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Dès l’arrivée dans le Women Centre, où se retrouvent les militants de l’IJAN (International Jewish Antizionist Network = Réseau International Juif Antisioniste), nous sommes renseignés sur la recherche de convergence des luttes qui guide les militants. Le Women Centre, qui existe sous des formes différentes depuis 1975, regroupe des associations féministes, antiracistes, queers, un collectif de prostituées, ou encore une association de lutte de personnes handicapées. La plupart de ces organisations cherchent à faire reculer la segmentation des luttes, ainsi qu’à éviter leurs récupération à des fins réactionnaires. C’est ainsi que Women Against Rape s’est récemment prononcé via une tribune publiée dans le Guardian contre l’extradition de Julian Assange, en dénonçant l’instrumentalisation de la lutte contre le viol afin de s’en prendre à Wikileaks. 1 Dans la même démarche, Queers strike a déroulé une banderole avec l’inscription « No pride in Israeli appartheid » lors de la dernière gay pride de Londres pour protester contre l’entreprise de pinkwashing menée par l’Etat d’Israël. 2 Selma James, militante féministe américaine connue pour son livre Le Pouvoir des femmes et la subversion sociale est elle aussi aussi membre de l’IJAN, et était présente lors de l’échange. L’organisation compte environ 150 membres dans le monde (Argentine, Canada, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Inde, Israël, Maroc …) dont une quinzaine en Angleterre.

 

L’essentiel de la conversation a porté sur la place spécifique occupée par l’IJAN dans le mouvement de solidarité, en raison de l’identité juive et antisioniste du réseau. D’une part, la revendication d’une posture antisioniste vise à ne pas se contenter d’un discours abstrait sur la nécessité de la paix (sans spécifier le contenu de celle-ci), ou à propager le mythe d’un « processus de paix » et ainsi contribuer à détourner l’attention de la réalité du terrain. Les membres de l’IJAN sont ainsi la principale force en Angleterre de la campagne internationale « Stop the JNF » contre le Fonds National Juif, en vue d’aboutir au retrait du statut « d’organisation de charité » à l’organisation, lequel lui octroie de nombreux avantages financiers. La revendication est maintenant soutenue par 68 députés. Fondée il y a 111 ans, le Fonds National Juifs s’est d’abord donné pour but d’acheter des terres à la bourgeoisie palestiniennes, en vue de l’établissement d’un Etat juif en Palestine. L’IJAN dénonce le racisme inhérent à l’idée d’un Etat juif, tout comme le racisme de la charte du Fonds National Juif, qui établit que les terres achetées ne peuvent être octroyées qu’à des Juifs. En plus de dénoncer les expropriations illégales de Palestiniens, ainsi que les destruction de villages, parcs, champs et forêts, les militants antisionistes font remarquer que les activités du FNJ visent à empêcher les réfugiés Palestiniens de rentrer dans leurs maisons. A ce sujet aussi, la solidarité avec les revendications de la majorité des Palestiniens doit être entière : le retour des Palestiniens étant reconnu par la résolution 194 des Nations Unies, il faut exiger l’application de celle-ci, et ainsi dénoncer toute activité de l’Autorité Palestinienne qui viserait à négocier son application.

 

L’antisionisme implique aussi un certain avis sur la nature du régime israélien. Ainsi, l’une des campagnes menées par l’IJAN avec différents groupes de syndicalistes vise à faire pression sur les directions syndicales de différents pays pour que celles-ci rompent leurs liens avec Histadrout , principale centrale syndicale israélienne. Cette demande est justifiée par le fait qu’en plus de défendre la place de l’armée dans l’appareil d’Etat israélien, Histadrout défend les colons vivant dans les territoires occupés et refuse l’adhésion des Palestiniens de Cisjordanie. L’IJAN refuse le discours sur la nécessité de « défendre les travailleurs israéliens », le niveau de vie des Israéliens (de dix fois supérieur à certains pays de la région) n’ayant été garanti que par la spoliation des matières premières et par les subventions américaines et européennes.

