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Les faiseurs de révolution

 

La révolution égyptienne était prévue pour septembre 2011. «Nous nous préparions à renverser Moubarak cet automne, le jour de l'élection présidentielle, dit un leader des jeunes de la place Tahrir, Ahmed Maher. Nous pensions procéder comme les Serbes. Ils nous avaient expliqué comment ils avaient fait tomber Milosevic en 2000. Nous avions établi un plan similaire a u leur. Mais la chute de Ben Ali a précipité les choses... »


La « révolution du Nil » n'a pas été spontanée - bien au contraire. Elle a été préparée à bas bruit pendant plusieurs années par une poignée d'activistes démocrates formés aux techniques de la lutte non violente, des méthodes qu'ils ont souvent apprises à l'étranger et qu'ils ont « égyptianisées ». La stratégie que ces jeunes patriotes ont développée au fil des mois pour mobiliser un peuple considéré jusqu'alors comme apathique, puis les tactiques employées ces dernières semaines pour faire plier la dictature resteront dans l'histoire comme des modèles du genre.

70 000 contacts sur Facebook

Tout commence il y a presque trois ans, en mars 2008. Dans la journée, Ahmed Maher, 28 ans, est ingénieur en bâtiment. Esraa Abdel Fattah, 26 ans, travaille, elle, dans une maison d'édition de DVD. Le reste du temps, ils militent au Caire dans ces groupuscules démocratiques que le raïs a laissé éclore, sous la pression de l'administration Bush, avant de les réprimer férocement. Ahmed et Esraa n'ont connu que la dictature. Ils sont fatigués de ces manifestations de quelques dizaines de personnes, toujours les mêmes, qui ne mènent à rien sauf à la prison. Ahmed y a passé un mois. En ce début de 2008, ils sont à la recherche d'une idée simple qui convaincra enfin le peuple, et pas seulement une poignée d'intellectuels, de descendre dans la rue en masse. Une idée grandiose qui ferait enfin trembler et, qui sait ?, tomber - le régime honni.


Dans un café proche de la place Tahrir, Ahmed, cheveux très courts, veste de velours et lunettes à fine monture, se souvient : «En mars 2008, les prix du pain et du sucre avaient fortement augmenté Les ouvriers de la grande usine textile de Mahalla, dans le delta du Nil, ont décidé de faire grève Je me suis dit : c'est peut-être l'occasion que nous attendions » Il envoie un SMS à Esraa : «Et si on aidait les gars de Mahalla, si on appelait à une grève générale ?» La jeune femme est enthousiaste. Mais comment monter un projet aussi fou ? Elle a une idée. Elle sait que l'Egypte est l'un des pays arabes les mieux connectés à internet. Elle-même, comme des millions de jeunes, suit ses chanteurs favoris et l'équipe nationale de foot, dont elle est fan, sur Facebook. Elle propose à Ahmed d'utiliser le réseau social à des fins politiques - une première dans le monde arabe. Le 23 mars, ils créent une page Facebook pour appeler à la grève générale le 6 avril, en solidarité avec les ouvriers de Mahalla. «On verra ce que cela donne», dit Ahmed.

Le succès est immédiat. «Tous les jours, raconte Ahmed, plus de 3 000 personnes s'inscrivaient sur notre page Très vite, on a eu plus de 70 000 contacts » De jeunes blogueurs, nombreux en Egypte, les soutiennent. Des tracts commencent à circuler. Le pouvoir s'inquiète. Il redoute que, le 6 avril, les manifestations ne se multiplient dans tout le pays. A la télévision, un ministre appelle les Egyptiens à ne pas sortir dans la rue ce jour-là. «Du coup un salarié sur trois est resté chez lui et n'est donc pas allé à son travail, dit Ahmed. L'Egypte s'est arrêtée Nous avions gagné. » Dans la foulée, Moubarak accepte une hausse des salaires. Cette victoire a cependant un prix. La répression est féroce. Il y a des dizaines de morts. Esraa est arrêtée, Ahmed, jeté en prison et torturé pour lui arracher le mot de passe de la page Facebook, qu'il ne donnera jamais. Mais la preuve est désormais faite aux yeux de tout un peuple : ensemble, on peut faire céder le régime. La première étape de la révolution est franchie.

