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Ils vivent en bordure de l’axe routier le plus fréquenté de France, tentes dressées ou cabanes construites à quelques mètres de la chaussée. Adroitement dissimulés dans la végétation, leurs abris restent pratiquement invisibles aux yeux de ceux qui empruntent le boulevard périphérique parisien. Un monde à part, entre misère et débrouille.

  

 

En bord de route, comme des indices discrets. Ici, un bout de bâche, dépassant d’un fourré. Là, un pantalon et deux chemises, sur un fil tendu entre deux arbres. Plus loin, un coin de tente émergeant d’un taillis, deux bidons d’eau posés au pied d’un talus, ou le reflet d’un miroir accroché à un grillage. Visions fugaces, rapides – le regard s’échappe par la vitre ou dans le rétroviseur, avant de revenir se poser sur le bitume, droit devant : la circulation n’attend pas.

 

Parfois, les hommes aussi se donnent à voir. Comme ce petit gros barbu, aux frusques fatiguées, qui traîne deux cabas sur le talus, marchant en sens inverse des automobiles. Ou ces deux personnes installées en bordure de chaussée, derrière la rambarde de sécurité, regardant passer le flot sans fin des voitures. Ou encore ce couple qui chemine sur un talus fraichement tondu, la femme portant un sac poubelle, l’homme bras ballant. Eux aussi s’effacent illico du rétroviseur. Les voitures vont vite, ils marchent lentement.

 

Théoriquement, le boulevard périphérique parisien - quatre voies dans un sens, quatre dans l’autre - est à usage automobile exclusif. Pour y accéder ou pour en sortir, il faut emprunter l’une des 156 bretelles disséminées sur 35 kilomètres de pourtour ; la plupart donnent sur l’une des portes de Paris. Hors ces bretelles, point de salut : les larges murs et fortes grilles disposés en haut des talus surplombant les chaussées empêchent quiconque d’approcher par la bande. Le périphérique ne s’offre pas aux piétons, se réservant pour le caoutchouc des pneumatiques.

 

Cet univers motorisé a ses failles, pourtant, ses points d’accès pédestres. Soit d’étroites voies piétonnes qui serpentent derrière les rambardes de sécurité, vagues trottoirs destinés aux agents de service ou aux automobilistes en rade. En les empruntant depuis l’extrémité d’une bretelle, il est possible de suivre ou de remonter le flot automobile, étrange promenade au plus près de l’axe routier le plus fréquenté de France (près de 300 000 véhicules par jour). Et d’ainsi accéder aux espaces verts prenant place, par intermittence, le long du périphérique, histoire de donner aux automobilistes une vague impression de nature1

 

De ces talus larges d’une quinzaine de mètres au maximum, certains ont fait leur (maigre) miel. Sans jamais trop s’éloigner des bretelles, seul lien avec le monde extérieur, ces sans-toits ont planté leur tente à l’abri de quelques fourrés, ont tendu une large bâche pour s’abriter ou ont patiemment construit de précaires cabanes derrière une rangée d’arbres. Les plus démunis se contentent de poser quelques couvertures ou un sac de couchage contre une pile de pont, dormant dans la poussière et avec les rats. Tous vivent à quelques mètres des voitures, mais loin des regards.

 

Les automobilistes ne les voient pas, ou peu, mais la mairie de Paris – à qui incombe l’entretien du périphérique – n’ignore rien de leur présence. À en croire ceux qui dorment en bordure de chaussée, des agents de la municipalité passent régulièrement, surtout soucieux de s’assurer que les petits campements de bric et de broc demeurent (quasi) invisibles, qu’ils n’hébergent pas d’enfant2, qu’ils ne s’étendent pas et qu’aucun semblant de communauté ne voit le jour. Refrain classique : pour être tolérée, la misère doit se faire discrète. Les hommes – il y a très peu de femmes – sont seuls, ou par groupes de trois ou quatre. Ils constituent le (petit) peuple des confins, uniques habitants du périphérique. Gens qui n’ont pour semblant d’adresse qu’un point kilométrique, celui du bornage de la chaussée.

 

À hauteur du point kilométrique 17.2 du périphérique extérieur

 

Boulevard Anatole France, un homme marche lentement, yeux fixés au sol, en quête de quelques mégots de cigarette qui n’auraient été totalement fumés. Récolte faite, il revient sur ses pas, puis longe sur une quarantaine de mètres une bretelle d’entrée du périphérique. C’est là. Entre quelques arbres, une bâche a été tendue, qui protège deux matelas posés sur l’étroite bande de terre surplombant le talus. Ils sont trois à y dormir, le glaneur de mégots – Alexei, un jeune russe – et deux compagnons de misère – un Tchèque et un Biélorusse. Arrivés récemment à Paris, ils ne parlent pas français et n’ont pas une kopeck en poche : rien, nada. Vont-ils rester ici ? Alexei sourit en haussant les épaules, puis s’allonge sur le matelas.