 

Au sujet du soutien international à Israël qui perdure, les militants de l’IJAN tiennent à dire qu’ils refusent les explications simplistes et flirtant parfois avec l’antisémitisme sur « la puissance des lobbies ». Bien sûr, l’IJAN ne nie pas qu’en tant qu’Etat guerrier, Israël cherche à organiser un certain nombre de réseaux pour garantir son influence. Lors d’une conférence organisée par la branche de l’organisation à Genève le le 20 avril 2009, Eric Hazan, directeur des éditions La Fabrique, dénonçait par exemple l’influence de personnalités telles Claude Lanzmann et Bernard-Henri Lévy sur plusieurs directeurs de journaux, et disait ne plus prendre la peine d’assurer un service de presse pour les livres qu’il éditait à propos du Moyen-Orient, lesquels se heurtent systématiquement au silence assourdissant des grands médias. 3 La charte de l’IJAN affirme en outre que « Non content de donner forme à l’Etat d’Israël, le sionisme a fondé sa politique internationale de domination militaire et d’hostilité envers ses voisins et a instauré un réseau mondial complexe d’organisations, de lobbys politiques, d’entreprises de relations publiques, de clubs universitaires, et d’écoles pour appuyer et propager les idées sionistes au sein des communautés juives et dans l’opinion publique de façon générale. » 4 Cependant, il serait absurde de dire que les activités des lobbies pro-israéliens vont à l’encontre des intérêts des Etats sur lesquelles ils exercent une pression. Si les Etat-Unis et l’Union Européenne ne s’opposent pas concrètement à la politique israélienne, ce n’est pas parcequ’ils subiraient le joug de tel ou tel lobby, mais bien parceque l’activité d’Israël entre en résonnance avec leur intérêts, tant en ce qui concerne l’avancement de la recherche militaire, que la défense des intérêts occidentaux au Moyen-Orient (notamment l’accaparement du pétrole).

 

D’autre part, l’identité juive de l’IJAN implique un certain discours sur l’histoire des persécutions racistes. Le Réseau International Juif Antisioniste se revendique donc de la résistance juive aux persécutions, et son existence vise à réfuter l’affirmation commune aux antisémites et aux sionistes selon laquelle la politique menée par Israël serait le prolongement de l’Histoire juive. Lors de l’arrestation de 74 manifestants en 2008-2009 lors des manifestations contre l’attaque de Gaza par Israël, l’IJAN dénonça la base raciste des interpellations (seulement 2 personnes à la peau blanche sur les 74 personnes interpellés), et rappella que « l’idée qu’Israël parle au nom de tous les Juifs est un mensonge ». Dans le même texte, les membres de l’IJAN déclaraient « au nom des victimes de l’Holocauste, nous soutenons ceux qui sont victimes de massacres aujourd’hui. » 5

 

De la même manière, c’est à la fois par solidarité avec les Palestiniens et en tant qu’héritiers de l’Histoire juive de lutte contre les oppressions que les militants dénoncent la collusion de plus en plus probante entre le sionisme et les idéologies d’extrême droite. Des déclarations de Matan Vilnai, alors Ministre de la Défense, menaçant en février 2008 les Gazaouis d’une « Shoah », à celles d’Avigdor Lieberman, actuel Ministre des Affaires étrangères, qui déclarait le 22 mai dernier qu’ « il serait préférable de jeter les prisonniers [palestiniens] dans la mer morte » les preuves ne manquent pas. Nous pouvons aussi remarquer un nombre grandissant d’alliance entre les partis composant le gouvernement israélien et les organisations européennes d’extrême droite. 6

 

 