 

Que faire après ? «Nous voulions profiter de l'élan, mais nous ne savions pas comment, explique le révolutionnaire qui, à l'époque, se dit «résistant». Nous avons cherché des idées sur internet. » Par hasard, ils tombent sur le film de Steve York « Bringing Down a Dictator », qui raconte comment le mouvement de jeunes Serbes Otpor a fait tomber Milosevic. «On s'est dit : on veut faire comme eux » Le 26 juin 2008, ils créent sur Facebook le Mouvement du 6 avril. Ahmed propose d'adopter le même logo qu'Otpor, un poing fermé. Il demande aux 70 000 «amis» du mouvement de voter par internet. «Certains voulaient un symbole national mais la majorité a dit oui au poing »

Les « 6 avril » veulent maintenir la mobilisation malgré la répression. Ils cherchent des techniques originales. «Discrètement, nous avons invité au Caire l'Academy of Change du Qatar, raconte un autre leader du mouvement. C'est un groupe d'intellectuels égyptiens qui a traduit en arabe les livres des grands penseurs de la lutte non violente Ils nous ont fait découvrir Martin Luther King, Gandhi et surtout l'Américain Gene Sharp qui a écrit un manuel très concret décrivant 198 tactiques pour bousculer les dictatures On a dévoré tout cela. Et on a essayé. »Ils commencent par des flashmobs, de petits attroupements de dix minutes qui déjouent la surveillance policière. Le but : attirer l'attention et délivrer un message. Un jour, une trentaine de militants défilent en noir comme pour un enterrement : celui de la démocratie. Un autre, ils se collent un bandeau de Scotch sur la bouche et marchent en silence, ainsi bâillonnés. Les « 6 avril » organisent ainsi plus de 300 petits événements dans toute l'Egypte. C'est un bon début. Plusieurs centaines de jeunes ont appris à surmonter leur peur.

5 000 personnes pour ElBaradei
En 2009, Ahmed et ses amis décident de passer la vitesse supérieure et de structurer le mouvement. «Pour cela, nous avions besoin d'aide, raconte Ahmed Maher. A Belgrade, des anciens d'Otpor ont monté une structure de conseil en lutte non violente, Canvas Grâce à la fondation américaine Freedom House, nous y a vons envoyé discrètement l'un des nôtres » Il s'agit de Mohamed Adel. C'est l'archétype du jeune Egyptien d'aujourd'hui. Il a 20 ans, un diplôme d'informatique et il a appartenu aux Frères musulmans, tandis que son père est militaire. En juillet 2009, voilà Mohamed à Belgrade pour un séminaire d'une semaine.

 

Son formateur est un Serbe de 36 ans au visage anguleux, Srdja Popovic. C'est le fondateur de Canvas. Au début d'Otpor, en 1996, il a lui-même été formé par le gourou américain en personne, Gene Sharp. Après la chute de Milosevic, il a été élu député, puis, en 2004, il a monté avec quelques copains son petit centre de formation où sont passés des Ukrainiens, des Géorgiens et d'autres activistes venus de tous les continents. «Je ne fais pas la révolution à la place des jeunes, tient-il à préciser. Mon but est seulement de les aider à réfléchir, de leur inculquer les fondamentaux de la lutte non-violente »

 

De Belgrade, Mohamed Adel rapporte des manuels d'instruction traduits en arabe, et la certitude que ses camarades et lui pourront faire comme les Serbes. On organise des ateliers au Caire. Certains vont approfondir leur formation et suivre le séminaire d'été de la fondation américaine ICNC (Centre international de Conflit non violent), dans le Maryland. Le savoir se diffuse. Le mouvement se structure. Mais il lui manque une cause. Elle se présente en février 2010. Le prix Nobel de la Paix, Mohamed ElBaradei, rentre au pays pour faire campagne. Les jeunes activistes organisent son accueil à l'aéroport. «Il y avait 5 000 personnes, ce qui n'était jamais arrivé», dit Bassem Fathi, très impliqué dans l'opération.