 

À hauteur du point kilométrique 27.7 du périphérique intérieur

 

David, 40 ans, soigné et rasé de près, ne tient pas en place. Il prend un objet là, le repose ici, vérifie que cet autre est bien à sa place, regard en alerte, soucieux de toujours contrôler l’ordonnancement de son petit domaine – cinq mètres sur quatre, un espace soigneusement délimité par des barrières empruntées sur un chantier voisin et par quelques bosquets. David est organisé, très. Et il range, beaucoup. Face à sa tente, une bâche recouvre des dizaines de caisses. Il y entrepose tout ce qui, dans la rue et les poubelles, a attiré son attention au gré d’errances matinales : vêtements, journaux, couvertures, outils, petite quincaillerie... Deux ans et demi qu’il loge ici, dans ce petit renfoncement de terrain qui le cache aux regards des automobilistes, à 500 mètres de la Porte des Lilas ; forcément, il a accumulé.

 

David se débrouille bien - il en est fier. Il a « tout ce dont [il a] besoin ». De la nourriture en quantité, entreposée dans quatre cantines à pique-nique (une pour la viande, une pour le pain, une troisième pour les yaourts et une dernière pour le fromage). Un peu d’argent de côté, économisé sur ce RSA qu’il est l’un des seuls à toucher parmi les personnes rencontrées aux abords du périphérique. De l’électricité non loin, grâce à un lampadaire piraté sur lequel il a branché un four et une petite plaque. Un ameublement de fortune, à l’air libre mais disposé avec soin pour créer un espace chaleureux. Une routine : « La journée, j’ai mes habitudes. Je bricole, je nettoie des trucs, je fais mes petits travaux. Je n’ai pas besoin de sous : avec le RSA, je vis comme un riche. » Et puis, la solitude, voulue, appréciée en connaisseur. « Ah non, je ne veux pas d’amis. Surtout pas ! Je suis indépendant. »

 

Il y a quelque chose de spécial chez David. Comme s’il s’était volontairement mis en congé du monde. « Moi, je suis dehors de la ville, je suis tranquille. » À la rue depuis huit ans, il n’a guère quitté les environs du périphérique, sinon pour trois mois de voyage à la dure, au Portugal et en Espagne. Son seul séjour à l’étranger. Il n’a pas aimé : « Les voyages, je n’en vois pas l’utilité. Mais si ça t’intéresse de partir à l’étranger, je peux te donner un conseil : installe-toi près d’une frontière. Là, il y a de quoi manger, se soigner, il y a des magasins, de l’essence, du passage... Pourquoi tu t’emmerderais à aller au centre d’un pays quand les frontières offrent tout le nécessaire ? »

 

David aime les non-zones, les espaces en transition – le périphérique comme frontière intérieure, celle qui sépare Paris l’opulente de ses banlieues. « J’aime bien les endroits où personne ne veut aller, c’est là que je trouve mon bonheur. » Une philosophie qu’il applique en toutes choses, et même dans sa vie amoureuse. « Les copines, en général, c’est pour l’automne et l’hiver : je rencontre des mamies dans les parcs, des femmes de 60 à 70 ans qui m’accueillent un peu chez elles. Les jeunes femmes sont trop chiantes, trop exigeantes, celles plus âgées connaissent la vie. Et puis, quand tu fais l’amour avec une mamie, tu oublies tout, tu es dans un autre univers... »

 

À hauteur du point kilométrique 03.8 du périphérique intérieur. Ana est sans doute une « mamie », elle approche de la soixantaine. Mais David n’aurait guère de chance de la séduire : depuis qu’elle a quitté son mari, il y a trente ans, Ana n’a plus jamais connu ni amour ni sexe. Elle n’en veut plus : « Les hommes sont des salauds ! »
Ana est plus ou moins à la retraite – elle était bonne dans les beaux quartiers, mais ne travaille plus. Elle vit en appartement et, pour occuper ses après-midi, vient ici, sous ce pont du boulevard périphérique. Elle y retrouve Marek et Piotr, deux compatriotes polonais. Tous trois, assis sur des bouts de carton, parlent du pays. Parfois, ils chantent et rient. À d’autres moments, ils évoquent leurs espoirs déçus, leurs problèmes ; dans ces cas-là, Ana ne reste pas très longtemps : « Ils boivent, ils pleurent, je n’aime pas ça. »