Si cette convergence apparaît de manière de plus en plus probante, elle n’est pas sans antécédents. Mes interlocuteurs rappellent qu’Israël fut l’un des seuls Etats à refuser de boycotter l’Afrique du sud de l’apartheid et, quitte à se faire quelque peu provocateurs, mentionnent la collaboration d’une partie du mouvement sioniste avec l’Allemagne d’Hitler. En effet, alors que la grande majorité des organisations juives appellaient au boycott de l’Allemagne nazie, un « accord de transfert » (dit « accord Haavara ») permettant l’émigration de 50 000 Juifs allemands en Palestine fut conclu le 25 août 1933 entre la Fédération sioniste d’Allemagne, la Banque anglo-palestinienne (sous les ordres de l’Agence juive, une agence exécutive officielle en terre palestinienne) et les autorités économiques du régime de l’Allemagne nazie, qui voyait là une manière de « se débarasser des Juifs ». Peu après, Von Mildenstein, l’un des représentants du parti nazi, et Kurt Tuchler, le représentant de la Fédération Sioniste, se rendaient en Palestine pour un séjour de six mois, dans le but d’y observer le développement du sionisme. Une série d’articles intitulés « Un Nazi voyage en Palestine » seront publiés dans Der Angriff, le journal de Joseph Goebbels, chef de la propagande nazie. Goebbels fit alors frapper une médaille, avec une croix gammée sur une face et … une étoile de David sur l’autre. 7 Peu après, David Ben Gourion, futur créateur de l’Etat d’Israël déclarait « Si j’avais le choix entre sauver tous les enfants d’Allemagne en les transportant en Angleterre et en sauver seulement la moitié en [les transportant en] Palestine, je choisirais la seconde possibilité – parce que nous ne devons pas seulement faire face à la reconnaissance de ces enfants, mais nous nous retrouvons face à la reconnaissance historique du peuple juif. » 8 Autre exemple démontrant la difficulté à s’appuyer sur la mémoire du génocide des Juifs d’Europe pour défendre l’Histoire du sionisme, en 1941, le Lehi, organisation sioniste de droite dont le futur premier ministre Yitzhak Shamir était alors l’un des dirrigeants, proposa une alliance militaire avec le IIIème Reich pour lutter contre la Grande-Bretagne et ainsi la déposséder de son mandat sur la Palestine. 9

 

En dépit des éléments historiques, l’Etat d’Israël n’hésite pas à se considérer comme dépositaire de la mémoire des victimes du génocide, auxquels il a accordé la nationalité à titre posthume – alors qu’un certain nombre d’entre eux étaient hostiles au sionisme – et à accuser les Palestiniens d’avoir une responsabilité dans le génocide des Juifs, en raison des liens entre Hitler et le Mufti de Jerusalem. L’historienne israélienne Idith Zertal note par exemple que « l’encyclopédie de l’Holocauste, un projet international de Yad Vashem (…) le dépeint comme un grand planificateur et acteur de la Solution finale : l’article qui lui est consacré est deux fois plus long que ceux de Goebbels et Goering, plus long que la somme des articles consacrés à Heydrich et Himmler et plus long que celui d’Eichmann« . 10 Cette affirmation est faite en dépit des données historiques, qui établissent que seulement quelques centaines de Palestiniens se sont engagés pour l’Allemagne nazie, contre 9 300 pour la Grande-Bretagne. 11 En ce qui concerne l’affirmation fréquente que l’histoire musulmane serait liée à la judéophobie, Selma James rappelle lors de notre discussion les siècles de cohabitation harmonieuse entre les Juifs du Maghreb et du Moyen-Orient d’une part, et les Musulmans d’autre part, ainsi que la solidarité de nombreux musulmans vivant en Europe avec les juifs tentant d’échapper aux persécutions. A titre d’exemple, elle rappelle que la Mosquée de Paris accueillit des familles juives de Paris pour leur permettre d’échapper aux rafles. 12 Elle insiste aussi sur le fait qu’il faut refuser toute notion de culpabilité collective visant à blâmer les peuples européens dans leur ensemble, dans la mesure où une partie de ces peuples a résisté et où nul n’est responsable des actes de ses aïeux, et car l’utilisation du sentiment de culpabilité par les soutiens d’Israël (notamment en Allemagne, en France ou en Pologne) vise à rendre plus difficile tout soutien à la cause palestinienne.