 

Désormais, l'équipe du prix Nobel et les « 6 avril » vont faire équipe. Comment mobiliser encore et encore ? Une idée émerge : faire signer à un million d'Egyptiens une pétition en faveur de réformes démocratiques. Mais pas une pétition comme les autres : sur un site protégé aux Etats-Unis, les signataires doivent laisser leurs coordonnées personnelles, y compris leur numéro de carte d'identité, de téléphone et leur adresse e-mail. «L'idée était de montrer à un million de personnes qu'elles pouvaient s'engager en politique sans risque», dit Sherif Mansour de Freedom House. Le mouvement aura ainsi un moyen de contacter personnellement un million de sympathisants, ce qui sera déterminant au début de la révolution.

 

L'opération est un succès mais elle ne touche que les classes éduquées. Comment s'adresser au peuple ? Le 6 juin 2010, dans la banlieue d'Alexandrie, un jeune homme nommé Khaled Said entre dans un café internet. Il a, semble-t-il, l'intention de mettre en ligne une vidéo dénonçant la corruption dans un commissariat. Des policiers l'arrêtent, le torturent et le tuent devant témoins. «C'est la cause qui nous manquait pour toucher tout le monde», dit une source proche du « 6 avril ». Une page Facebook « Nous sommes tous des Khaled Said » est créée en juillet 2010. Qui en a eu l'idée ? On ne le sait pas exactement. Pour des raisons de sécurité, la page a au moins trois administrateurs, restés anonymes jusqu'à la révolution : un journaliste cairote de 25 ans, une activiste qui vit à Washington et un responsable marketing de Google basé à Dubai, le désormais célèbre Wael Ghonim.

Ralliement au drapeau

Le trio est en contact permanent avec les leaders du « 6 avril » et l'équipe d'ElBaradei. Avec eux, ils décident d'organiser un événement pacifique pour rendre hommage à Khaled Said. Sur Facebook, ils demandent à tous leurs « amis » (ils seront bientôt des centaines de milliers) de sortir dans la rue, le 23 juillet, jour de la fête nationale, vêtus d'un teeshirt noir et portant une photo du martyr, pour aller tous ensemble se recueillir en silence face au Nil. L'appel est relié par les blogueurs et les amis d'amis. Le succès est considérable. Toute l'Egypte, ou presque, communie. Grâce à Facebook, les activistes disposent désormais de l'outil de mobilisation de masse qui leur manquait.

 

En décembre dernier, après un scrutin législatif scandaleusement truqué, le petit groupe décide de passer à l'étape ultime. Cette force de frappe, ils vont la déclencher. L'objectif ? Renverser le régime. Quand ? Le jour de l'« élection » annoncée du fils de Moubarak, en septembre 2011. En attendant, il faut entretenir la mobilisation. On planifie une série de manifestations jusqu'au jour J. La première, prévue pour le 25 janvier, ne devrait être qu'un test. Il s'agit de détourner la journée officielle de la police en une journée contre la torture et la dictature. Ce sera le jour de la révolution. L'histoire a pris les devants. Car le 15 janvier, Ben Ali tombe.