 

Aujourd’hui, l’ambiance est à la peine, une bouteille tourne. Piotr, moustachu rougeaud qui vit dans une petite cabane coincée entre le périphérique et le cimetière de Gentilly, cinq cents mètres plus loin, ne dit pas grand-chose, sourit tristement. Marek, grand maigre au visage fatigué et abîmé qui dort ici ou là, s’affaire, sortant d’un petit classeur multicolore tous ses papiers officiels, précieusement conservés depuis dix ans qu’il est en France, rares fiches de paie ou photocopie d’un bail passé, lointains souvenirs de cette époque où il avait un toit et quelques rentrées d’argent. En un français maladroit, il conte ce qui l’a perdu, cet artisan carreleur qui le faisait travailler et qui a déposé le bilan sans régler ce qu’il lui devait, soit plusieurs milliers d’euros. Puis, il montre deux petites photos d’identité, jaunies, datées : sur l’une, une adolescente élégante et souriante, sur l’autre, un petit garçon, cheveux taillés en brosse, l’allure sérieuse. Ses enfants, restés en Pologne. Il les regarde, longtemps. Il est temps de partir, avant qu’il ne pleure.

 

 

À hauteur du point kilométrique 33.2 du périphérique intérieur

 

 

 

Un homme, le long d’une bretelle de sortie, à la Porte Dorée. Il y a là un beau cerisier, aux fruits mûrs et nombreux, branches ployant à deux mètres du flot incessant des véhicules. Vassili, lèvres et mains rougies du jus des cerises, fait sa récolte. Il rigole : «

Elles ne sont pas aussi bonnes que chez moi, en Roumanie. Mais elles ne sont pas mauvaises non plus. Tu vois, la pollution, ce n’est pas si grave.

» Les fruits sont sans doute gorgés d’un joyeux mélange d’oxydes de carbone, d’oxydes de soufre, d’oxydes d’azote, de benzène... Mais Vassili a raison : ces cerises valent le détour.

 

À hauteur du point kilométrique 33.3 du périphérique intérieur

 

Pour entrer, il faut pousser une grille dont la serrure a été cassée, la mairie de Paris ayant pris soin de ceindre ce vaste bas-côté d’un solide grillage, pour éviter toute intrusion. La municipalité peut se brosser : les intrusions se sont répétées. Tellement qu’un sentier a vu le jour, qui serpente sur une soixantaine de mètres, au milieu de la pelouse, avant de se terminer dans un opaque bosquet. Se dévoile alors, cachée derrière les arbres et invisible du si proche périphérique, une étonnante construction, ambitieuse cabane tout en longueur, construite à partir de matériaux de récupération. Une maison, ou presque. Ici, la misère s’affirme baroque et fière, jusqu’à se faire (en partie) oublier.

 

Le bâtiment est œuvre de Rumyam, tzigane bulgare, moustachu sans cesse en mouvement, qui parle fort et porte beau. Tout en faisant visiter cet intérieur étonnamment chaleureux – deux chambres fermées, un coin cuisine, un autre pour s’assoir, manger et discuter –, Rumyam explique, en un français très maladroit, qu’il est devenu un constructeur expérimenté. « Un vrai maestro ! » Bien obligé : par cinq fois sa belle cabane a été détruite, par cinq fois il l’a reconstruite. L’obstination a payé ; depuis deux ans, la mairie de Paris le laisse en paix.

 

Rumyam vit ici avec son « tonton », Pietro-Georges. Et avec Aziz, Algérien de cinquante ans que les deux tziganes ont accueilli quand il s’est retrouvé à la rue, il y a un an et demi. Grand costaud de plus de 100 kilos, Aziz a longtemps travaillé dans la sécurité, pour un hôtel parisien renommé. Las, un divorce difficile a tout fichu par terre, et le passionné de judo a dû quitter l’appartement familial et ses trois enfants. Errance. Et puis : « Quand tout allait encore bien pour moi, j’avais l’habitude de donner quelques pièces à un Roumain qui jouait de la guitare près d’ici, explique-t-il. C’était Rumyam. Quand il m’a vu à la dérive dans les rues du quartier, sans nulle part où aller, il m’a offert l’hospitalité. Depuis, j’habite chez lui. » Dans l’accueillante cabane, Aziz s’est lentement reconstruit. A repris courage. A initié les démarches nécessaires à la constitution d’un dossier RSA, en passe d’aboutir. Et a pu garder l’apparence soignée qu’il affectionne : « Chaque jour, je vais aux douches municipales, pour me laver. Et deux fois dans la journée, je rentre dans une boutique Séphora pour me parfumer, avec un flacon en libre accès. Sens ! C’est bien, non ? »