 

Pour l’IJAN, il est donc évident que la mémoire des 6 millions de Juifs victime du génocide nazi fait l’objet d’une instrumentalisation. Afin d’éviter toute récupération de la mémoire des victimes, et pour lutter contre une éventuelle hiérarchie qui pourrait être opérée entre les différents génocides, l’IJAN de Grande-Bretagne mène une campagne pour que la « journée de l’Holocauste » soit remplacée par une journée rendant hommage aux victimes de tous les génocides. Une vingtaine de députés soutient cette demande, qui vise à rapprocher les peuples, éviter toutes formes de hiérarchies et de concurence entre les mémoires, et prendre à rebours les discours visant à donner à Israël un caractère particulier pour appeler à l’indulgence vis-à-vis de sa politique. L’écho rencontré par cette campagne montre que les discours pro-israéliens fonctionnent de moins en moins, et qu’Israël perd un peu plus de sa légitimité après chaque massacre commis contre les Palestiniens …

 

Notes

1 La traduction de cette tribune est disponible sur l’un des blogs de Médiapart : http://blogs.mediapart.fr/blog/lesm...

2 Le pinkwashing désigne l’instrumentalisation des luttes des populations LGBT (Lesbiennes, Gays, Bi et Trans) à des fins réactionnaires. Sur le pinkwashing en Israël/Palestine, lire « Combattre le pink washing au cœur du mouvement queer arabe », sur le site internet de La Revue des Livres : http://www.revuedeslivres.fr/combat...

3 Cette conférence intitulée « De Varsovie à Gaza : mémoire et responsabilité » s’est tenu le même jour que la commémoration de l’Holocauste, et portait sur l’instrumentalisation du génocide par l’Etat d’Israël. L’enregistrement intégral est disponible ici : http://immediat.tv/spip/spip.php?ar...

4 La charte de l’IJAN est lisible en français sur le site du réseau : http://www.ijsn.net/atranslation/234/

5 Ce texte a pour titre « Open letter to those arrested and imprisoned for protesting against Israel’s onslaught of Gaza » est en ligne à cette adresse : http://www.ijsn.net/540/

6 Lire à ce sujet l’article de Jean-Yves Camus publié par rue89, « Contre l’Islam, l’extrême-droite européenne avec Israël » : http://blogs.rue89.com/2010/12/23/c...

7 Détaillés en 1984 par l’historien américain Edwin Black dans son livre The Transfer Agreement : The Dramatic Story of the Pact Between the Third Reich and Jewish Palestine, ces faits font aujourd’hui consensus chez les historiens.

8 Cité par Yvon Gelbner, dans « Zionist policy and the fate of European Jewry », dans Yad Vashem studies, page 199.

9 A l’occasion de la mort d’Yitzhak Shamir, le Socialist Worker est revenu sur cette proposition d’alliance : http://socialistworker.org/2012/07/...

10 Citation extraite du livre d’Idith Zertal Israel’s Holocaust and the Politics of Nationhood.

11 Le livre de Gilbert Achcar intitulé Les arabes et la Shoah constitue la référence à ce sujet, tant sur les faits historiques que sur les débats contemporains relatifs aux enjeux de mémoires.

12 Ismaël Ferroukhi est le réalisateur du film « Les hommes libres » portant sur cette partie de l’Histoire. Lire à ce sujet l’interview de Benjamin Stora, conseiller historique de cette production : http://bibliobs.nouvelobs.com/actua...

 

 

 

 

Tag(s) : #Palestine

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