grosso, vers le port de Santarem sur l'Amazone. Mais cette saignée passe à 50 km de la réserve.

 

Les Indiens sont inquiets. En survolant les limites de leur territoire, on constate que le ruban d'asphalte est un boulevard ouvert au déboisement. La forêt bat en retraite, dévastée par les tronçonneuses et les immenses brûlis, qui provoquent, chaque année, d'étouffants rideaux de CO2. L'herbe est plantée sur les cendres, par des avions d'épandage. Dans le Para, l'Institut sur l'homme et l'environnement en Amazonie, l'Imazon, a relevé une forte augmentation de la déforestation, même dans des réserves indiennes, entre août et octobre 2007. Le contrôle incombe aux autorités fédérales, mais les Kubenkokre, méfiants, voudraient surveiller eux-mêmes la "frontière" à proximité de la route 163. Il leur faudrait un véhicule tout-terrain, des canots à moteur, des radios portatives. Et donc de l'argent.

 

La croisade du cacique Raoni, en 1989, au côté du chanteur Sting, a permis au peuple Kayapo de financer la démarcation définitive des réserves, intouchables comme tous les territoires indigènes, qui occupent 12,5 % du Brésil. Mais les Indiens redoutent toujours un revirement. Leurs craintes ont été confortées par une déclaration de Mercio Pereira Gomes, l'ancien président de la Fondation gouvernementale chargée de les protéger, la Funai : "Les Indiens du Brésil ont trop de terre." Le cacique Kadjy-re avoue son tourment : "Je n'ai jamais oublié les paroles de mon arrière-grand-père, "L'homme blanc veut en finir avec les Indiens". Nous ne devons pas céder un pouce de la terre de nos ancêtres."

 

Annie Gasnier Le Monde

Tag(s) : #Nouvelles du front

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