 

En matière d’odeurs, il y a le pire et le meilleur. Rumyam a connu le pire : l’ammoniac, jeté à ses pieds et sur ses affaires pour le chasser. L’histoire ? Il la raconte à sa table, après avoir offert au visiteur un Nescafé et un verre d’un sirupeux alcool bulgare. Ce guitariste façon « flamenco » explique avoir pris l’habitude, depuis quatre ans qu’il vit aux abords de la Porte Dorée, de jouer devant quelques commerces du quartier, pour récolter de quoi survivre. Parmi ses emplacements favoris, le pied d’un arbre qui fait face à une boulangerie : Muryam se pose souvent à trois mètres de cette devanture exhibant alléchants gâteaux et copieuses pâtisseries.

 

Mais de la musique, les boulangers ont pris ombrage – tristes mitrons. Et ils se sont piqués de chasser le tzigane. Avec des injures et des menaces, d’abord. Avec de l’ammoniac mélangé à de la javel, ensuite. À cinq reprises, feignant de jeter de l’eau, ils ont ainsi balancé à ses pieds, sur son sac et dans les pattes de son chien ce produit dégageant « une très désagréable odeur putride » et qui se révèle « nocif par inhalation »3. Résultat : « À chaque fois, le chien a craché des glaires ; il est malade, maintenant. Et moi, je crachais du sang, j’avais très mal à la tête pendant deux jours. »

Muryam n’entend pourtant pas céder. D’autant qu’il n’est plus seul face aux artisans de la boulange : Rachel, une habitante du quartier, le soutient activement. Elle a initié une pétition, qui a recueilli 250 signatures. Et a contacté les services de la municipalité et la police, lesquels ne se remuent guère quand ils ne tentent pas d’intimider le Tzigane : « Une pétition ?, a ainsi demandé un uniforme. Pourquoi ne vas-tu pas plutôt jouer ailleurs ? Il y en a plein, des boulevards à Paris... » Les boulevards, c’est comme les connards : il y en a beaucoup, effectivement.

 

À hauteur du point kilométrique 16.8 du périphérique extérieur

 

« Il y a quatre jours, trois jeunes sont venus casser cette tente, au milieu de la nuit. Ils l’ont déchirée de partout. Et ils se sont enfuis quand je suis sorti. Ce sont des choses qui arrivent, de temps en temps... » Depuis deux ans et demi qu’il est installé aux abords de la cossue Porte Maillot et au plus près de la ville, Milo en a vu passer, des crétins sans envergure, gens s’amusant à effrayer un SDF. Mais pas que : le sexagénaire préfère évoquer ces habitants du quartier qui lui apportent de la nourriture, jusqu’à parfois remplir largement les deux cantines lui servant de garde-manger.

 

Il fait un peu image d’Épinal du SDF, Milo, baroudeur sensible et grande gueule sympathique. Sans doute qu’il en joue un peu, en rajoutant dans son personnage jovial et heureux de vivre. « Là, c’est mon Israël, ma terre promise ! Dans mon cœur, je suis heureux, je me sens bien ici », clame-t-il avec un geste de grand seigneur, désignant les deux tentes plantées en vis-à-vis, la table de camping et deux petites étagères appuyées contre le grillage, où sont aussi accrochés un Père Noël en miniature, un coucou suisse et un vague tableau. Et de déboucher joyeusement le rosé, avant de remplir les verres. L’homme sait recevoir.

 

Au fur et à mesure des rasades, Milo, moustachu belge qui ne peut rentrer au pays pour une petite indélicatesse avec la loi, « une broutille », raconte son parcours. Ces douze frères et sœurs, avec lesquels il n’a plus de contact. Ce drame à 11 ans, quand il a tué « un autre enfant d’un coup de bâton mal placé ». Cette histoire familiale compliquée, où lui avait une place à part : « Ma mère tenait un café, quand j’étais enfant. Et un jour, alors que mon père était absent, je l’ai vue baiser avec un client, dans la réserve, entre deux fûts de bière... Je n’ai jamais réussi à m’ôter cette image de la tête. Ma mère m’avait toujours dit que j’étais un bâtard, que mon père ne l’était pas vraiment. Après l’avoir ainsi surprise, je l’ai crue. Ça m’est resté. »