 

«Nos amis tunisiens étaient sûrs que nous ferions la révolution avant eux et voilà qu'ils nous devancent», dit Ahmed Maher. Que faire ? Faut-il appeler à une manif géante et mobiliser à grande échelle le réseau construit depuis trois ans ? Le groupe est partagé. Certains ont peur de diviser le pays. Les autres pensent que la situation est mûre, que c'est le moment ou jamais. Ce sont eux qui auront le dernier mot. Un comité de coordination clandestin est créé. Il compte dix personnes représentant cinq mouvements, dont le «6 Avril», les « Khaled Said », les pro-ElBaradei et les Jeunes Frères musulmans. Tous ont été formés à la lutte non violente, y compris les « islamistes ». «Cela faisait deux ans que l'on s'habituait à cette stratégie, dit Mohammad Otman, l'un des jeunes membres de la Confrérie. Grâce au «6 Avril», j'ai moi-même assisté à plusieurs séminaires » Le groupe clandestin se met donc assez facilement d'accord sur le déroulement du 25 janvier. Pour afficher l'unité des manifestants - l'une des bases de la théorie non violente - chacun remisera ses emblèmes, y compris le poing d'Otpor. Un seul signe de ralliement : le drapeau national.

 

 Afin de tromper la police, on annonce que la manifestation partira à 14 heures de trois places, dans le centre du Caire. En réalité, elle démarrera une heure plus tôt, de cinq points situés dans des quartiers très populaires. Quand les cinq cortèges font leur jonction, la foule est si immense qu'elle brise les cordons de police et envahit la place Tahrir. La « révolution du 25 janvier » a commencé.

 

Au début, elle engrange victoire sur victoire. La répression sanglante et les attaques des « voyous » ne découragent pas les révolutionnaires - au contraire. Impressionnés par leur détermination, un groupe d'officiers entrent secrètement en contact avec eux. «Le 29 janvier, un jeune gradé que je connaissais m'a dit qu'il envisageait, avec d'autres, de monter un coup d'Etat conte Moubarak, raconte Ahmed Maher. Il m'a demandé si nous y participerions J'ai refusé. Je voulais que toute l'armée nous rejoigne » Toujours l'obsession de l'unité. Et ça paie : deux jours après, l'état-major annonce qu'il ne fera pas tirer sur la foule. C'est un tournant majeur.

Centre de formation

 

Début février, pourtant, la révolution semble encalminée. Le 4, Moubarak refuse de démissionner. Son discours émeut une partie de la population. Les occupants de la place Tahrir vont-ils être marginalisés ? Srdja Popovic téléphone à Mohamed Adel, son ancien stagiaire : «Ne restez pas statiques, déployez-vous dans la ville, harcelez le pouvoir. » Quelques heures après, des milliers de manifestants bloquent le Parlement et le siège du gouvernement. La révolution est relancée. Le 10, le régime est à bout de souffle. Et l'incroyable se produit. Ahmed Maher, l'apprenti révolutionnaire, le petit ingénieur en bâtiment qui a tâté des geôles de la police secrète, est invité par le Premier ministre à venir discuter de l'avenir du régime. Il raconte : «Ahmad Chafik m'a dit : «Moubarak va démissionner mais laissez-lui un peu de temps » Je lui ai répondu : «Non, c'est maintenant.»» Le lendemain, le raïs jette l'éponge, après trente ans de règne. Moubarak l'autocrate, l'héritier de Nasser et de Sadate, est chassé du pouvoir par la conjuration d'une poignée de chabab (« les jeunes ») qui n'ont pour arme que leur courage et leur ordinateur.

 

Que faire de la victoire ? Certains révolutionnaires vont entrer en politique, d'autres dans les affaires. Mohamed Adel a une autre idée : suivre l'exemple de son prof serbe et créer un centre de formation pour les activistes du Moyen-Orient. Il vient tout juste de dénicher des locaux : un grand appartement moderne, prêté par un businessman égyptien, dans un quartier branché du Caire. «Notre savoir-faire doit servir à d'autres, nous dit Mohamed en découvrant les lieux. Nous sommes déjà en contact avec des groupes à Bahreïn, en Algérie, au Yémen... »

 

Vincent Jauvert

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