 

Milo parle des femmes qu’il a aimées, aussi, celles dont les prénoms mal tracés recouvrent une partie de ses avant-bras – Martine, Michèle, Molia, Anja, Patricia, Fabienne... Des tatouages pour preuves d’amour autant que comme souvenirs de trois passages en prison, dessins et caractères maladroits fleurant bon l’encre des cachots. Sur ses mains, aussi, les trois points du « Mort aux vaches », et puis un dragon sur le ventre, un « Maman, je t’aime » à l’épaule, quelques signes obscurs ailleurs. « J’ai regretté qu’ils soient aussi visibles. Sans eux, j’aurais peut-être pu devenir représentant dans une firme ou garçon de café. Qui sait ? »

 

À défaut de les servir en terrasse, Milo ouvre les bouteilles de rosé à vitesse grand V. Avec la quatrième vient la tristesse, l’hommage aux disparus. Les morts : « J’avais un copain qui dormait au pied de ce grand hôtel que tu vois là-bas. Je l’adorais, on se voyait tous les jours. Et puis, un jour de décembre dernier, il est mort. Comme ça... Depuis, mon cœur est vide. » Et les vivants : « Tu as vu les sacs de couchage, sous le pont, à cent mètres d’ici ? C’est Gustave, un Belge, qui y dort. Longtemps, il a vécu avec moi, je lui avais prêté ma deuxième tente. Et puis, un jour, il a cassé ma petite plaque pour cuisiner, il n’aimait pas mon installation. Je l’ai viré. Et depuis, il passe ses nuits comme ça... »

À hauteur du point kilométrique 16.6 du périphérique extérieur

Contre la pile du pont, dans un petit espace d’un mètre sur deux, une forme humaine sous des couvertures, à même le sol. Gustave dort.

 

À hauteur du point kilométrique 23.3 du périphérique extérieur

 

Il est un lieu du périphérique où la misère s’affiche au grand jour, où les tacites consignes de discrétion envers ceux qui bâtissent des cabanes de bric et de broc en bordure de chaussée n’ont plus cours : les abords de la Porte de la Chapelle. Là se croisent et s’entrecroisent, sur trois niveaux et en un étrange ballet routier figé par le béton, le boulevard périphérique, ses bretelles de sortie et celles menant à l’autoroute A1.

 

Il n’y a plus d’arbres, plus d’espaces verts, plus de fourrés derrière lesquels s’abriter. Contre les piliers, sous les ponts, en chaque recoin, de tristes cahutes, planches rapidement mises à bout à bout pour faire un toit, demeures si branlantes qu’elles semblent destinées à s’envoler au premier coup de vent. Quelques mètres plus bas, des tas d’ordures, de bouts de bois et de meubles cassés, vestiges des précédentes cabanes, mises à bas par la police ou simplement tombées en ruines et sitôt reconstruites. Les hommes y vivent à plusieurs, passant souvent d’une cabane à l’autre, traversant les bretelles de sortie sans trop se soucier de la circulation. Ici, c’est le royaume du crack ; ses occupants sont soit occupés à en consommer, soit affairés à en rechercher. Il n’est plus tellement question de survie – c’est autre chose.

 

 Les hommes semblent usés, abîmés : démarches pressées, attitudes tendues, visages fermés. Difficile de ne pas se sentir intrus, à moins d’y vivre. C’est le cas de Fleman, qui dort, avec deux compatriotes maliens, dans une petite hutte, offrant juste assez d’espace pour un matelas et un semblant d’armoire ; luxe, un câble tiré jusqu’à une armoire EDF fracturée, une vingtaine de mètres plus loin, fournit l’électricité. « On est tous des fumeurs de crack, ici. C’est comme ça. » Bonnet enfoncé sur la tête, traits creusés, jointures ébréchées, Fleman a quarante ans, dont cinq passés parmi ces bretelles et échangeurs. Il n’en sortira plus, sans doute. Le périphérique pour tombeau.

 

 


notes


1 Selon le site de la mairie de Paris, il s’agit au total de « 44 hectares d’espaces verts, fleuris et boisés ».

2 Le cas échéant, les services sociaux entrent dans la danse.

3 Selon Wikipedia.

 

 

Cet article a été publié dans le numéro 10 de la version papier d’Article11

 

 

 

EST-CE AINSI QUE LES HOMMES VIVENT...

 

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